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récupérerez au quintuple cette dépense, par l'économie que vous ferez sur vos prisons, vos casernes et tout cet appareil de répression à Faide duquel vous êtes bien forcés de gouverner par l'ignorance un peuple auquel vous refusez l'intelligence pour se gouverner luimême.
Eh bien, puisque notre cause est bonne, défendable en tous ses points, j'avoue ma grande confiance dans la logique. Pourquoi ne trouverions-nous pas, même dans ce pays, des hommes prêts à prendre un peu de leur temps pour le succès de cette grande entreprise?
Je suis reconnaissant aux hommes de Manchester d'avoir pris si résolument cette question en main. C'étaient des nautonniers hardis que ceux qui ont lancé ce beau vaisseau au milieu des écueils, des courants contraires et des tempêtes qu'ils savaient rencontrer. Ils ont eu de la persévérance, et ils ont amené le vaisseau dans des eaux calmes. Ils se sont servis des arguments que l'on avait employés contre eux, et maintenant ils invitent tout le monde à venir à bord du navire pour leg aider à se diriger sur cet Océan, qu'ils doivent traverser avant d'arriver au port de leurs espérances et de leur réussite finale. Or, je demande de nouveau s'il n'y a pas dans ce pays des hommes prêts à se réunir à nous dans cette grande entreprise? Nous n'avons pas ici le stimulant habituel de l'esprit de parti. Ce n'est pas une question de parti, et elle ne le deviendra pas probablement, ou, si cela arrivait, ce ne serait point la faute de ses promoteurs actuels. Ce n'est pas davantage une de ces questions où l'esprit
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de secte sert d'aiguillon ; elle reste exclusivement sur le terrain du sens commun et de l'humanité. Mais les hommes dont elle a besoin se trouveront, j'en suis sûr, et j'ai beaucoup de confiance dans l'aide des jeunes gens pour nous aider dans ce mouvement. Ils sont destinés à transmettre aux générations plus de vertu, d'intelligence, de moralité, qu'il n'y en a actuellement.
C'est à eux qu'il appartient de maintenir la position de ce pays, non seulement devant l'Europe, mais aussi en face de ce jeune géant qui s'est levé à l'Occident, et qui, dans la rivalité mutuelle des nations, possède sur nous l'immense avantage sur le sujet le plus vital, l'instruction. Quand je pense que les habitants des Etats- Unis, qui sont de notre race, ont tous nos avantages et qu'ils se sont de plus affranchis de bien des entraves auxquelles nous restons assujettis, cela me fait craindre pour notre avenir économique. Je parle seulement de nos vues dans un sens politico-économique et des rivalités contre lesquelles nous aurons à lutter. Or, bien qu'une population dense puisse être désavantageuse à certains égards, je ne crois pas qu'il en soit ainsi lorsqu'il s'agit d'organiser un système d'écoles. Notre ami vous dira qu'en Amérique, la grande difficulté, à cet égard, ne s'est pas rencontrée dans les grandes villes, mais plutôt dans les campagnes. C'est justement parce que notre population est généralement condensée qu'il nous sera facile de la doter d'écoles à la portée de tous, et que nous serions sans excuse si nous ne le faisions pas. Sous ce rapport, nous sommes plus favorisés que nos cousins d'Occident. Tout ce qu'il faut, c'est que les Anglais
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fassent ce que les Américains ont déjà fait, et que quelques hommes comme Horace Mann surgissent parmi eux pour se consacrer à la cause de l'éducation. Nous avons besoin non seulement à Manchester, mais ailleurs, de collaborateurs actifs, sollicitant de l'argent, qui est un des meilleurs moyens de faire des conversions et de répandre les principes. Mais l'argent, vous le savez, n'est pas facile à obtenir ; il ne sort de la poche de ceux à qui on le demande qu'autant qu'on leur donne de bonnes raisons de s'en séparer. Seulement, cela fait, vous avez dans chaque homme ainsi convaincu et ainsi converti un allié sûr et fidèle. Mais je ne voudrais pas discuter cette question davantage. Le but pratique que je me proposais aujourd'hui, c'était de décider les hommes jeunes avenir nous aider, et je crois qu'il y en a qui sont bien disposés à le faire. Permettez-moi de vous dire, en terminant, que, tant que je jouirai de la santé et de la force, il n'y aura point de sujet auquel je me consacrerai plus volontiers que celui qui nous occupe en ce moment.
Discours prononcé par M. Cobden au meeting de l'Association nationale des écoles publiques, tenu à Manchester.
31 octobre 1850.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, La première fois que j'ai eu l'honneur de parler devant un auditoire de Manchester, il s'agissait d'un objet semblable à celui qui nous réunit aujourd'hui : c'était en 1835, à propos de l'inauguration de l'Athénée de notre ville; et ensuite, pendant plus de deux ans, les seules questions que j'aie traitées ici avaient trait à l'éducation nationale. Je me rappelle fort bien, il y a quinze ou seize ans, avoir été associé avec M. Walker, dans le dessein commun de former une société pour l'encouragement de l'instruction générale. Cet effort, pour le dire en passant, n'eut qu'un éphémère et faible succès. Si je mentionne tout cela, ce n'est point pour démontrer que je suis conséquent avec moi même en me présentant ici, c'est' seulement pour signaler à votre attention ce fait : qu'à l'époque dont je viens de parler, j'avais le plaisir d'être associé avec plusieurs hommes dont les opinions politiques sont les miennes, mais qui ne se trouvent plus aujourd'hui dans les rangs des partisans d'une éducation nationale, et qui en sont plutôt les adversaires. Je voudrais ramener ces bons amis à leurs premières opi-
nions. Comment se fait-il qu'eux, les grands champions de la liberté civile et religieuse, ne soutiennent pas, ne fût-ce que par instinct de conservation personnelle, ces principes qui nous tiennent tant au cœur? Pourquoi ne se réunissent-ils pas à nous pour plaider la cause de l'instruction populaire, la seule base solide des libertés civi les et religieuses ? Pendant toute la période de 1838-1846, nos eiforts en faveur de l'éducation furent suspendus. Nous luttions alors pour quelque chose qui tient plus encore à l'homme et qui lui est plus cher que sa nourriture morale, c'est-à-dire son pain quotidien. Pendant que dura cette lutte, presque sept ans, la question de l'éducation fut à peu près mise entièrement de côté. On ne s'en occupait plus à Manchester, et dans l'intervalle il surgit des circonstances propres à indisposer les sectes dissidentes, car c'est à elles que je fais allusion maintenant. Il y eut d'abord ce fait notoire et de plus en plus visible : que la plus, grande partie, presque la totalité des fonds votés annuellement par le Parlement pour l'éducation, n'allait pas aux écoles des dissidents, mais à celles de l'Eglise de l'Etat. Je ne demande pas en ce moment pourquoi les choses se passaient de la sorte ; je me borne à constater le fait, et l'irritation naturelle que les dissidents en ressentirent contre le système d'une éducation nationale. Puis vint le bill d'éducation proposé par Sir James Graham, qui suscita l'opposition de toutes les sectes dissidentes du pays. Et ce fut alors que, dans un mauvais moment, un moment de surexcitation et de fièvre qu'ils répareront plus tard, je l'espère, mais qui ne s'explique que trop bien par les déboires qu'on leur
avait fait subir et les provocations qu'on leur avait adressées^ les dissidents, ou du moins la portion la plus influente des dissidents, se déclarèrent contre le principe même d'un système d'instruction publique. Mais cette déclaration, née du bill de Sir James Graham et du penchant du Parlement d'alors à favoriser la seule Eglise établie, cette déclaration n'a rien à faire avec le plan qu'aujourd'hui nous soumettons au pays. Voici un projet qui émane de l'association dont nous faisons partie, un projet préparé dans le dessein exprès de délivrer les dissidents de leur dilemme, et pour mettre fin à l'injustice dont ils se plaignent. Nous avons la pleine conviction, et nous n'avons pas à cet égard l'ombre d'un doute, que, si nos amis se donnent la peine d'étudier la question avec calme, sans passion, ils finiront par se rallier en masse à nos idées, et par soutenir nos vues.
Que proposons-nous, en effet ? Nous proposons de ne pas s'occuper de l'enseignement religieux, et l'on sait que la vraie difficulté gît dans leur refus d'accepter l'aide du gouvernement en matière d'enseignement religieux. Nous excluons cet enseignement de nos propres écoles. Les dissidents ne peuvent donc nous faire opposition en tant que communautés religieuses. En tant qu'individus, ils peuvent, il est vrai, nous demeurer hostiles ainsi que quelques autres individus; mais comme baptistes, comme indépendants, comme wesleyens, comme secte quelconque, ils n'ont plus la moindre raison de venir nous reprocher quoi que ce soit à rencontre de leurs convictions. Je tiens à distinguer entre
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le droit qu'ils gardent comme individus de nous rester hostiles, et ce droit qu'ils n'ont plus^, de combattre en tant que secte les visées de cette association. Mais alors il se trouvera sans doute parmi eux des personnes qui prétendront qu'en votant des fonds pour l'éducation publique, nous violons les principes mômes de l'économie politique. Eh bien ! c'est un droit qui appartient à un baptiste ou à un indépendant, comme à quiconque, que celui de critiquer par des raisons de cet ordre le système d'une dotation publique en faveur de l'instruction; mais de quel droit une congrégation de baptistes ou d'indépendants viendrait- elle, en tant que telle, arguer de l'économie politique ? Je causerai avec eux, si cela leur plaît, des idées d'Adam Smith. Je philosopherai avec eux , pour peu que cela leur convienne. Mais de quel droit viendraient-ils, la Bible en main, nous opposer des raisons d'économie politique ?
Permettez -moi maintenant. Monsieur, de dire un mot du plan que nous voulons suivre. L'orateur qui parlait tout à l'heure, et avec un grand courage moral, comme il l'a justement dit lui-même, cet orateur faisait à notre plan un reproche que je ne saurais accepter: celui de bannir la Bible de l'école. ^
Or, si je l'ai bien compris, ce plan défend d'imposer la lecture de la Bible aux écoliers dont les convictions personnelles ou celles de leurs parents la rejettent en certaines de ses parties ; mais il ne chasse nullement la Bible de l'école, là ou tout le monde s'accorde à l'introduire.
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Far exemple, plus de la moitié des paroisses de ce royaume sont des paroisses rurales qui ne possèdent que quelques centaines d'habitants. En bien des cas, il n'y a qu'une seule église et pas de dissidents. Or, je ne vois pas que notre plan empêche de pareilles communautés, où tous sont d'accord, d'introduire la Bible entière dans leurs écoles si bon leur semble. Je voudrais qu'on comprit bien ceci : c'est que, si nous ne prétendons nullement exclure d'une façon générale, absolue, les Ecritures de l'enceinte de nos écoles de garçons ou de tilles, nous nous bornons à vouloir qu'on ne rende pas obligatoire la lecture de la Bible, car il est probable que cette lecture empêcherait les catholiques ou d'autres personnes d'envoyer leurs enfants à l'école. On accuse notre plan d'être irréligieux, parce qu'il ne comporte pas d'enseignement confessionnel, et c'est là sa grande pierre d'achoppement. La clameur, une clameur qui ne repose que sur des raisons très frivoles, nous jette à la tête le reproche de tendre à un système d'éducation sans religion. Je n'hésite pas à reconnaître que nos adversaires, en se plaçant sur ce terrain-là, ont agi en gens avisés, car la tendance de l'esprit populaire est telle, qu'aucune réforme n'a pu s'accomplir dans ce pays quand on a pu dire qu'elle était hostile à la religion, tandis que les grandes réformes qui y ont réussi ont dû, à bien peu d'exceptions près, appeler le sentiment religieux à leur aide. Que nous proposons-nous de faire ? Noire dessein est-il donc d'ouvrir des écoles publiques dans l'intention d'enlever les enfants à leurs parents? Je pensais que, dans ce pays du moins, l'on reconnais-
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sait le droit des parents d'élever leurs enfants. Proposons-nous de les leur retirer et de les placer dans des externats ?
A voir la violente explosion qu'ont provoquée nos sentiments prétendus^ on croirait vraiment que nous nourrissons des pensées aussi noires^ et que nous nous apprêtons à confisquer ces enfants et à les soustraire dans un âge aussi tendre aux conseils et aux exemples de leurs parents. Il ne s'agit en ce moment ni d'écoles du dimanche, ni de pensionnats^, mais simplement d'externats. Nous proposons de donner aux enfants de ce pays une instruction laïque pendant cinq, six ou huit heures par jour, en les confiant le dimanche au pasteur de leur communion, et en les laissant la nuit, le matin et le soir, entre les mains de leurs parents. Et pourtant, nos adversaires s'efforcent de démontrer que le résultat d'un tel système serait une éducation irréligieuse ? Et il faut bien convenir, je le répète, que ce n'est pas maladroit de leur part, puisque c'est le seul moyen qu'ils aient de faire échec à notre entreprise. En ce cas-ci, comme en bien d'autres, il faut répéter ses arguments jusqu'à ce que les adversaires se les approprient eux-mêmes. Dans ce pays on paye 200,000,000 de francs au moins, chaque année, au clergé; et c'est, j'oserai le dire, deux fois autant que dans aucun autre pays chrétien du monde. Nous ne proposons pas, cependant, de rogner d'un seul shilling cette large dotation. Nos enfants ne savent pas la grammaire, ils ne connaissent pas les devoirs ordinaires de la vie; nous voulons qu'ils acquièrent ces connaissances nécessaires : dans un pays qui con-
sacre 200,000,000 de francs à l'instruction religieuse, on a l'audace de prétendre que nous visons à dépouiller l'éducation de tout caractère religieux ! C'est une pure calomnie; nous la renvoyons hardiment à ses auteurs, et chaque fois qu'ils l'énonceront, jetons-leur à la tête l'observation si logique du docteur Bacon. Si je ne craignais de lui être désagréable, je raconterais tout ce que je sais de sa séparation de sa propre Eglise, de la haute estime que tout le monde lui accorde, et ce serait comme une espèce de certificat de la vérité de ce qu'il nous a dit ici. Rappelez-vous ses arguments, et jetez-les à la face de vos adversaires. Dites-leur que le docteur Bacon, entendant parler de la magnifique dotation du clergé pour l'enseignement religieux du peuple, ne put s'empêcher de s'écrier qu'il n'avait jamais compris que cette splendide allocation fût destinée aux écoles, et que, si par hasard il en était autrement, l'intention des donateurs était bien mal remplie, et qu'il leur conseillait d'y avoir l'œil.
Nous ne voulons pas nous mêler de l'instruction religieuse du peuple, nous ne voulons pas diminuer d'un liard les émoluments du clergé ; mais nous voulons lui dire que, si c'est son devoir d'instruire le peuple, ce devoir il l'a entièrement négligé. Au lieu de punir les pasteurs par la diminution de leurs traitements, nous proposons d'établir une imposition sur la propriété foncière, afin de réparer leur négligence. Je suis charmé d'avoir près de nous aujourd'hui un de nos amis des Etats- Unis. J'ai souvent pensé que la meilleure manière de résoudre cette question, serait d'adopter le système de
la Nouvelle-Angleterre, et de bien dire que c'est là ce qu'il nous faut.
Ce système s'applique depuis plus de deux siècles aux Etats-Unis, et si ses conséquences nous effraient, voyons ce qu'elles ont été dans son pays natal.
Les écoles de la Nouvelle-Angleterre ont donné au peuple américain une éducation laïque dont la comparaison avec la nôtre est de nature à nous faire rougir. Si nos adversaires prétendent que l'instruction simplement laïque finira par l'incrédulité et l'irréligion dans le pays, je les prierai encore de me montrer parmi les Etats protestants un pays qui soit, par excellence, religieux comme la Nouvelle - Angleterre. S'agit-il du nombre d'églises? Les églises de ces Etats sont plus nombreuses, eu égard à la proportion de la population, que les nôtres. Parle-t-on de l'observance du dimanche? J'ai vu dans la Nouvelle-Angleterre une chaîne barrant la rue d'une grande ville, pour empêcher le mouvement du commerce de troubler le service divin. A l'égard du respect dû aux ministres delà religion, je puis affirmer, d'après mon expérience, que nulle part on ne traite les pasteurs avec plus de déférence qu'aux Etats-Unis. Omettrait-on par hasard les formes religieuses là où nous les avons nous-mêmes conservées? Eh bien! je vous assure que, si on avait tenu un meeting pareil à celui-ci dans la Nouvelle- Angleterre, on eût inauguré ses travaux par une prière. Dans leurs cours de justice, les débats commencent toujours par une prière, et le shériflf, lorsque le juge va prononcer sa sentence, demande une autre prière. En un mot, tout, dans les Etats
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de la Nouvelle- Angleterre, témoigne d'un grand respect de la religion, respect dont les marques sont visibles et universelles.
Prenez le nombre des missions pour la conversion des païens, prenez tel ou tel autre aspect de la vie américaine, et vous reconnaîtrez que ce peuple, avec son instruction laïque, est un peuple plus religieux que le peuple anglais, qu'aucun peuple protestant. Je dis donc que ce qu'il nous faut, c'est le système scolaire des Etats-Unis, un système qui, sans toucher à la religion de nos populations, leur donne cette instruction séculière qui leur manque et qui est assurée aux Américains. Le docteur Bacon vient d'une petite ville de 20,000 habitants où il y a trois journaux, où il règne une véritable activité intellectuelle, où l'on s'intéresse fort à la politique et à l'histoire contemporaine, et où, par conséquent, on doit être irréligieux, si nos adversaires raisonnent bien; vous savez déjà que penser de cette déduction, et je crois inutile d'insister davantage sur la compatibilité de la religion avec le développement de l'instruction publique.
Maintenant je reviens àce que je disais tout àl'heure : nous voulons un système d'éducation aussi bon que celui de la Nouvelle-Angleterre, et nous le voulons non seulement par des raisons d'ordre économique, mais aussi par des raisons d'ordre moral et religieux, car on devrait cultiver ici les intelligences et les principes du peuple comme cela se fait aux Etats-Unis. Quoique nous ne soyons pas une démocratie, des questions aussi importantes et aussi compliquées qu'aux Etats*
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Unis mêmes, sont souvent soumises à l'appréciation de notre pays, et, somme toute, c'est à Topinon publique que le dernier mot appartient chez nous, tout aussi bien que dans la grande république transatlantique.
A une époque et dans un état social où chaque homme est appelé à juger des questions complexes, et qui, il y a soixante ans, n'occupaient que les esprits éminents et les profonds penseurs, la sécurité publique exige que le peuple soit éclairé et instruit.
Nous sommes bien convaincus, moi et mes amis politiques qui partagent mes sentiments, que l'avenir du progrès général de la société se lie au progrès de l'instruction publique dans les masses, et qu'en dehors de ce développement, il ne faut compter ni sur de sérieuses améliorations, ni sur une grande, ni sur une vraie tranquillité sociale. »
L'intérêt de la moralité publique réclame également ce développement des écoles publiques. Sommes-nous donc un peuple si moral que nous puissions nous passer du maître d'école? Qu'a-t-on vu récemment dans ce pays? N'a-t-il pas été le théâtre de grands crimes et de grandes catastrophes? Ecoutez les raisons que donne M. Daniel Webster, l'éminent homme d'État américain, qui lui ont fait accorder son appui aux écoles publiques du Massachusetts, son Etat natal : « Je regarde notre système scolaire, dit-il, comme une organisation sage et libérale de police qui garantit la propriété et la sécurité sociale.
« Nous cherchons à prévenir, dans une certaine mesure, l'application du code pénal en inculquant de
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bonne heure les principes préservateurs de la vertu et du savoir.
«Nous espérons développer le sentiment du respect de soi-même en agrandissant la sphère de la capacité et celle des jouissances intellectuelles.
« Au moyen d'une instruction générale, nous cherchons à purifier toute l'atmosphère morale, à rehausser et à tourner contre l'immoralité et le crime le puissant courant de l'opinion et du sentiment public, ainsi que l'action d'e la loi et les censures de la chaire.
« Nous espérons trouver, dans la prédominance de sentiments moraux énergiques bien dirigés, une sécurité sociale qui dépasse la portée des codes, et prolonger ainsi le temps où l'on puisse, dans les campagnes et les villes de la Nouvelle-Angleterre, jouir d'un sommeil paisible, même avec des portes ouvertes. »
C'est pour toutes ces raisons qu'il faut à l'Angleterre un système scolaire qui vaille celui des Etats-Unis. J'ajouterai qu'en dehors des questions politiques qui s'agitent parmi nous et du souci de la moralité publique, il nous faut un peu plus d'instruction pour bien juger des choses religieuses elles-mêmes. Vous souvenez-vous de l'émotion qu'a récemment causée dans ce royaume l'arrivée de quelques vieux gentlemen très instruits et très respectables, mais qui portaient des chapeaux rouges et étaient chaussés de bas violets? Ils venaient, disait-on, s'emparer de cet empire, ils allaient le découper en parallélogrammes, et nous devions nous alarmer grandement. Avant de venir ici, j'ai demandé au docteur Bacon ce que l'on ferait, en
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pareil cas, en Amérique. Il m'a répondu que l'on rirait. Je trouverais, pour mon compte, fort désirable que vous eussiez un public éclairé, auquel on pût en référer pour juger ces controverses religieuses. Je ne veux pas mal parler de l'Eglise catholique, et j'ai même un grand respect pour cette Eglise, qui embrasse dans son giron la majorité des chrétiens. Mais, en protestant, j'ai le droit de dire que personne ne peut prétendre à ce titre s'il ne sait pas lire la Bible et en apprécier le contenu par soi-même.
Quand nos adversaires vous parlent des intérêts de la religion, lancez leur cet argument, et rappelez leur que la moitié du peuple anglais ne sait pas lire de façon à tirer de ses lectures de la satisfaction ou de l'agrément; que c'est pour ces millions de personnes un tel labeur que si, au bout de quelques lignes, elles rencontrent un mot de quatre ou cinq syllabes, elles ferment le livre, toutes rebutées. Après cela, demandez à nos adversaires s'ils pensent, eux qui se disent plus religieux que nous , qu'un homme qui ne sait pas lire les Ecritures puisse être un protestant. Le protestantisme n'est -il pas fondé sur l'assertion que tout homme a son jugement particulier et qu'il doit s'en servir? Eh bien ! le protestant sincère, l'homme religieux, qui résiste, qui est contre nous quand nous nous proposons d'enseigner la lecture à tous les enfants de l'Eglise universelle, s'oppose au progrès même de ces doctrines religieuses que ses convictions consciencieuses l'invitent à défendre. J'entends assurément que les catholiques jouissent d'une entière liberté de conscience.
et je ne donnerais jamais ma voix dans la Chambre des communes à aucune mesure tendant à les persécuter ou à restreindre le libre exercice de leur culte, dont ils jouissent à cette heure. Mais, protestant moi-même, je dirai aux- protestants qui nous combattent que, s'ils veulent, en matière de controverse religieuse, une opinion publique bien éclairée, une opinion telle que celle qui existe aux Etats-Unis, ils doivent aider à notre dessein de doter au moins le peuple anglais de la faculté de lire les saintes Ecritures dans sa langue maternelle. Puisque cette grande question a été présentée au pays comme émanant sous sa forme actuelle de la ville de Manchester, on s'attend à ce que la controverse qu'elle a soulevée se continue dans l'esprit qui caractérisait autrefois cette ville, quand elle agitait une question. Beaucoup de vieilles difficultés ont disparu, mais il vous reste encore de plus grands obstacles à vaincre. Au meeting d'hier, on nous a proposé de changer notre nom actuel d'Association des écoles publiques du comté de Lancaster en celui d'Association nationale des écoles publiques. Je trouve ce changement très avisé et très nécessaire , pour ce motif qu'il servirait peu de répandre l'instruction dans le comté de Lancaster, si cette instruction ne s'étendait pas à ces autres parties du royaume dont le Lancashire tire sa propre population. On est généralement enclin à penser, et nos adversaires ne manquent pas de propager cette erreur, que les grandes villes sont, par elles-mêmes, des foyers d'ignorance, de vice et de misère. Mais il n'y eut jamais de plus grosse méprise. Prenez, par exemple, cette
grande ville^ je suis sûr que la moitié des habitants de Manchester n'y sont pas nés. Ce sont des éniigrants ; et d'où viennent-ils? N'est-ce pas de ces parties rurales et des cantons agricoles du pays, qui rejettent sur les grandes villes leur surabondance de population? C'est pourquoi toutes les tentatives d'arrêter le progrès de l'ignorance, avec ses conséquences, le vice et la misère, dans nos grandes villes, resteront tout à fait vaines tant que l'on bornera son attention aux habitants de Manchester et des autres grands centres du Lancashire. 11 faut faire une loi qui oblige, comme aux Etats- Unis, au Massachusetts, par exemple, chaque localité ou chaque paroisse à fournir à ses habitants une école et les moyens d'instruction, et il ne suffirait point, à cet eifet, de leur donner les moyens, ainsi que nos ordres ou conseils y tendent aujourd'hui, de bâtir des maisons d'école. Car de briques et de mortier, nous en avons plus que de besoin, plus qu'on n'en consomme. Il faudrait encore peupler ces écoles et les pourvoir de maîtres zélés et capables.
Pour obtenir une telle loi, il faudra que l'opinion publique agisse sur le Parlement, et fasse de cela une question électorale. On nous dit vainement que le système volontaire suffira.
Mais, pour combattre cette opinion, je mentionnais hier ce fait trop connu : que, dans la majorité de nos districts ruraux, la plupart des grands propriétaires ne résident pas dans leurs paroisses, peut-être n'y en a-t-il pas un sur dix, et qu'il est dès lors tout à fait inutile de compter, pour l'éducation populaire, sur les
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gens riches et les propriétaires des campagnes. La propriété foncière est là, et je soutiens qu'il serait juste de lui imposer, sur la charge fiscale, d'instruire ceux-là mêmes dont le travail en augmente la valeur. Pour le moment, il est fort possible que le tenancier paiera cette taxe, et peut-être ce tenancier sera-t-il un homme pauvre, ou du moins peu aisé; mais, à la longue, cet impôt retombera sur le landlord lui-même, et je ne crois pas que Ton puisse lever un impôt plus profitable à la communauté qu'un impôt destiné à répandre l'instruction parmi les populations rurales. Quel est, en effet, le grand obstacle à la diminution du paupérisme et de la taxe des pauvres dans les districts agricoles? C'est l'ignorance crasse du paysan ; elle lui ôte tout à fait cet esprit entreprenant qui le porterait à chercher sur la vaste scène du monde quelque endroit plus favorable à son industrie, et où son travail serait mieux rétribué. Mais ces pauvres gens sont si ignorants, que ce n'est pas de son plein gré qu'on accepte comme laboureurs et comme domestiques des personnes dans la condition intellectuelle et morale de la grande masse de notre population agricole. La principale difficulté qui s'oppose à la réalisation des bonnes intentions que l'on peut avoir vis-à-vis de nos laboureurs consiste, ainsi que j'ai eu l'occasion de m'en assurer moi-même, dans leur incapacité- de s'aider personnellement en dehors de la routine de leurs occupations journalières. Veut-on donc leur donner l'ambition de sortir des limites de leur petite paroisse, où ils végètent souvent sur une misérable pitance de deux ou trois miches de pain par
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semaine, et leur faire mépriser cette existence qui les attache à cette paroisse comme un serf à la glèbe, il faudra leur apprendre récriture, le calcul et un peu de géographie. Qu'ils sachent ce qui se passe aux colonies, qu'ils éprouvent Fambition qui pousse les hommes de la classe moyenne à quitter les lieux où ils sont nés, dans Tespoir d'y revenir plus tard satisfaits et enrichis. La question d'intérêt personnel à part, je soutiens que c'est notre devoir de mieux élever et de mieux instruire le peuple, si nous en voulons faire une réunion d'hommes dignes du nom d'Anglais. Quel fonds, quelle mine de richesses la population de ce pays laisse inexploités ! Pensez que cette race a produit un Shakspeare, un Robert Burns et un Milton, et pensez aussi que des milliers et des millions d'hommes qui lui appartenaient ont langui dans une profonde ignorance, semblables aux bœufs qu'ils conduisaient, parce qu'ils n'ont pas eu sous la main les premiers éléments, les premiers outils du savoir, parce qu'ils ne savaient pas lire et écrire, et qu'ils ont ainsi été condamnés à disparaître de dessus la terre, sans avoir eu ni l'occasion, ni la chance d'ajouter quelque chose à la gloire de leur patrie et à sa renommée.
Vous reprochez au peuple ses vices et vous flétrissez son ivrognerie. Mais vous autres hommes d'une classe plus élevée et d'une fortune supérieure, ne seriez-vous pas aussi aujourd'hui des ivrognes comme étaient vos aïeux il n'y a pas un siècle, si vous n'aviez pas eu pour stimuler vos facultés intellectuelles et pour produire en vous cette excitation, soir physique soit morale, qui est
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si nécessaire au bien-être, sinon à l'existence de rhomrae, quelque chose de meilleur que la bouteille et le petit verre ? Il y a quarante ans, on ne voyait pas sur les tables de nos salons et de nos cercles cette foule de livres à bon marché qui, sous la forme la plus attrayante, nous convient à lire; c'est à peine si de temps à autre un gentleman feuilletait un ouvrage. Eh bien, quelles étaient alors les habitudes des hommes de la classe supérieure? Ils buvaient. Et comment passaient-ils leurs soirées? N'ayant pas assez d'intelligence ni d'activité d'esprit pour nouer une conversation, ils les passaient assis en face de petits morceaux de carton peint : ils jouaient aux cartes. Il n'y avait pas une soirée où les cartes ne s'étalassent sur le tapis vert; et cela uniquement parce que quarante ou cinquante braves gens de cette classe n'avaient pas l'intelligence qu'il leur eût fallu pour s'amuser entre eux en dehors de cette ressource-là. Maintenant, vos ressources et vos occupations intellectuelles sont si variées, que vous trouvez les journées et les soirées trop courtes. Au lieu de vous livrer le soir à l'ivrognerie, au jeu ou à d'autres passe-temps frivoles, vous passez le temps dans un agréable commerce intellectuel, et les heures passées au milieu de pareilles jouissances vous paraissent de trop courte durée. Et les classes ouvrières, si on pouvait leur apprendre non seulement à lire et à écrire, mais quelque chose encore de leur propre nature et des lois de la nature qui les environne , ne trouveraient-elles point, elles aussi, plus de satisfaction et de plaisir dans des récréations intellectuelles que dans la fréquentation
d'un débit de genièvre, le spectacle d'un combat de chiens, le jeu à pile ou face dans une taverne ? Déjà des signes d'un goût plus délicat se révèlent parmi eux. Voyez comment le peuple afflue à vos soirées musicales, et comme il remplit nos trains de plaisir afin de mieux se familiariser avec la nature extérieure ! Les masses mêmes privées des avantages qu'elles devraient avoir, n'ont-elles pas fait voir qu'il existe en elles un noble désir de se renouveler et de rechercher des plaisirs moins grossiers et des jouissances d'un caractère plus chrétien? Enfin, par tous ces divers motifs, qu'il s'agisse d'améliorer les goûts populaires et les amusements populaires, de fournir aux masses les moyens déjuger les questions qui leur sont soumises et dont les destins politiques de leur pays dépendent, ou encore de se décider en connaissance de cause sur les matières religieuses, qui sont les plus hautes de toutes, je vous adjure, à quelque mobile que vous obéissiez, d'instruire le peuple, d'élever son esprit, d'étendre ses facultés, de stimuler sa raison; et sa condition, quelle qu'elle puisse être d'ailleurs, en sera toujours moralement plus élevée et plus digne.
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Lettre de M. George Combe adressée à, M. Richard
Cobden.
Edimbourg, 4 novembre 1850.
Cher Monsieur,
Permettez-moi de vous féliciter du fond de mon cœur d'avoir pris la position de chef de V Association nationale d'écoles publiques. C'est une position qui vous convient admirablement, et je suis sûr qu'en en remplissant les devoirs, vous rendrez un grand service à votre pays. J'ai lu avec beaucoup de satisfaction les discours prononcés à Manchester. Le vôtre m'a fait souvenir des jours de la lutte contre les « corn-laws », quand votre logique, comme une épée à deux tranchants, pénétrait jusqu'au cœur du protectionnisme, et le réduisait en poussière.
Dans mon opinion, ce mouvement, à la tête duquel vous venez de vous mettre, est le plus important de ce siècle. C'est le complément de la réforme parlementaire, du libre-échange et de toutes les autres améliorations sociales. Sans l'instruction du peuple, les plus beaux résultats de ces diverses réformes courraient le risque perpétuel d'être compromis.
Je viens d'apprendre qu'un institut phrénologique doit s'ouvrir à Chertsey, en Surrey, par les soins de
174f RICHARD COBDEN.
M. Emile Arnold Praeger, dont les opinions sont consignées dans une brochure publiée par Baillière. Ses idées sont sensées, elles sont dignes d'être étudiées ; mais je ne connais pas personnellement l'auteur;
M™' Combe se joint à moi pour vous envoyer nos amitiés, à vous et à M'°^ Cobden.
Cher Monsieur, je suis à vous bien sincèrement.
G. Combe.
Lettre de M'"° Cobden à M""" Schwabe.
Westbourne Terrace, 27 décembre 1850.
Prenez- VOUS grand intérêt à l'Exposition des produits de l'industrie et des arts qui doit avoir lieu à Londres en 1851 ? Nous nous en occuperons probablement beaucoup, car M. Cobden vient d'être nommé un des vingt commissaires : le duc de Richmond se trouve parmi ses collègues !
On me dit que plusieurs listes de noms ont été soumises au prince Albert, et que celui de M. Cobden a paru dans chacune.
Lettre de M. Gobden à M""* Schwabe.
Midhurst, 6 août 1851.
Ma chère Dame,
Mon fils et moi nous passons dix heures par jour en plein air à faire voler des cerfs-volants, à nous rouler sur rherbe ou à errer dans les bois. Ce matin, mon fils s'est levé à cinq heures pour aller courir les bois avec le garde forestier, et je n'avais pas encore quitté le lit qu'il entrait dans ma chambre deux lapins et un lièvre suspendus à son épaule. La chasse au tir et la pêche l'enchantent. Je voudrais qu'il aimât moitié autant ses livres. Cela viendra peut-être.
Je vous remercie de votre bonté d'avoir bien voulu m'envoyer le numéro de « VEconomist » qui contenait une critique de l'exposé que M. Gladstone a si habilement et si humainement fait des atrocités napolitaines. Je connais quelques-unes des personnes qui en ont été victimes, et j'ai eu de leurs lettres depuis qu'elles sont en prison. J'en ai reçu notamment de Scialoja *, leBastiat de l'Italie, professeur d'économie politique à Turin à l'époque où je visitai cette ville, et auteur de quelques bons livres élémentaires sur cette science. Il est né à Naples, et s'était réfugié en Piémont. Malgré l'expé^
' Ministre de l'instruction publique à Rome, 1877.
17i6 RICHARD COBDEN.
rience qu'il avait du caractère du roi de Naples, il eut rimprudence d'accepter l'offre du ministère du commerce sous la constitution que le roi avait juré de soutenir, et le résultat a été que, depuis dix-huit mois, il est en prison sans avoir été jugé. Il ignore même le crime dont il est accusé. Je dois dire cependant qu'il ne subit pas les traitements brutaux que M. Gladstone dénonce, et avec vérité sans doute, comme infligés à des hommes aussi distingués qu'innocents. Eh bien, l'auteur de l'article de VEconomist ne paraît pas beaucoup désirer que ce pays-ci intervienne en faveur des patriotes napolitains ; ses arguments tendent pourtant à soutenir que nous avons le droit d'intervenir en faveur de la cause libérale lorsque nous le jugeons bon et utile. Il oublie apparemment que, si nous nous arrogeons le droit d'intervenir, dans le dessein de soutenir une certaine classe d'opinions, les Russes et les Autrichiens ont également le droit, eux, en vertu du même principe, de se ranger d'un autre côté. En fin de compte, l'écrivain arrive à cette conclusion : que, si nous suivons la politique de non-intervention, il faut insister pour que les autres pays fassent de même; et il dit leur fait à quelques libéraux, « sujets à des lubies, » entre autres à moi, je le suppose, parce qu'ils ne veulent pas armer lord Palmerston de forces suffisantes pour imposer cette politique à la Russie et à l'Autriche. Voilà qui montre la corde ! C'est encore un des écrivains inspirés par Palmerston, et leur nom est Légion. Or, si j'ai à porter une plainte particulièrement forte contre notre ministre des affaires étrangères, c'est précisément, comme je l'ai sou-
RICHARD GOBDEN. 177
vent dit en public, parce qu'il n'a jamais fait entendre un seul mot de protestation contre Tinvasion de la Hongrie, ou contre l'acte violent des Français à Rome. Je suis convaincu que, si nous agissions nous-mêmes rigidement d'après le principe de non-intervention, — ce que nous n'avons pas encore fait, — nous acquerrions assez d'influence morale, sans faire la guerre, pour empêcher les autres pays de violer ce principe. Non seulement notre gouvernement n'a pas protesté, mais, selon la correspondance publiée dernièrement dans les Livres bleus, il est évident que les sympathies secrètes de notre diplomatie ont été contre les Hongrois et les Romains. La Hongrie à peine vaincue, lord Palmerston écrivait pour féliciter le gouvernement d'Autriche de la terminaison de la guerre; et l'ambassadeur russe, avec beaucoup de malice, a félicité Sa Seigneurie sur cet acte complaisant. Pulsky et Kossuth se sont indignés du ton qui règne dans cette correspondance, et elle leur a laissé la vive impression que nos diplomates étaient in pelto hostiles à leur cause. En effet, personne, sinon les gens superficiels, ne croira volontiers que notre aristocratique exécutif puisse être sincèrement favorable aux révolutions démocratiques du continçnt. Lord Palmerston n'est nullement plus libéral que ses collègues; mais il a l'habileté de persuader à quelques personnes, il y en a même à Manchester, que son désir suprême est de servir la cause de la liberté partout; mais que « ce méchant Cobden vient toujours calomnier ses desseins et contrecarrer ses plans ! »
Ceci m'amène à parler du paragraphe de votre lettre
OÙ VOUS dites que l'on m'accuse de défendre une politique égoïste, laquelle refuserait notre sympathie aux Hongrois et aux autres. Après avoir lu les discours que le docteur X... et d'autres orateurs belliqueux ont prononcés au dernier meeting en faveur des Hongrois, je conçois facilement que ces messieurs trouvent ma sympathie bien tiède. Mais vous connaissez mes vrais sentiments envers les Hongrois ; vous savez que ma porte leur est restée constamment ouverte, et que, pendant dix-huit mois, j'ai fait partie, avec quatre autres personnes, d'un comité de secours qui s'est occupé de trouver l'argent nécessaire pour empêcher les réfugiés pauvres de mourir de faim. Les grands crieurs, qui parlaient de passer par le feu pour la cause hongroise, ont disparu quand il s'est agi d'ouvrir leur bourse aux Hongrois vaincus. Alors, je devenais mendiant en leur nom, comme vous le savez à vos dépens, et je crois pouvoir ajouter que, de tous les membres du comité, je suis celui qui a réuni un plus grand nombre de souscriptions en faveur des réfugiés. (Josèphe Sturge fut le plus généreux de ces souscripteurs.)
Pourtant, on me blâme, parce que je ne veux pas aller plus loin, et soutenir l'intervention de notre gouvernement en Hongrie. Ma première réponse à ce reproche est que je ne crois pas possible de confier à notre gouvernement aristocratique une telle mission. Si un mouvement démocratique éclatait dans un pays quelconque, je prévois que notre aristocratie y serait hostile, de môme qu'elle s'efforce de prévenir une pareille explosion dans ce pays même* Mais ma principale objection à
l'intervention de notre gouvernement est que, pour être efficace^ il faudrait que cette intervention fût armée. Le docteur X... lui-même l'avoue dans son discours de Manchester. Je respecte beaucoup les talents du docteur ; mais ses principes^ ou plutôt l'apparente absence chez lui de principes politiques, le rendrait propre à être évêque, voire même archevêque. Ne propose-t-il pas, par exemple, d'envoyer une flotte à Cronstadt pour soutenir les Hongrois ? On voit bien qu'un pasteur dissident n'est jamais monté à bord d'un bâtiment de guerre ! Qu'il est facile de se battre par procuration ! Cela me rappelle ce qui se passa lors du premier meeting tenu à Londres afin de constituer un comité de secours en faveur des réfugiés hongrois pauvres. Pendant que le meeting perdait son temps à écouter les déclarations d'un orateur qui épuisait toutes les figures de rhétorique pour donner corps à la vive expression de sa commisération pour le sort des patriotes exilés, un simple homme d'afiaires de la Cité, assis à côté de moi, me disait à l'oreille : — « Que c'est fâcheux de perdre ainsi du temps à discuter des choses sur lesquelles tout le monde est d'accord ! — Ayez un peu de patience, répondis-je, c'est la dernière fois que l'orateur abusera de votre patience. » C'est bien ce qui arriva, et c'est ce qui arrivera aussi dans le cas du docteur X... Que, par impossible, nous envoyions à Cronstadt la flotte qu'il réclame, et l'on peut être bien sûr qu'il ne s'y embarquera point. Or, j'avoue que j'ai peu de respect pour ceux qui ne sont braves que par le bras des autres; et, si jamais il m'arrive de
me faire le champion d'une guerre ;, ce sera d'une guerre à laquelle je serai prêt a prendre part moi-même. Aucune autre n'aura ma sanction. Entendre un ministre de la religion du Christ parler carrément d'envoyer des milliers de ses semblables se battre pour une cause qui ne les regarde nullement, tandis que lui-même restera tranquillement au sein de sa famille, sans donner peut-être une seule pensée aux orphelins et aux veuves que sa politique belliqueuse aura faits, ni aux vieillards qu'elle aura privés de leurs enfants, cela révolte. L'on ne doit pas s'étonner qu'il y ait dans le pays tant d'incrédules!
Maintenant, un mot à propos des Napolitains. Après avoir lu la lettre de M. Gladstone, tout le monde, ainsi que vous, doit désirer ardemment qu il soit fait quelque chose pour sauver les vaincus du triste sort qui les menace. Mais que peut-on faire? Selon moi, M. Gladstone, en flétrissant le gouvernement napolitain, a plus servi la cause de l'humanité que n'eût pu le faire notre ministre des affaires étrangères, tout bien disposé à cet égard qu'il aurait pu l'être. Son pamphlet, soyezen sûr, fera trembler les tyrans. Mais, si on désire ne pas faire de nouvelles victimes, il ne faut donner aux libéraux de Naples aucune espérance de secours dans l'avenir. Proposer d'établir un gouvernement constitutionnel à Naples, dans l'état où est aujourd'hui la. population des Deux-Siciles, est un projet aussi chimérique que le serait l'idée d'un système représentatif à Tombouctou. Le royaume des Deux-Siciles renferme quelques milliers d'hommes instruits et pleins de talent
qui soupirent après la liberté politique. Ils sont malheureusement entourés de millions d'hommes qui n'éprouvent aucun désir au delà de la satisfaction de leurs besoins matériels, et dont les prêtres ont converti les instincts religieux en un véritable instrument de dégradation intellectuelle. Quand je visitai l'Italie, en 1846, avant les troubles du continent, je fis la connaissance, à Naples, de plusieurs libéraux. Après avoir prêté l'oreille à leurs rêves d'un gouvernement constitutionnel et représentatif, je tâchai de leur démontrer l'impossibilité d'un gouvernement pareil, avec une population ignorante et entièrement gouvernée par les prêtres. Je leur conseillai d'attendre au moins la venue d'une nouvelle génération. En arrivant à Terracine, en route pour Eome, je me souviens d'avoir écrit à un officier du génie, nommé Dagila, jeune homme d'un caractère sérieux, mais exalté, le suppliant d'abandonner ses projets radicaux pour l'amour de sa jeune femme et de ses petits enfants. Il serait cruel d'exciter chez cette petite minorité intelligente de nouveaux espoirs, en lui offrant la perspective illusoire du secours de ce pays. Nous ne pourrions forcer la majorité du peuple napolitain à préférer nos idées aux siennes. Elle a le droit, si cela lui plaît, d'aimer ses haillons, de caresser ses chaînes, et d'adorer comme des reliques les soutanes de ses prêtres. Si j'en avais le choix, je ne voudrais certainement pas vivre chez un peuple pareil; mais, forcé de devenir citoyen napolitain, il n'est pas certain que je renoncerais ipso facto à ma vocation d'agitateur. Et si j'étais placé, du soir au lendemain, à
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la tête du gouvernement napolitain, j'avoue franchement que je serais fort embarrassé de trouver une méthode de gouverner longtemps le peuple en dehors de celle qu'il subit et dont sa grande majorité se contente aujourd'hui. C'est une erreur de supposer que les Napolitains, en général, soient mécontents. Une petite minorité est malheureuse, mais le reste du peuple ne s'occupe nullement du gouvernement. Mais en voilà bien assez sur ce sujet, cette lettre est déjà trop longue. Toutefois vous vous êtes attiré vous-même ce plat de prose, en touchant la seule corde qui puisse 'vibrer en moi à un moment où je m'exempte à la campagne de tout travail. A propos de lettres sur la politique étrangère, pourquoi notre ami L... n'écrit-il pas lui-même un simple récit des faits qui se sont passés dans la Hesse, ou pourquoi n'engage-t-il pas un autre à le faire pour lui? Est-il possible que le récit que voici, de la condamnation des juges du droit commun par un conseil de guerre, soit vrai ?
« Un fait inouï vient de se passer à Cassel ; il dénote « jusqu'où peuvent aller les fureurs de la réaction en « Allemagne. Sept magistrats ont été condamnés, par « le conseil de guerre, à huit mois d'emprisonnement a dans une forteresse, pour avoir, en octobre dernier, « frappé un sieur Fabert de trois mois d'emprisonne- « ment pour violation de la constitution de 1848, en « vigueur à cette époque. Les magistrats se sont « présentés, revêtus de leurs robes, devant le conseil « de guerre, et ont déclaré qu'ils trouvaient au-dessous « de leur dignité de se défendre contre une pareille
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a accusation. Leur condamnation a causé une pénible « impression, en ce sens qu'elle prouve qu'il n'y a plus « ni foi ni loi en Allemagne^ et que désormais la force « brutale gouverne seule. »
Ce qu'il faudrait pour l'Angleterre, ce serait une simple narration des faits qui se sont passés en Hesse, narration sans prétention et telle qu'un Allemand luimême pourrait la faire à l'usage d'un enfant; car les Anglais sont aussi ignorants que des enfants de tout ce qui touche à ces affaires. Les faits devraient être rapportés sans passion ni exagération, mais avec un respect scrupuleux de la vérité. Si ce récit se publiait, j'en donnerais des extraits dans un de mes discours. Veuillez présenter mes amitiés à M. Schwabe et aux membres de votre famille et croyez-moi, ma chère Dame, Votre tout dévoué.
P. -S. En. fouillant dans mes papiers, j'ai mis la main, par une chance étrange, sur une lettre de madame Milner-Gibson ' ; machinalement, j'allais la jeter au feu, lorsque l'idée m'est venue que l'incident qui se rattache à cette lettre pouvait me fournir une occasion de bien faire connaître mes idées sur l'intervention étrangère par la voie morale. Remarquez que M"* Milner-Gibson
* Extrait de la lettre de M^e Milner Gibson : « Je viens aussi vous présenter une requête, non de ma part cette fois-ci, mais de la part de l'ambassadeur turc. Il lui plairait que vous et M">e Cobden voulussiez bien déposer vos cartes à l'ambassade, car il désire beaucoup faire avec vous une plus intime coniiaissance. Il reçoit maintenant tous les lundis soir. Ayant été chargée de cette commission, je ne pouvais paa refuser de m'en acquitter. »
me priait de déposer ma carte chez l'ambassadeur turc, l'étiquette voulant qu'un ambassadeur ne puisse rendre yisite à un simple particulier qu'après l'accomplissement de cette formalité. Dans ma réponse àM'"^Gibson, que je la priais de communiquer à l'ambassadeur, j'exprimais mes regrets que le gouvernement turc eût consenti à servir de geôlier à l'Autriche, en retenant prisonniers Kossuth et ses compagnons, ce qui était une violation du droit des gens et des règles de l'hospitalité. J'ajoutais que, dans de pareilles circonstances, je ne voulais pas présenter mes hommages au représentant de la Turquie, mais que je m'empresserais de les lui offrir dès que Kossuth et ses illustres compagnons seraient mis en liberté par le gouvernement de Constantinople. J'ai tenu parole, et je n'ai jamais mis les pieds chez cet ambassadeur. Si tout le monde agissait de la sorte, ni le gouvernement turc, ni aucune autre puissance ne pourrait longtemps braver le mépris universel !
Lettre de M"* Cobden à M""= Schwabe, adressée à Glyn Garth, Pays de Galles.
Dunford, 9 octobre 1851.
M. Cobden est parti ce matin pour Londres, trop tard, il le craint, pour avoir le plaisir de voir Frederika
Bremer, J'espère, en tout cas, qu'il verra à Londres Kossuth, cet homme vraiment remarquable. On Tattend tous les jours à Southampton. J'apprends avec plaisir que le maire et la municipalité font de grands préparatifs pour lui ménager une brillante réception. Pourquoi ne venez-vous pas voir la reine à Manchester? Certes, il y a toute une révolution pacifique qui s'opère tous les jours parmi nous. La reine d'Angleterre rendant visite à ses marchands et manufacturiers en est un signe éloquent. Elle fait preuve de sagesse, car dans l'avenir ceux-là et non les militaires seront les soutiens de son trône. Mais il eût été désirable que nos grands industriels eussent montré un esprit plus noble, et qu'ils ne se fussent pas disputés au sujet de vêtements, de décorations, etc.
Lettre de M. Cobden à M"« Schwabe.
Grande exposition de 1851.
Bureau d'administration.
10 octobre.
Ma chère Dame,
Où est M. Schwabe? J'espère qu'il viendra me voir à Westbourne Terrace, autrement je l'attendrai à l'Exposition. La foule, aujourd'hui, est moins grande que les jours où l'on ne paie qu'un schilling. Il est curieux qu'une
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différence de trente-six sous soit un empêchement même pour des personnes que stimule le désir de voir une Exposition qui doit être fermée définitivement dans quelques heures. En circulant dans la foule, je crois lire sur les visages l'expression du regret de voir s'approcher la fin d'un spectacle tel qu'ils n'en reverront plus un semblable de toute leur vie. On ne croit pas à présent que la cérémonie de la clôture de l'Exposition soit bien imposante. Le prince-cousort prononcera un discours d'adieu (a farewell speech). On ne s'attend pas à ce que la reine assiste à la cérémonie, et pourtant le bruit court qu'elle y viendra comme exposante. Je suppose qu'il faudra la nommer « M'"'' Albert » ou : « M™* Rex. » Je suis ma chère Dame,
A vous bien sincèrement.