UICHÂRD COBDEN
du gouvernement. Il s'est abouché avec plusieurs des meneurs populaires de Paris, et il espère avoir réussi.à les calmer, et à les décider à se tenir tranquilles. Il leur a dit qu'en tout cas, un soulèvement n'aurait pas la moindre chance de succès, et qu'exciter des mouvements insurrectionnels, ce serait inévitablement perdre la cause de la liberté. Il déplore, dit-il, l'absence de grands hommes d'État en France. Selon lui, le système militaire est assez mauvais; mais encore pire et plus dangereux est l'esprit de jacobinisme qui existe, et qui pousse toutes les classes à chercher la domination à l'aide de la force et de la terreur. M. de Lamartine traite fort légèrement les divers plans des socialistes. En supposant môme, me dit-il, que Ledru Rollin et les socialistes les plus avancés arriveraient, il ne s'écoulerait pas une quinzaine sans que leur édifice artificiel s'écroulât morceau par morceau.
Lettre de M. Cobden sur la politique étrangère, adressée aux électeurs du 'West Riding.
Londres, 17 juillet 1850.
Cher Monsieur, Je vous accuse réception de votre lettre en date du 26 juin, signée par dix électeurs du West Riding qui me prient de voter en faveur de la motion de M. Roebuck.
C'est à dessein que j'ai différé d'y répondre jusqu'ici. Je voulais attendre que l'atmosphère politique se fût éclaircie après les orages qui venaient de la troubler, afin d'assurer à ma réponse une réception calme et froide. Je regrette qu'un sentiment de devoir envers mes électeurs, joint à mes convictions personnelles, m'oblige à me mettre en opposition à vos désirs, et à me séparer momentanément de presque tous les amis politiques avec lesquels je suis habituellement d'accord. J'ai parlé d'un sentiment de devoir envers mes électeurs, parce que je crois leur sanction cordiale assurée aux opinions que j'entretiens à l'égard de la politique étrangère du pays. J'ai pleinement exposé ces opinions devant les importantes réunions de leurs délégués qui ont eu lieu à Wakefield et ailleurs. A l'ouverture de la session actuelle, j'ai été soutenu et encouragé par la certitude que le plus grand et le plus puissant corps électoral du Royaume-Uni se prononcerait en faveur de la substitution d'un système humain et amical, à l'esprit d'opposition et de défiance réciproque qui a jusqu'à nos jours caractérisé les- rapports internationaux. J'entendais encore en pensée les bravo et les acclamations au milieu desquelles la grande réunion de Wakefield m'engageait et s'engageait elle-même à ne pas cesser de défendre ce système de l'arbitrage international et de la réduction réciproque des armements, quand la nouvelle arriva qu'une flotte de 15 navires de guerre britanniques bloquait les côtes de la Grèce, nouvelle bientôt suivie de l'annonce que le gouvernement anglais venait de refuser l'offre d'arbitrage que la France lui avait faite et
que les représentants diplomatiques de presque tous les pays de l'Europe avaient protesté contre notre conduite. Dès qu'il fut connu que quinze navires de guerre étaient réunis dans le golfe de Salamine, pour imposer au gouvernement grec le paiement d'une dette contestée de quelques mille livres, je désirai avoir l'occasion de renouveler ma proposition en faveur des traités d'arbitrage, et de profiter de ce cas comme d'une nouvelle preuve à l'appui de mes arguments. Dans mes entretiens avec mon ami M. Bright, j'avais souvent exprimé l'intention de m'appuyer sur l'affaire grecque pour imprimer aux débats une tournure pratique. Depuis Pâques jusqu'au milieu de l'été, je n'ai guère laissé passer une occasion de solliciter à la Chambre la fixation d'un jour pour le dépôt de ma proposition, mais avec une mauvaise chance si constante, qu'elle me valut des sourires sympathiques du « speaker » et du secrétaire en fonction.
Dans l'intervalle, lord Stanley annonçait une motion blâmant la conduite du gouvernement dans les affaires de Grèce, et la décision des lords ne fut pas plus tôt connue qu'il devint évident que l'existence du cabinet dépendait du renversement du jugement par les communes. Mais en ce moment l'esprit de parti apparut sous son aspect le plus odieux. Pour assurer le résultat voulu, le bruit courut que la motion grecque était une conspiration étrangère. Un grand nombre de lords, ayant lord Stanley et lord Aberdeen à leur tête, furent accusés de faire partie d'une bande de conspirateurs qui avait des ramifications en Russie, en France, en Au-
triche. Maintenant qu'il est possible d'envisager avec calme cette machination, nous sommes obligés d'admirer l'audace de ses inventeurs. J'avoue que son succès m'a fort étonné. Sous la première révolution française, il a fallu des torrents du meilleur sang du pays versés sur l'échafaud pour en finir avec le fantôme de la conspiralion étrangère. Notre propre histoire nous montre, pendant la scandaleuse période de la dernière moitié du xviii^ siècle, d'innombrables complots attribués par leurs inventeurs à l'influence de conspirateurs étrangers. Mais c'était une époque où les institutions libres étaient encore dans leur enfance. Je pensais que nous avions atteint un degré de maturité politique qui nous permettait de regarder de tels épouvantails sans frayeur, et de discerner les artifices de ceux qui les fabriquaient. Mais le complot réussit, et ce fut au milieu de l'excitation causée par la clameur d'une conspiration étrangère, par les menaces d'une dissolution et de la démission du ministère, que la proposition de M. Roebuck fit son apparition. Cette résolution conviait la Chambre non seulement à approuver les procédés du gouvernement de Grèce, mais encore à sanctionner d'une façon générale sa politique étrangère. Il faut se rappeler que le but principal de cette résolution était d'annuler le vote de la Chambre des lords; et je me trouvais ainsi appelé à donner mon approbation au refus d'arbitrage de la France, et à l'envoi de quinze navires de guerre dans le golfe de Salami ne, pour recouvrer une misérable dette de quelques milliers de livres.
Et maintenant la question est celle-ci : Avais-je rai-
son de rester fidèle à mes principes, alors que l'opposition tory en faisait son champ de bataille? Admettons, si on veut, que lord Stanley suivait simplement la tactique d'un chef d'opposition, qu'il cherchait seulement un bon terrain pour attaquer le parti au pouvoir; qu'ayant vu les grands meetings tenus dans les comtés de York et de Lancaster en faveur d'un mode plus civilisé d'arranger les querelles internationales; — sachant l'engagement que j'avais pris à la grande réunion de Wakefield de renouveler ma défense des traités d'arbitrage; convaincu que les champions de la réduction des armements et de la réforme financière étaient de bonne foi, — et s'apercevant que la conduite du gouvernement en Grèce violait nos principes d'arbitrage et contrariait nos projets de désarmement ; — admettons, dis-je, que lord Stanley, en quête de l'appui populaire, se soit décidé à faire de l'afiaire grecque le champ de bataille de son parti. Supposons encore qu'il n'obéissait pas, en faisant sa motion, à des considérations d'un ordre plus élevé que celui de faire condamner, avec notre aide, les procédés du gouvernement en Grèce. Eh bien, tout cela admis, la question reste entière, et c'est celle de savoir si je devais, dans ces circonstances, rester ou non fidèle à mes principes.
On me dit que certains de mes amis des comtés de York et de Lancaster trouvant que je n'aurais pas dû aller au scrutin avec les tories. Ceux qui tiennent ce langage ne peuvent pas faire partie de la ligue. Serionsnous jamais arrivés à l'abolition des lois sur les blés {Corn laws), si nous n'avions pas eu dans notre avant-