‹ Richard Cobden, notes sur ses voyages, correspondances et souvenirs. Avec une préf. de M.G. De MolinareChapitre 16 sur 30 · M. DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

M. DE GIRARDIN

Ma seconde entrevue a été avec Emile de Girardin. C'est un homme de haute capacité, âgé d'environ quarante-cinq ans. Il me dit qu'il s'était jtidis opposé à l'alliance anglaise, mais que, depuis Février 1848, ses opinions à cet égard s'étaient modifiées, à condition,

cependant que l'Angleterre marchât en avant sur le terrain des réformes civiles. Il qualifia^ lui aussi, la nouvelle loi électorale de mesure de provocation; il pensait^ néanmoins, que le peuple resterait tranquille. Cette entrevue a été courte et très peu intéressante, M. de Girardin étant évidemmment fort occupé à ce moment-là.

M. DE CORMENJN.

M. de Cormenin a environ cinquante-six ans. On prétend qu'il a beaucoup contribué par ses écrits à la chute de Louis-Philippe. Il m'a parlé sans que je l'interrompisse pendant toute une demi-heure. Il semble très persuadé que la France est complètement à la merci de l'imprévu, que la population de Paris est la plus spirituelle du monde, mais qu'elle a, comme tous les Français d'ailleurs, une affection innée pour l'épée et la poudre à canon. Il prétend qu'il n'y a point d'ouvrier tranquillement assis au travail qui, en entendant des coups de fusil dans la rue, ne saisirait son arme et ne prendrait part au combat, sans trop se soucier de quel côté il se trouverait. Il pense que, si les rouges l'emportaient encore à l'aide d'une nouvelle émeute, ils feraient immédiatement des recrues dans toute la France, les lanceraient aux frontières, et déclareraient immédiatement la guerre à tous les gouvernements, car ils ne veulent voir autour d'eux qu'un cercle de républiques. M. de Cormenin trouve qu'en ce moment, la réunion d'un congrès pacifique serait tout à fait absurde, et que

jamais la paix ne pourrait compter moins de sincères adhérents en France qu'à cette heure même. Aux yeux de M. de Cormenin, le grand malheur de son pays est le manque de toute religion et la faible moralité qui règne dans le peuple. Tout en attribuant aux Parisiens plus d'esprit qu'à tout le reste du monde, il avoue qu'ils manquent de prudence et d'empire sur eux-mêmes, cédant à tant d'impulsions diverses et fugitives que personne ne peut pressentir jusqu'où ils iront. En Angleterre, dit-il, on peut calculer d'avance ce que feraient certaines personnes en présence de certaines circonstances, mais il est impossible de prédire ce que feraient les Parisiens. Au cas où les républicains rouges auraient le dessus, M. de Cormenin n'est pas éloigné de croire que ceux-ci chercheraient à établir des dépôts d'armes dans chaque département favorable à leurs idées, et à révolutionner, à un moment donné, un pays quelconque de l'Europe. A ce que j'ai compris, on commencerait par le Brabant ; la Prusse, l'Allemagne, la Pologne, le Piémont auraient successivement leur tour, et ainsi de suite ; les républicains rouges déclareraient la guerre, et marcheraient en avant quands ils auraient achevé leurs préparatifs.

Je ne suis pas sûr d'employer dans ces détails les termes mômes dont M. de Cormenin s'est servi, mais c'est bien le sens exact de ce qu'il m'a dit; tout le monde sait qu'il eut, aux débuts de la nouvelle république, une excellente occasion de se bien renseigner sur les mouvements révolutionnaires tentés au dehors, notamment dans le Brabant, dans le Piémont et en Ita-

lie. Sa conversation a beaucoup d'intérêt ; elle m'a inspiré le désir de mieux connaître ses écrits. Mais j'ai compris qu'avant son entrée à la Chambre, où il n'est arrivé qu'à l'âge de quarante ans, M. de Cormenin s'était occupé fort peu des affaires publiques.

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