R1CHA.RD COBDEN
Lettre de M""* Cobden à M""" Schwabe.
Dunford, 30 octobre 1851.
En nous promenant sur les hauteurs dont les brises fraîches nous raniment, nous n'avons parlé, depuis quelques jours, que de Kossuth et de ses magnifiques discours, dont quelques phrases resteront tou-
jours liées d'une façon attendrissante à sa mémoire.
Vendredi dernier, M. Cobden se tenait prêt à partir pour Chichester, dans Tintention de se rendre de là, par le premier train, à Southampton, où il espérait avoir des nouvelles de l'illustre exilé. Un petit mot de M. Gilpin, venu par la poste, nous a annoncé que Kossuth était déjà arrivé. Sa connaissance personnelle a réalisé tout ce que M. Cobden avait espéré trouver en lui. Il paraît être un homme sérieux et sincère, et tout ce qu'il dit a le cachet d'une grande élévation morale et donne une impression favorable de sa bonté de cœur; chacun de ses auditeurs est forcé de reconnaître en lui un homme de grand talent. La facilité de son éloquence dans notre langue a tout à fait étonné M. Cobden. ]^jme Kogsuth a l'air fatiguée ; elle paraît plus frêle encore que M^^Pulszkj : son extérieur est celui d'une personne très-distinguée, mais elle est un peu silencieuse. Les voyageurs avaient très sagement fait partir leurs enfants pour Londres, pour les soustraire à tout le tumulte de cette ovation, de sorte que M. Cobden n'a pu les voir.
Nous sommes à peine assez avancés dans les luttes pour pouvoir définir d'une façon exacte l'espèce d'instruction laïque qu'il convient de donner dans les écoles que nous nous proposons d'établir. Quand le moment sera venu, il sera question, je l'espère, d'y introduire celle qui familiarisera les jeunes élèves avec la connaissance de leur propre nature et avec le but assigné à leur existence dans le monde, tel que M. Combe l'a dépeint. Ceci formera une partie de Tins-
truction laïque, qui doit être combinée avecrinstruction religieuse.
Mais nous avons encore à décider la question de savoir si nous devons avoir dans ce pays le môme système d'éducation payée par tous et accessible à tous qui a prévalu dans tant d'autres pays civilisés. Voilà la vraie question et t: ate la question. Vous devez la trancher, comme vous l'avez fait à l'égard de tant d'autres qui ont été discutées à Manchester.
Discours prononcé par M. Gobden au meeting de l'Association nationale des écoles publiques.
lei décembre 1851.
Je ne me dissimule pas que de la lutte locale dans laquelle nous sommes à présent engagés, dépend le genre d'éducation que l'on adoptera pour le pays. La demande que l'on va faire au parlement d'un bill particulier qui autorisera le système d'instruction que l'on propose pour Manchester et Salford, aura son influence dans le pays tout entier. Le système proposé pour ces deux villes servira, s'il est adopté, de modèle pour d'autres districts manufacturiers et pour nos grands centres commerciaux. La mesure décrétée par le parlement pour Manchester, deviendra une mesure d'appii-
cation générale dont d'autres localités pourront profiter, et ce sera pour l'instruction publique quelque chose comme la loi sur les corporations municipales pour l'obtention d'une charte. Vous êtes donc engagés dans une lutte de grande importance, non seulement pour vous-mêmes, mais pour le pays tout entier. L'Ecosse, comme dit M. Combe, a les yeux sur vous, et le reste du pays s'intéresse à ce que vous faites. Mais je ne voudrais pas que les membres de cette association s'imaginassent que leurs devoirs se trouvent ailleurs. Non, c'est ici qu'il leur faut agir ; et s'ils ne concentrent pas leurs efforts sur Manchester et Salford, ils manqueront selon moi à leur devoir dans cette phase de la controverse. Eh bien ! qu'est-ce qui sépare la National public School Association, qui est désireuse d'appliquer son système dans Manchester-Salford, et la Manchester and Salford Association, qui ne veut s'occuper que de ces deux centres? En réalité, il n'y a qu'une seule chose entre elles, et c'est celle qui fait obstacle au système national d'éducation dans ce pays : je veux dire la question religieuse.
La difficulté à trancher est celle-ci : dans les écoles que vous voulez fonder, l'élément laïque doit-il être séparé de l'élément religieux? Ou bien, l'instituteur doit-il être payé pour enseigner toutes sortes de religions aux frais de toutes sortes de gens ? Voilà, je le répète, la vraie, l'unique source du différend. Si la difficulté religieuse était une fois tranchée, j'appréhende peu que les habitants de Manchester s'inquiètent beaucoup de la dose plus ou moins grande de Self-Government
que renferme votre plan. Les membres de la Manchester and Salford Association ne sont pas moins désireux, j'en suis persuadé, que vous pouvez l'être vous-mêmes de conserver à leurs écoles une couleur municipale, et s'ils en ont transféré à Londres l'administration et la haute direction, c'est uniquement dans l'espoir d'esquiver ainsi la difficulté religieuse. Et qu'on le remarque bien : il ne s'agit pas de savoir si les mêmes locaux pourront servir pour la distribution des deux sortes d'enseignements, l'enseignement religieux et l'enseignement séculier : c'est, en effet, un point qui a été tranché ce matin par l'affirmative. Le bill que nous sollicitons du parlement doit assurer à toutes nos écoles, de quelque confession qu'elles relèvent, des subventions à raison du nombre de leurs élèves, et c'est précisément ce que la Manchester and Salford Association fait pour ses propres écoles. Seulement, il est stipulé d'autre part, — et cette clause est notre garantie, — que les maîtres ne recevront aucun traitement pour l'instruction reUgieuse, et que celle-ci sera donnée à part et à des heures spéciales, et il demeure pleinement entendu qu'aucun prélèvement ne sera fait sur les fonds publics en faveur de l'enseignement purement confessionnel. On ne peut donc prétendre que nous visions à la suppression des écoles existantes. — Nous nous proposons, au contraire, de demander l'autorisation d'acheter ces écoles ou de les louer; et, quant au traitement des maîtres, notre intention est précisément celle de nos rivaux, puisque nous voulons le fixer par nombre d'élèves et l'assurer à toutes les écoles, quelles qu'elles soient, pourvu qu'elles se sou-
mettent à l'inspection et nous donnent ainsi l'assurance qu'on y donne une bonne instruction séculière.
La seule chose qui divise les deux associations est donc l'insistance de l'une d'elles pour que l'instruction religieuse soit donnée dans toutes les écoles aux frais des fonds publics. Mais cette proposition entraine quelques difficultés, et est sujette à des objections, qui me paraissent insurmontables. Tout d'abord, elle ne semble pas trahir une bien haute opinion de l'office même d'un pasteur d'âmes : oa dit que l'on veut faire des maîtres d'école des professeurs de religion. Mais est-ce que l'on propose en même temps que les maîtres d'école prennent des degrés dans une faculté de théologie, pour les mettre à même de donner cette instruction ? En vérité, les ecclésiastiques ne s'aperçoivent pas qu'ils déconsidèrent leur profession, qu'ils la dégradent en se mettant sur le même pied que le maître d'école, qui jamais n'a appris la théologie, et à qui on veut confier cependant un rôle théologique. Mais il y a une difficulté encore plus grande, et cette difficulté est en même temps une grosse injustice : c'est qu'exiger que la religion s'enseigne indifféremment dans toutes les écoles, c'est exclure certains enfants d'écoles dont leurs parents, en tant que contribuables, supportent néanmoins les frais.
Dans le projet de bill local qui est sous nos yeux, je lis cette proposition : « que, dans toutes les écoles cons- « truites aux frais du trésor municipal, la lecture de « la version autorisée des saintes Ecritures forme une « partie de l'iiistniction journalière. » — Je me suis opposé dans le temps, vous vous en souvenez peut être,
à Texclusion légale et systématique de la Bible de toutes les écoles. « Je serai toujours l'adversaire, « disais-je alors, de toute tentative tendant à introduire « dans un act du parlement cette doctrine monstrueuse, « arrogante, dictatoriale : qu'une paroisse ou une com- « mune ne peut, si cela lui plaît, introduire la Bible « dans ses écoles. « Je suis tout à fait aujourd'hui dans les mêmes dispositions qu alors, et je combattrai de même tout système qui taxe les juifs ou les catholiques romains, qui envoie le percepteur les visiter, qui les fait contribuer à la School-Rate, et en même temps, à Taide d'une clause telle que celle dont il était question tout à l'heure, ferme à leurs enfants les portes des écoles.
Eh bien ! je demande aux promoteurs de ce plan s'ils ont songé à exempter du paiement des taxes scolaires ces mêmes personnes qu'ils excluent du bénéfice des écoles, ou bien s'ils ont pris leur parti, dans le cas contraire, de nous ramener non seulement à un état de bigotisme et d'intolérance tel, qu'à cette heure il n'en existe pas de pareil dans aucun pays protestant du continent, mais aux procédés des temps où dans certaines villes, à Francfort par exemple, les juifs étaient forcés d'habiter des rues à part, et étaient enfermés chez eux le soir à une heure où le reste des habitants était encore dehors. La pensée de donner de l'instruction aux enfants chrétiens au moyen de l'argent des juifs, puis de refuser l'instruction aux enfants juifs, me semble dépasser les persécutions des anciens temps. Que diriez-vous si, après avoir levé une taxe générale pour l'arrosage et l'éclairage de toutes les rues d'une ville, on venait à parquer
les juifs dans quelque rue où il n'y aurait ni conduits d'eau ni becs de gaz ? Et, remarquez-le, ladite clause empêcherait également les enfants catholiques de fréquenter ces écoles. On parle de la version autorisée de la Bible, dont la plus grande partie est identique avec la version catholique; il y a cependant quelques passages qui renferment des différences de signification dont les catholiques se font une affaire de conscience; de sorte que, proposer de leur imposer notre version, c'est leur interdire Taccès de l'école aussi sûrement que si on plaçait un gendarme à la porte avec consigne de n'y laisser pénétrer aucun catholique. Il est impossible qu'un tel état de choses puisse exister en permanence dans un pays qui prétend reconnaître les principes de la justice. Mais où est donc l'obstacle qui empêche nos adversaires d'accepter nos propres conditions et d'adhérer à nos principes? Ils insistent pour que les écoles soient doctrinales et confessionnelles; mais ils ont déjà fait un pas de notre côté, en concédant que les enfants puissent fréquenter d'autres écoles et se dispenser d'y recevoir l'instruction religieuse, pourvu que leurs parents y consentent par écrit. En cela, ils ne sont pas loin de reconnaître le principe que l'enseignement laïque peut se donner à part de l'instruction religieuse ; car les enfants ainsi exemptés de cet enseignement sur la demande de leurs parents, sont dans la position précisément où nous voudrions placer tous nos écoliers. Nos adversaires reconnaissent donc le principe que nous soutenons, sauf qu'ils exigent que la « version autorisée » de la Bible soit lue journellement
dans les écoles. J'espère que la Société des écoles de Manchester et Salford s'appliquera à Tétude de cette question et que, faisant un autre pas, elle fera de son mieux pour ne pas traiter injustement une portion notable et nécessiteuse de la communauté en la contraignant à faire une lecture à laquelle elle ne saurait se résigner sans hypocrisie, ou à renoncer faute de cela au bénéfice de l'instruction publique. Voilà, Messieurs, la position où vous vous trouvez. Je viens d'exposer la différence qui existe entre les deux projets qui doivent être proposés au parlement lors de sa première session. C'est parce que je prévois que le plan d'éducation que le parlement autorisera pour Manchester servira plus tard de modèle pour tout le pays que j'attache tant d'importance à votre décision. Au parlement nous n'aurons en effet d'autre force que celle qui nous viendra du dehors ; c'est donc à vous de décider lequel de ces deux plans il y a lieu d'adopter, et à ce propos je regrette beaucoup qu'un aussi grand nombre parmi les dissidents se tiennent à l'écart de cette controverse, cédant à l'illusion qu'il sera possible d'en finir avec cette question sans en adopter une solution quelconque. Il me paraît étrange que ces personnes puissent ignorer ceci : que le pays veut enfin avoir un système d'éducation publique sanctionné par le parlement^ mais subventionné par les deniers locaux et dirigé autant que possible par les pouvoirs locaux.
Il n'y a pas de doute que ce soit là la détermination de la plus grande masse ; et comment des gens aussi intéressés dans la question que le sont les dissidents
peuvent en toute sincérité parcouHr le pays en plaidant cette cause impossible de la non-éducation publique, cela passe ma compréhension !
Je crois ces gens sincères dans leurs convictions ; mais n leur but avait été réellement de faire le jeu de ce parti, qu'ils regardent comme hostile aux intérêts de la religion, il faut convenir qu'ils n'auraient pas agi différemment de ce qu'ils ont fait depuis une douzaine de mois. Les dissidents, en effet, se sont détachés complètement de V Association nationale, à laquelle j'aurais pensé que, selon leurs principes mêmes, ils auraient adhéré. Je me suis spécialement intéressé à cette association laïque, parce que je croyais que l'on allait faire une grande injustice aux dissidents, ainsi que je l'ai dit et répété souvent. Je craignais qu'ils ne fussent sur le point d'être lésés par un système qu'ils regardaient comme un système de dotations iniques; comme je conduis moi-même mes enfants à l'église de ma paroisse, je ne saurais prétendre avoir les grands scrupules au sujet des dotations que l'on attribue aux dissidents. Si j'adoptais le système laïque, c'est que je croyais que, tout en ne faisant aucun tort à l'Eglise établie, il favorisait les dissidents; et voilà, que non seulement la majorité du parti se tient à l'écart, mais qu'encore quelques-uns, entre autres le D' Halley et ses amis, ainsi que le journal « The banner », déclarent que, si les dissidents étaient conduits à prendre dans le débat un parti quelconque, ils préféreraient se ranger du côté de FEglise.
Ces messieurs comprennent-ils bien leurs propres principes? Je les avais toujours crus les ennemis des
dotations ecclésiastiques ; me serais -je trompé ? Je me suis fait le champion du système d'éducation américain, parce que je sais que dans ce pays il s'applique de façon à contenter ceux des descendants des non -conformistes qui n'ont pas oublié leurs anciens principes, tout en respectant la liberté de conscience de tous; si j'insiste si fortement sur ce point, c'est que je veux sans la moindre hésitation une éducation populaire.
La grande masse du peuple s'intéresse moins qu'on ne s'imagine à ces disputes de sectes. Elle désire de l'instruction pour ses enfants, et elle s'ennuie des obstacles qu'on jette ainsi sur son chemin. Quand l'extension du droit électoral aura mis un plus grand pouvoir entre les mains du peuple, celui-ci fera voir le désir ardent qui le pousse à demander une éducation de cette sorte, et ce désir, soyez en sûrs, fera bonne justice des équivoques avec lesquelles on essaie aujourd'hui d'obscurcir la question ; c'est pourquoi je dis et répète très haut que je suis pour l'instruction et que je soutiendrai toujours sa cause. J'ai fait de mon mieux pour contenter les non-conformistes. Mais qu'ils ne comptent jamais me rencontrer parmi les adversaires d'un système qui donnerait au" peuple le moyen d'améliorer son état et d'élever son caractère, avantages dont, selon le mot de M. Combe, les seules classes supérieures ont joui jusqu'ici sans conteste. Je ne veux donc pas m'opposer au plan local, convaincu que je suis qu'une fois adopté, il franchira les limites de cette ville. Je suis persuadé que le système des écoles libres une fois en vigueur, exercera une action si grande qu'il triomphera de toutes les hésitations et de tous les
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obstacles, comme il l'a fait en Irlande, où pourtant les circonstances lui étaient beaucoup plus défavorables qu'elles ne sauraient l'être ici.
Je ne veux pas m'engager dans l'examen du degré de nécessité de cette mesure : qu'on aille s'informer auprès du peuple lui-même. Allez chez le laboureur, et assurez-vous de ce que Ton a fait pour développer son intelligence. Demandez-lui d'où vient le guano dont il se sert comme engrais, et il n'en saura rien, il n'en a jamais entendu parler. Demandez-lui aussi à qui appartient la terre sur laquelle il travaille ; il vous dira bien le nom du fermier qui l'emploie, parce que celui-ci lui paie son salaire, mais il y a dix à parier contre un qu'il ignorera le nom de son Landlord, car son esprit n'a jamais été formé à réfléchir et à s'enquérir de la cause d'aucune chose. Interrogez-le sur là géographie de la paroisse voisine de la sienne, il n'en saura pas davantage, et il va sans dire, quant à la géographie générale, qu'il n'en sait pas le premier mot, et qu'il placerait aussi bien les Etats-Unis en France qu'en Espagne. Tout cela est absolument vrai, et il n'y a personne ayant voyagé qui ne vous dise que nous sommes le peuple le moins instruit de tous les peuples protestants du monde : c'est ce que dit M. Combe, c'est ce que dit M. Baines, et c'est ce que je confirme par expérience personnelle. Est-ce donc là un état de choses à y demeurer? On prétend que le système volontaire a bien fonctionné; je dis moi que nous sommes le seul peuple qui ait adopté ce système, et que nous restons en arrière de tout le monde. Ecoutez cet extrait d'un discours que M. Daniel Webster
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prononçait dernièrement à Washington, dans un meeting en plein air :
« La population des Etats-Unis est de 23^000,000 d 'habitants : prenez maintenant une carte du continent européen, et déployez-la devant vous; tracez-y avec une échelle et un compas, et sous telle forme qu'il vous plaira, triangle, cercle, parallélogramme, trapèze, une superficie qui embrasse 150,000,000 d'âmes, et, dans toute l'étendue de cette démarcation, vous trouverez moins de gens sachant lire et. écrire qu'aux États-Unis. Aussi bien, en ce pays, on ne s'est pas fié au système volontaire, on s'y sert de l'organisation paroissiale et municipale pour assurer un système accessible à tous, payé par tous, et non ouvert à cette seule classe scolaire d'indigents auxquels M. Baines a fait allusion. Les écoles publiques de la Nouvelle-Angleterre ont pris un tel essor qu'elles se sont emparées peu à peu, et l'une après l'autre, des différentes classes delà société, de sorte qu'en beaucoup d'endroits on ne trouve plus d'écoles particulières. Je suis fermement convaincu que, le système une fois introduit chez nous, les choses n'y suivraient pas un autre cours, et à cet égard on peut invoquer l'exemple de l'école royale de Swinbourne, si admirablement dirigée par le révérend M. Dawes : et on verrait bientôt s'asseoir sur les bancs des nouvelles écoles le fils du petit fermier à côté du fils du laboureur, puis le fils du riche fermier à côté du fils du fermier pauvre. C'est un résultat auquel, à l'aide de combinaisons et de progrès successifs, on arriverait immanquablement. Je ne regarde donc pas comme une
affaire de charité publique rétablissement d'un système d'écoles libres, et je ne les destine pas aux seuls pauvres, c'est-à-dire à la grande masse de la population. Un des bénéfices que nous retirerions des écoles communes serait précisément une certaine fusion des rangs de la société, laquelle amènerait les classes moyennes et les classes ouvrières à mieux connaître leurs vues, leurs habitudes, leurs goûts respectifs, et à contracter les unes vis-à-vis des autres plus de cordialité et de sympathie qu'il n'en existe à cette heure chez nous. Je ne discute pas avec les partisans du système volontaire, je me borne à leur dire d'aller par les grands et par les petits chemins, et de voir si ce système a aussi bien réussi qu'ils le disent.
« Pour moi, je ne pense pas que cette position du peuple le plus ignorant parmi les nations protestantes soit exempte de danger national. Nous sommes dans une époque de l'histoire du monde où la sûreté, le commerce et le progrès d'une nation dépendent moins des luttes à main armée que de cette rivalité dans la science et les arts que l'éducation suscite. Dernièrement nous avons invité le monde entier à un champ clos pacifique. Est-il un visiteur de l'Exposition universelle qui ne se soit aperçu, pour peu qu'il fût un homme réfléchi, que nous sommes trop disposés à nous surestimer, à nous imaginer que les autres pays sont incapables de fabriquer certains articles dont nous nous flattons parfois de posséder le monopole? Personne n'a-t-il été frappé de la supériorité si visible des Français dans les articles de goût et d'une manipulation délicate? D'autre part, les Amé-
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ricains ne nous dépassent-ils pas en différentes branches d'articles d'utilité, telles que la construction des navires, la fabrication des serrures et des pistolets, etc. ? Tout ceci ne devrait-il pas avertir les Anglais de jeter davantage leurs regards autour d'eux? Et comment leur serat-il possible de regagner le terrain perdu, de faire du progrès dans les arts et dans les manufactures, s'ils ne s'instruisent pas? Pour moi, je crois fort qu'il est temps d'en finir, et c'est pourquoi je suis mortellement obsédé de toutes ces querelles de mots et de toutes ces controverses de sectaires. Pendant que nous nous disputons, les années s'écoulent, et le temps que nous perdons ainsi ne peut pas être compensé. Il a été constaté en public, comme dans nos débats parlementaires, qu'en moyenne les pauvres n'envoyaient leurs enfants à l'école que pendant deux ou trois ans, et parfois seulement pendant une dizaine de mois. Les luttes sur l'éducation confessionnelle ou non confessionnelle nous ont pris deux ou trois ans, et, en attendant, toute une génération est arrivée à l'adolescence sans avoir vu mettre l'instruction à sa portée. Tout un flot d'hommes passe, et ne repassera point. On ne peut plus attendre. J'espère que les habitants de Manchester ne resteront pas insensibles à l'importance de cette affaire. Ils ont déjà remporté de grandes victoires, et maintenant ils sont appelés à faire un dernier effort, non seulement pour eux-mêmes, mais pour le pays tout entier. J'augure bien de votre présence ici ce soir. J'y vois un signe de l'intérêt que vous prenez à la question. On me dit que demain il se tiendra une réunion encore plus grande sur le
même sujet, et c est là une nouvelle preuve de cet intérêt. Si vous continuez à agir avec persévérance et énergie, en vous rappelant que, dans cette circonstance, comme dans une autre, vous combattez non seulement pour l'Angleterre, mais, dans un certain sens, pour le monde civilisé, je me sens assuré que vous présenterez la chose sous un tel jour, que la Chambre des communes, dans sa prochaine session, débarrassera notre route de tout nouveau doute et de toute difficulté nouvelle. Pre- ,parez vos pétitions, faites valoir, comme vous les comprenez, les droits des habitants de Salford et de Manchester. Vos députés, assurément, les prendront en main, et je serai heureux de me placer ce jour-là à côté d'eux, pour faire avec eux ce qui sera nécessaire. »
Lettre de M. Horace Say à, M. Cobden.
11, rue Boursault,
Paris, 28 décembre 1851.
Mon cher M. Cobden,
Je connais trop bien vos sentiments généreux et libéraux pour n'être pas convaincu que vous plaignez sincèrement la France de la triste position où elle est tombée. Non seulement nous n'avons pas la liberté commerciale, mais nous n'avons plus aucune liberté. Nous
sommes sous un régime de terreur comme à Naples : plus de liberté de la presse, plus de liberté individuelle, plus de liberté de la parole, a Nous conservons le droit de penser en secret ; mais la sottise règne, et la raison se tait. » Malgré tout, notre nation, fatiguée de soixante ans de révolutions, accepte en ce moment cette phase de repos qu'elle peut goûter pendant quelque temps à l'abri des baïonnettes, en restant débarrassée de la perspective de cette bataille générale dont les chefs du parti démagogique avaient réussi à lui faire peur pour le mois de mai 1852.
Dans une élection d'un très nouveau genre, qui vient d'avoir lieu par oui et par non, le pays a sanctionné le droit que réclamait le prince président de nous bailler une nouvelle Constitution. Le prince est enivré du succès qu'il vient d'obtenir; il est entouré d'hommes très peu honorables ; il est très infatué de la manie de parodier tout ce qu'a fait le grand Napoléon , et c'est de ce côté que viendront les plus grands dangers. Une fois que le peuple sera remis de ce premier mouvement d'adhésion, que l'activité plus ou moins factice des affaires commerciales et industrielles s'arrêtera, que les embarras de la trésorerie se manifesteront, la position deviendra plus difficile.
Il sera bien difficile de gouverner despotiquement , sans être entraîné de plus en plus vers la tyrannie. C'est bien ce que comprennent les gouvernements absolus de TEurope.
Mon beau-frère, que vous connaissez, est à Naples, et il m'écrit que le roi de Naples ne se sent pas de joie. Il
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a promu au grade de lieutenant de la marine royale le commandant du steamer qui lui a apporté la nouvelle du coup d'État. Tous ceux qui ont approché ce jour-là de Sa Majesté ont été honorés d'une royale accolade ; il se croit enfin débarrassé, pour bien longtemps, de tous les dangers qui le menaçaient depuis dix-huit ans. Puis que le roi de Naples se réjouit si fort, c'est une raison de plus pour tous les hommes sensés et modérés de s'affliger, et c'est ce qui arrive à tous les véritables libéraux, à tous ceux qui détestent les excès, et qui sont aussi opposés aux violences du pouvoir absolu qu'aux violences de la démagogie.
Si notre ami Bastiat avait vécu jusqu'à ce moment, il en serait certainement mort de chagrin. Comme vous pensez bien, je reste en dehors de toute fonction politique, et je rentre dans mon cabinet pour y reprendre quelques travaux d'économie politique. Il est douteux qu'on nous permette même la publication des livres les plus modérés, et il ne nous restera qu'à courber la tête pendant l'orage. Il faudrait ne pas compter sur la Providence pour penser que nous ne verrons pas de meilleurs temps.
Vous êtes bien heureux de vivre dans un pays libre, où vous pouvez amener graduellement des réformes utiles, qui améliorent les conditions d'existence de la grande masse de la population, et qui vous évitent les chances de toute secousse violente.
On ne peut pas s'empêcher de se réjouir sur le continent de la retraite de Palmerston, qui semblait se plaire à nous causer des embarras, et auquel on ne pardonne
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pas sa conduite vis à-vis de la Grèce. J'espère que votre famille est en bonne santé. Présentez mes compliments empressés à M°" Cobden. M"' Say se joint à moi en cette occasion. Mon fils demande aussi à se rappeler à votre souvenir.
Votre ami très dévoué.
Horace Say.
Lettre de M. Cobden à M""" Schwabe.
Midhurst, 3 janvier 1852.
Chère Madame Schwabe,
J'apprends par votre lettre à ma femme que vous désirez quelques détails sur la retraite de lord Palmerston. Je ne puis vous faire part de rien de précis à ce sujet, et je soupçonne d'exagération ou au moins de fausseté partielle les bruits enregistrés par les journaux. Il doit y avoir eu une raison spéciale à ce changement subit. Les collègues de Palmerston ont trop entièrement soutenu sa politique à l'étranger, lors de la motion de confiance de Roebuck, pour qu'ils aient pu se retourner contre lui subitement et lui chercher querelle sur sa conduite en général. Probablement sa longue impunité, la confiance que lui inspirait sa propre adresse , le mépris qu'il avait pour la majorité de ses
collègues et pour la Chambre des communes, ont fini par le rendre indiscret et téméraire dans sa tactique. Je puis vous assurer d'une chose, d'après une observation personnelle qui date de dix ans: lord Granville est plus libéral que son prédécesseur au ministère des affaires étrangères. Quel spectacle présente la France! Que nous avons peu compris le caractère politique de son peuple ! En vérité, nous étions autant au fait des affaires politiques des Chinois que de celles de nos voisins. Que je plains Horace Say et les hommes qui lui ressemblent ! Pourquoi ne se font-ils pas Américains ou Anglais?
Croyez-moi votre très dévoué.
R. COBDEN
Lettre de M. Cobden sur l'invasion française adressée au rédacteur du « Times. »
Paris, 24 janvier 1852.
Monsieur,
Ayant vainement essayé de trouver un seul fait qui pût justifier Talarme de ceux qui nous convient à faire des préparatifs contre une insurrection française, permettez-moi de vous exposer sommairement l'autre face de la question.
La légèreté qui porte vos correspondants militaires à
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émettre l'opinion qu'une guerre est inévitable entre la France et l'Angleterre, et à discuter d'ores et déjà la stratégie des futurs belligérants, pourrait presque faire douter que ces personnes aient la moindre idée des obstacles presque insurmontables qui s'opposent à la réalisation de cette éventualité. Je ne dirai rien de l'intérêt que nous avons au maintien de la paix, car on nous dit qu'une guerre ne serait que le résultat d'une agression de nos voisins. Je me bornerai à parler des Français, qui, à en juger par ce qui se dit de tous les côtés, n'auraient pas un intérêt plus grand à la conservation de cette même paix que n'en avaient leurs ancêtres barbares d'il y a quinze cents ans, tandis que je suis prêt, moi, à soutenir que, tout grands que soient nos motifs pour maintenir des relations amicales avec le peuple français, celui-ci a lui-même des raisons plus fortes encore de rester en bons termes avec nous.
Comme pays manufacturier, la France n'est inférieure qu'à l'Angleterre en extension, et elle lui est supérieure dans un grand nombre de ses produits. Son commerce extérieur, mesuré selon les exportations et les importations, est plus considérable que celui de tous les autres pays, sauf le nôtre; mais sa marine marchande est insignifiante comparée à celle de l'Angleterre ou des Etats-Unis. Tandis que les exportations françaises montent à 44,000,000 de livres sterling par an, ou presque aux trois quarts des nôtres, le tonnage de la marine marchande n'est au nôtre que dans le rapport de 1 à 4. Or, il est évident que, dans une guerre maritime entre l'Angleterre et la France, — la seule qui soit
possible, — le triomphe définitif, quels que pussent être les premiers effets d'une surprise, est nécessairement acquis à la puissance qui possède quatre fois plus de ressources dans sa marine marchande. L'opinion publique en France reconnaît cette supériorité ; et il .a été tacitement convenu que le budget de la marine française ne devait pas dépasser les deux tiers de nos estimations pour le même service. Une guerre avec l'Angleterre signifie donc le blocus des ports français et l'interruption de cet approvisionnement en matières premières qui est nécessaire à l'emploi de la production industrielle du pays, et l'arrêt des exportations qui permettent l'achat de ces matières. Elle signifie aussi des émeutes à Rouen, à Lyon, à Mulhouse et à Bordeaux, la famine et la révolution dans les faubourgs de Paris, car la fahricalion des objets d'exportation y emploie plus de monde quen toute autre capitale de r Europe. Et à la demande de qui tous ces malheurs se déchaîneraient-ils ? On prétend que l'armée a besoin d'emplois et de gloire, assertion qui, pour le dire en passant, reconnaît implicitement que les partisans de la paix n'ont pas tort de croire que les armées permanentes ne sont pas faites pour prévenir la guerre. Mais y a-t-il un seul fait qui prouve que l'armée française soit le moins du monde d'une autre opinion à cet égard que la population ellemême ? Au contraire, elle s'identifie presque nécessairement avec les sentiments et les vues du peuple, des rangs duquel elle est périodiquement tirée, et avec lequel elle est en rapport chaque jour et presque à chaque heure. Pouvons-nous fermer les yeux sur ce fait
significatif : à savoir que le succès de Louis-Napoléon est dû aux votes du peuple français et non aux baïonnettes de la troupe ; et les votes avaient-ils une signification hostile à FAngleterre ou à un pays quelconque ? Demandez à M. Sallandrouze, qu'on voyait à la tête de la députation des industriels de Paris, qui fut remercier Louis Napoléon de leur avoir assuré la paix et l'ordre, s'il a voté pour la guerre. Le comte d'Argout, gouverneur delà Banque de France, qui a 20,000,000 de liv. sterl. dans ses coffres, songeait-il, en adhérant au nouveau pouvoir, à quelque expédition de flibustiers contre Londres et au pillage de la Banque d'Angleterre ? Ou bien encore, M. Odier désire-t-il voir les finances de l'Europe jetées dans le désarroi par une guerre avec l'Angleterre ?
Non, Monsieur, on ne peut nier que c'est aux classes industrielles, agricoles, commerciales, manufacturières, que le chef actuel de la nation française doit son élévation. Ce ne fut pas seulement la Bourse de Paris qui se sentit soudainement raffermie par le coup d'Etat du 2 décembre, et la nouvelle de l'événement était à peine parvenue dans les grands centres laborieux en France que son contre-coup s'y faisait également sentir. Les lettres venues en Angleterre de Rouen, de Lyon, de Nantes, de Bordeaux, d'Avignon, etc., pendant la semaine suivante, avertissaient nos marchands de ne pas compter sur une baisse en fait de cotons , de soies, de vins, de garances, de blés, etc., mais de s'attendre plutôt à une hausse par suite de la révolution à Paris. On peut regretter le fait ; mais il n'est pas contestable que
RICHARD CORDEN. 209
les classes riches et industrielles de France ont répudié leurs hommes d'Etat, leurs écrivains, leurs savants, jusqu'à leurs héros militaires, pour se grouper autour d'un homme. Dans leur opinion, cet homme était-il la personnification de la paix et de l'ordre, ou bien de la guerre?
Les faits que je viens de citer fournissent à la question une réponse suffisante. Si le président faisait une seule démarche qui pût faire croire qu'il médite une guerre avec l'Angleterre, on verrait se répéter ce qui a eu lieu sous Louis-Philippe, lors de l'incident de la question syrienne. Une députation de Bordeaux et d'autres ports de mer vint en toute hâte à Paris, et, ayant obtenu une audience du roi la nuit, refusa de quitter sa présence sans avoir obtenu l'assurance qu'il n'y aurait pas de guerre avec l'Angleterre. Une guerre avec l'Angleterre ! Qu'y a-t-il dans ces trois mots qui ne signifie l'interruption du commerce extérieur de la France, la perturbation jetée dans tous les centres manufacturiers, une diminution de 55 p. 100 dans le revenu public et une augmentation de 50 p. 100 dans les dépenses ; une baisse de 50 p. 100 dans les fonds publics et les actions des chemins de fer, etc. Et cependant on entend dire légèrement que la France va déclarer la guerre, ou même faire une descente de pirates sur nos côtes, et cela sans la moindre provocation et comme s'ils n'avaient pas plus d'intérêt à conserver la paix que les Peaux- Rouges ou les Cafres.
En dépit de tout motif qu'ils ont de tenir une toute
autre conduite, les Français désirent, dit-on, se quereller
210 RICHARD CORDEN.
avec nous. Ceux qui parlent ainsi et nous invitent en conséquence à dépenser de grosses sommes en préparatifs militaires, devraient bien, en vérité, citer les faits sur lesquels ils se fondent pour raisonner de la sorte. Je me laisse convaincre par les faits, et point par autre chose.
Discours de M. Gobden aux électeurs du West Riding du comté de York.
24 juin 1852.
Messieurs,
Une administration protectionniste demandant au corps électoral un jugement définitif sur sa politique, je me permets de solliciter encore une fois l'honneur de vous représenter au parlement.
Ce serait faire injure à votre intelligence que de vous exposer de nouveau la mauvaise action d'une politique qui cherche à raréfier les bienfaits de la Providence. Il n'est plus nécessaire de raisonner à ce sujet depuis l'expérience des derniers six ans, qui a démontré que l'importation libre des choses nécessaires à la vie était matériellement très avantageuse, en môme temps qu'elle avait cette heureuse action qui naît de la possibilité de satisfaire abondamment et facilement ses
RICHARD CODDEN. 211
besoins physiques. En un mot, le libre échange a rempli le but de l'homme d'Etat, en fortifiant la nation et en l'enrichissant, tandis qu'il accomplissait les désirs du philanthrope, en amenant le bien-être et le bonheur dans les demeures de ceux qui vivent de leur travail journalier. En disant ceci, j'exprime les convictions et les sentiments des dix-neuf vingtièmes de la population du royaume. Pourquoi donc, en face de ce fait, rencontre-t-on cette anomalie étrange de protectionnistes occupant le pouvoir d'une Chambre libre-échangiste, mais avec tiédeur, et d'une reine qui fait appel aux électeurs pour leur demander leur opinion sur une question à l'égard de lîiquelle le peuple s'est fait déjà une opinion unanime? Il faut chercher la raison de cette singularité dans les imperfections de notre système électoral, qui empêchent la majorité parlementaire de refléter aisément et exactement les opinions de la majorité du pays. Laissez-moi citer un fait à l'appui de ce que je viens de dire. Dans la Chambre des communes, qui prétend représenter le pays, je me trouve associé à une centaine de membres dont les collèges électoraux, pris dans leur ensemble, n'égalent pas en nombre, encore moins en intelligence et en richesses, le collège électoral que j'ai l'honneur de représenter. Et cependant chacun de ces membres pèse autant que moi-même au moment du vote. Sous un système pareil, les majorités dépendent, dans les temps ordinaires et tranquilles, de l'habileté des tacticiens parlementaires, de l'intérêt de personnes puissantes et de l'influence corruptrice de la richesse et du patronage, plutôt que de la force del'opi-
nion publique. Un tel système, au lieu de venir en aide à un ministre désireux de constater et de satisfaire les besoins et les désirs de ses compatriotes, tend à l'embarrasser et à le tromper. Si, dans quelque grande occasion, un homme d'Etat patriote, se préoccupant peu de la majorité parlementaire qu'il a devant lui, prend l'initiative de quelque mesure favorable au bien-être du peuple, mais opposée à certains intérêts et déplaisant à certaines influences, il est contrecarré dans ses efforts, ou, s'il réussit, il se trouve banni de la vie officielle. Le peuple peut bien élever des monuments à sa renommée, mais il est impuissant à empêcher ses adversaires d'occuper au pouvoir la place dont ils l'ont chassé.
Un tel état de choses n'est ni satisfaisant ni sûr. Notre représentation n'est pas ce qu'elle prétend être; elle ne supporte pas l'examen et elle ne fonctionne pus bien. Ce sont ces défauts qui rendent une dissolution nécessaire quand il s'agit de décider du sort d'une administration protectionniste. La vraie preuve qu'un peuple est digne d'institutions libres, c'est son aptitude à réformer pacifiquement ses institutions en les adaptant aux besoins et aux progrès du temps. J'espère que le peuple anglais va prendre tout à fait à cœur cette réforme de notre système électoral qu'exige la condition de nos affaires publiques, et qui est nécessaire pour mettre en harmonie la théorie et la pratique de notre libre constitution. Four le moment cependant, notre devoir immédiat est d'asseoir, par l'expression d'une opinion forte et unanime, sur une base impérissable, le principe de la liberté commerciale. Il est regrettable que
les avocats du monopole aient rendu nécessaire un nouvel appel au pays, et qu'ils retardent ainsi la solution d'autres questions intéressantes de notre politique intérieure. Mais consolons-nous en pensant que la décision à prendre aura au- dehors une influence salutaire. Jusqu'ici, on y a volontiers regardé nos mesures libreséchangistes comme des expériences, constamment menacées d'interruption par le parti maintenant au pouvoir. Dans peu de temps, les étrangers verront un second gouvernement protectionniste obligé de répudier les principes de la protection, et alors notre exemple commencera de faire sentir son influence. Pour moi, je n'hésite pas à le dire Je crois au triomphe universel, quoique tardif, d'un principe qui touche également au bien-être du peuple et à la prospérité du gouvernement. Malgré les efforts abusifs de quelques personnes dont j'attendais mieux, et qui auraient bien voulu nous mettre sur le dos les frais des préparatifs de guerre, je m'attends à voir, grâce aux progrès des principes de la liberté commerciale, surgir un sentiment international plus franc et plus généreux. C'est ma conviction que le triomphe définitif du libre- échange, que nous sommes sur le point de consommer, garantira mieux que toute autre chose l'observance de ce texte des Ecritures qui prescrit : « La paix sur la terre et la bienveillance envers les hommes.» J'ai dit que souvent, dans les temps tranquilles et ordinaires, la politique du gouvernement s'asservissait à des intérêts indignes et sinistres. Il n'en va point ainsi dans des occasions telles que celle-ci, où une question nationale est soumise à l'épreuve d'une élec-
iU RICHARD COBDEN.
tion générale. En de pareilles crises^ c'est de la consultation des corps électoraux des grands centres que les ministres et les hommes politiques attendent une solution définitive, et parmi eux le collège électoral du West-Riding, par son nombre, son étendue et sa richesse, occupe une position très élevée. Je sais que, le moment venu, vos votes seront cette fois, comme toujours, du côté de Fhumanité, de la paix et de la liberté.
Messieurs, j'ai l'honneur d'être votre fidèle et obéissant serviteur.
Deux extraits du discours de M. Cobden à la conférence de la paix, tenue à Manchester.
28 janvier 1853.
Monsieur le Président et Messieurs,
J'avoue avoir écouté les lettres de nos correspondants français avec des sentiments de honte et d'humiliation : de honte, parce que nos amis de l'autre côté de la Manche jugent nécessaire de nous assurer que la France n'a nullement l'intention de venir envahir nos côtes sans la moindre provocation; d'humiliation, parce que mes concitoyens eux-mêmes se sont laissé tromper,
depuis quelques mois, par des contes ridicules, de vrais contes de nourrice, et ont paru croire qu'une guerre avec la France était possible.
Laissez-moi appeler votre attention sur la source d'où émanent ces assurances. Le cri qui s'est élevé dans ce pays au sujet d'une invasion est dirigé contre le gouvernement actuel de la France. Nos correspondants ne l'aiment pas davantage, et cependant ils protestent contre l'intention qu'on lui prête. Nous avons reçu une lettre de M. Carnot, qui n'est pas un ami du gouvernement présidentiel, et voici un extrait du Journal des Débats, feuille très-pacifique, très dévouée au libreéchange, mais qui n'est nullement dévouée à Louis Bonaparte. Ecoutez-le i « Tandis que les journaux britanniques nous accusent tous les jours d'augmenter notre marine, nous voyoi>s que, sous ce prétexte futile, l'Angleterre elle-même accroît sa flotte et procède à d'autres armements ; de sorte que nous sommes conduits à croire que le seul but de la presse anglaise, en poussant ces cris d'effroi contre nos propres armements, n'a d'autre dessein que de cacher les véritables préparatifs qui se font en Angleterre. Vous avez lu aussi une lettre de M. Emile de Girardin ; lui, non plus, n'est pas partisan du gouvernement français, et il a été au nombre des exilés de la dernière révolution. Avec sa logique habituelle, il est tout disposé à croire que nos préparatifs n'ont nullement pour objet la crainte chimérique d'un débarquement de ses compatriotes, mais il ne nous prête pas davantage la pensée insensée de faire nousmêmes une descente sur le littoral français. Car enfin.
-216 RICHARD COlîDEN.
entre nos voisins et nous, il n'y a, en ce moment^ aucune querelle, il n'y a aucune frontière à définir, il n'y a pas des mariages espagnols, pas de question de Tahiti, pas de M. Prichard, et quand je demande à nos amis invasionnistes quelle est la raison pour laquelle les Français s'apprêtent à venir ici, ils ne savent jamais me le dire. Parfois, ils nous montrent quelques milliers d'hommes s'apprêtant à venir brûler une de nos villes; mais ils admettent en même temps que pas un de ces hommes ne s'en retournera. De même que M. de Girardin, je ne puis trouver une raison d'être à une telle tentative ; et l'on peut être certain que de pareilles démonstrations vont contre leur but même. Au lieu de nuire à Louis Napoléon, elles le serviront; tous les partis se grouperont autour de lui en haine de l'Angleterre. C'est ravaler les Français au niveau des sauvages que de les supposer capables de débarquer ici, quelque beau jour, sans avertissement, sans déclaration de guerre, contrairement aux usages absolument constants des peuples civilisés, et vous préjugez que cela va arriver sans en avoir aucune garantie, et vous faites tous les préparatifs qu'ils vous voient faire dans vos ports afin de recevoir ces sauvages! Votre supposition indigne ne fait qu'exciter l'indignation de tout Français qui a le respect de lui-même et la fierté d'un Français ....
Mes ennemis politiques ne sont pas les seuls à me dire que je me fais tort en laissant supposer que je suis opposé à tout armement défensif, quelques-uns de mes tniiis mêle disent aussi. Voici ma réponse: Si quelqu'un
UICHAP.I) COBDEN. 217
croit cela de moi et veut m'en faire un reproche, chercher à le désabuser ne me paraîtrait pas bien utile, car certainement il inventerait quelque autre grief à mon droit. D'autre part Je ne voudrais rien dire qui pût contrister des gens pour qui je professe le plus profond respect et dont je connais toute l'action bienfaisante. Mais M. Sturge et d'autres de mes amis savent très bien que, bien qu'aussi désireux qu'eux-mêmes de clore à jamais l'ère de la guerre, je n'ai pas été élevé dans les principes de la Société des Amis, et c'est généralement à notre éducation que nous devons nos principes. Je n'ai jamais déclaré, et c'eût été de ma part hypocrisie que de le faire, qu'en cas d'attaque je ne me défendrais pas contre l'assaillant, et il n'y a personne désireux de me rendre justice qui supposât que j'agirais autrement. Mais quel besoin de parler de résistance à une attaque, quand tout le monde criait : « Nous leur rappellerons Waterloo ; nous chanterons le Rule Brilannia ; nous parlerons deTrafalgar et d'Abouldr?» Au surplus, j'aime à croire que la majorité de mes concitoyens ne doute pas qu'une attaque non provoquée trouverait chez moi une résistance aussi ferme que chez aucun de ceux qui crient le plus haut, et parmi lesquels il en est plus d'un, je le crains, qui, l'ennemi une fois venu, prendrait la fuite.
Messieurs, la Société des Amis a autant de tolérance pour mes principes que j'en ai moi-même pour les siens. Elle lï'd jamais essayé de m'imposer de force ses préceptes de non-résistance. Elle ne cherche point ^ f'ûi'e de moi un prosélyte ; car ses membres comprennent
218 lUCIIARD C0T5DEN.
parfîiitement que, si je le pouvaiS;, je mettrais^!! de suite à toute guerre^ mais que, en môme temps, je ne me sentirais nullement disposé à subir une injustice qu'il serait en mon pouvoir d'empêcher.
Lettre de M. Cobden à, M""" Schwabe.
Chambre des communes.
18 mai 1853.
Ma chère Dame, Voulez- vous être assez aimable pour glisser cette note dans le grand sac qui voyage toujours avec vous, et, quand vous irez habiter votre belle retraite au bord de la mer, pour vous informer de la vérité de l'histoire? Et si elle est exacte, serez-vous encore assez bonne pour remettre au pauvre homme un souverain que je vous rendrai avec mes remercîments ! Je crois que l'imprimeur qui a laissé ce pauvre poète imprimer 7,000 exemplaires de « Paul devant Agrippa », devrait être rendu responsable de sa ruine. L'incident pourrait servir à Dickens ou à l'auteur de Mary Barlon! J'ai autrefois entendu parler d'un pasteur du Devonshire qui avait commandé 2,000 exemplaires d'un sien sermon, dont trois seulement se vendirent. Mais, dans ce cas, l'éditeur Rivington eut la galanterie de lui faire cadeau de l'édi-
tion entière. Il paraît que les imprimeurs du pays de Galles ne sont pas aussi généreux.
Croyez-moi, ma chère Dame, à vous très sincèrement.
R. COBDEN
Discours de M. Cobden, prononcé à la conférence sur la paix tenue à, Edimbourg.
12 octobre 1853.
Je n'ai jamais fait allusion, ni dans la Chambre des communes ni ailleurs, au grand succès qu'a obtenu cette conférence, succès dont on peut voir la preuve dans le changement qui a eu lieu depuis notre dernière réunion à Manchester pour y discuter le sujet d'une agression française. Mais il faut bien y faire allusion maintenant, car les mêmes plumes enfiellées qui raillèrent dans le temps la conférence de Manchester, s'occupent à cette heure de nous tourner en ridicule et nous couvrent de leurs brocards. Quoique je n'entende nullement les priver de ce plaisir, nous avons bien le droit d'inviter nos compatriotes à comparer les opinions actuelles de ces personnes avec celles qu'elles exprimaient il y a six mois. Je dirai plus : la position actuelle de ce pays visà-vis de la Russie peut être attribuée à la sotte conduite tenue par ces gens il y a neuf mois. Je ne parle pas ainsi
220 lUCHARD COBDEN.
d'une façon légère ou banale. Je parle d'après des données authentiques, quand je dis que la Russie ne s'est déterminée à agir en Orient comme elle le fait que dans la persuasion qu'il serait impossible à la France et à l'Angleterre de s'entendre pour lui résister. Nous savons bien qu'il entre dans la politique traditionnelle de la Russie d'empiéter sur le territoire de ses voisins musulmans. La Russie poursuit cette politique depuis cent cinquante ans; mais ses empiétements ont trouvé un obstacle dans les puissances occidentales, qui ont pris pour ligne de conduite la résistance aux agrandissements de la Russie en Orient. L'empereur de Russie a pu voir non seulement dans nos journaux, mais encore dans les discours de nos hommes d'Etat à la Chambre des communes, l'expression des sentiments de méfiance mêlés d'horreur que semblait inspirer aux Anglais le caractère du nouveau souverain de la France, notre voisine.
Il a vu que nous nous préparions à mobiliser la milice, et cela dans la crainte bruyamment avouée d'une invasion française. On nous disait que, pendant la nuit, soixante mille hommes pouvaient venir de Cherbourg et débarquer sur nos côtes. On nous traitait de fanatiques crédules, parce que nous ne prenions pas l'empereur des Français pOur un brigand, et que nous regardions le peuple français comme incapable de se jeter sur nos côtes à la façon des pirates, sans une déclaration préalable de guerre et sans un motif quelconque de querelle. L'empereur de Russie, voyant tout cela, a cru impossible que l'Angleterre et la France pussent se réunir pour résister à ses envahissements à l'est de l'Eu-
RICHARD CORDEN. 221
rope. Les premiers préparatifs se firent dans le midi de la Russie au mois de septembre, au moment précisément où nous commencions à pousser notre cri d'alarme; ils se sont continués à mesure que notre sentiment d'hostilité contre la France s'est manifesté de plus en plus. Et maintenant, l'empereur de Russie s'aperçoit trop tard qu'il s'est trompé en supposant que les idées de certaines personnes étaient l'expression de l'opinion publique en Angleterre. On nous dénonçait comme des gens crédules et imprudents, quand nous disions qu'il était fort possible que l'empereur Napoléon ne nourrît pas contre nous les perfides projets qu'on lui prêtait. Eh bien! qu"arrive-t-il maintenant? Les mêmes ministres" qui parlaient jadis du départ de Cherbourg de soixante mille Français, annoncent maintenant que la France et l'Angleterre sont d'accord, qu'elles sont réciproquement animées des sentiments les plus confiants, qu'elles ont l'une pour l'autre une grande estime, et qu'enfin les deux pays s'unissent pour opposer à la Russie une force contre laquelle elle ne saurait lutter, puisqu'elle suffirait à tenir l'Europe entière en échec. Et que lit-on dans le dernier discours du trône ? Comme pour donner raison aux amis de la paix, la reine a parlé de ses relations amicales avec nos voisins, ajoutant même, sans trop de nécessité peut-être, qu'elle était dans les meilleurs termes avec l'empereur des Français. Supposez un individu parti pour l'Australie au mois de janvier dernier, qui, après avoir fait le tour du monde, soit actuellement de retour : quelle serait son impression ? Au moment de son départ, on s'occupait activement de mobiliser la mi-
222 RICHARD COBDEiN.
lice et de fortifier nos côtes , et des officiers généraux offraient par lettre de parier que les Français allaient venir. Des inspecteurs de cavalerie et d'artillerie parcouraient nos côtes méridionales; les compagnies de chemins de fer attendaient les ordres du conseil de l'amirauté et du comité d'artillerie pour transporter de la Tour de Londres à Douvres et à Portsmouth le commissariat et les munitions de guerre. Voilà les préparatifs au milieu desquels il est parti; son tour du monde achevé, sans avoir lu aucun journal ni appris aucune nouvelle (car l'une des raisons d'envoyer un homme en si pauvre état faire un tel voyage, est de l'éloigner de la politique et du bureau de poste), il débarque en Angleterre au mois de septembre. La première chose qu'on lui annonce, c'est que les deux flottes anglaise et française stationnent dans la baie de Besika. Il se dit : « Il va y avoir une grande bataille ! »
Mais, en tombant sur le premier Londres du môme journal qui annonçait l'invasion au moment de son départ, qualifiant le prince Napoléon de brigand, la première chose qu'il voit, c'est que la France et l'Angleterre ont contracté une alliance cordiale ; que les deux flottes sont réunies dans la baie de Besika sous les ordres de l'amiral Dundas, et qu'au besoin nous enverrons notre armée se mettre sous les ordres d'un général français. La première question que ferait cet individu serait naturellement celle-ci : Pouvez-vous donc avoir confiance en cet homme que vous appeliez un bandit il y a si peu de temps ? Que s'est-il passé qui vous prouve que les amis de la paix aient eu raison? Vous a-t-il donné une ga-
KICHÂUD CODDEN. 223
rantie quïl ne s'entend pas avec la Russie, et qu'au lieu de lâcher ses bordées contre la flotte russe, il ne se réunira pas à celle-ci pour détruire la vôtre? Et, votre flotte une fois démolie, qui Tempecliera de débarquer ses troupes sur vos côtes, de ravager vos villes, de brûler vos maisons, de mettre la main sur les coffres de votre banque, et d'emmener votre reine captive ?
Je regrette d'avoir à le dire; mais l'expérience de ces derniers temps ne m'a point réconcilié avec nos hommes d'Etat et ne m'a point inspiré une plus haute opinion de leur capacité. Mais je ne veux plus rien dire de ces gens, car leur humiliation est déjà assez grande. Si je n'avais pas pitié d'eux, si je n'apportais ici le véritable esprit d'un ami de la paix, si je ne voulais pas oublier et pardonner, il me suffirait, pour triompher d'eux, de vous lire quelques extraits des choses qui s'imprimaient dans leurs journaux il y a quelques mois, à peu près à l'époque de notre réunion de Manchester. Les mêmes hommes sont au pouvoir aujourd'hui, qui mobilisaient la milice et augmentaient nos armements afin de se garer de l'attaque de cet individu. Ne vous souvenez-vous plus d'une caricature où votre très humble serviteur était gratifié d'une paire d'oreilles d'âne pour avoir osé dire qu'il ne croyait pas à la probabilité d'une invasion française ?
Et qui donc porte maintenant les oreilles d'âne ? Si je suis revenu sur tout cela, c'est pour montrer combien il y a parmi nous de gens d'une crédulité sans bornes quand il s'agit d'une prétendue attaque d'un peuple étranger. Et la raison de cette crédulité est leur ignorance à l'endroit des pays étrangers et de leur état social ; ils dépré-
224 RICHARD CORDEN.
cient beaucoup trop la condition économique de ces peuples ainsi que leurs qualités morales, sans quoi ils ne croiraient pas à toutes ces bourdes.
Nous ne pouvons être assez renseignés sur ce qui se passe ailleurs, et c'est une des grandes raisons qui devraient nous empêcher de nous mêler si facilement des affaires d'autrui. Les Espagnols, qui ont beaurcoup de sages dictons, en ont un entre autres qui dit « qu'un fou « sait mieux ce qui se passe dans sa propre maison « qu un sage ce qui se passe dans celle du voisin ». Nous ne manquons pas encemomentde fous qui s'assemblent et qui réclament une déclaration de guerre contre la Russie à cause de la question (^'Orient. Ce n'est pas sans un grand étonnement que j'ai constaté parmi nous une ignorance des affaires turques tout à fait semblable à notre ignorance des affaires françaises, et cela môme chez des gens que j'avais toutes raisons de croire tout à fait bien informés des premiers. C'est le cas tout particulièrement en ce qui touche la Turquie d'Europe et le sort des populations chrétiennes. J'aurais volontiers supposé que les sympathies de la grande masse du peuple anglais allaient à la masse de la population turque; et voilà que je découvre, au contraire, que ces sympathies sont avec la minorité et avec cette classe dominante qui tyrannise les populations chrétiennes de la Turquie. Je ne prétends nullement qu'il y ait ici ma tière à une guerre; mais, si on veut absolument faire la guerre, qu'on sache bien au moins pour qui et pourquoi on la fera, sans quoi on dépensera beaucoup d'argent, comme il advint lors de nos guerres avec la
RICHARD CORDEN. 225
France, sans atteindre le but proposé. D'après tout ce que je sais de l'empire turc, je me permets presque de prédire que les forces de tous les empereurs du monde ne pourront maintenir la domination turque en Europe. Il y a là des germes de décadence et de dissolution qui tiennent au fond même des choses, et que ni flottes ni armées ne pourraient extirper. On me taxera peut-être de présomption à ce propos ; mais je répondrai que j'ai visité le pays, et qu'en outre, depuis vingt ans, mon attention s'est fixée sur cette question. Aussi bien ne sais-je à cet égard que ce que tout le monde pourrait, après enquête, savoir comme moi. J'ai commencé il y a vingt ans d'écrire sur la question d'Orient, ainsi que M. Tait, l'éditeur, pourrait vous le dire, et, depuis cette époque, j'ai fait de mon mieux pour me tenir au courant de tout ce que d'autres ont également écrit à ce môme sujet. Aussi n'ai-je pas vu, sans un grand étonnement, l'ignorance où l'on vit dans ce pays touchant la cause même que l'on s'apprête à soutenir par les armes, c'està-dire le maintien de la domination musulmane en Europe.
Je dis moi que la loi du Coran est contraire à la loi de la nature, qui est la loi de Dieu, et que les musulmans, étant asservis au Coran, ne peuvent pas se perpétuer à côté des populations chrétiennes de l'Europe. Je n'entends pas dire toutefois que je désirerais une guerre de religion. Il suffit d'éviter toute intervention, et de laisser les choses suivre leur cours naturel.
On croit qu'il y a en Turquie trois ou quatre millions
de mahométans contre onze ou douze millions de chré-
226 KICHxVRD COBDEN.
tiens. Il est vrai qu'à défaut de recensement officiel, ces chiffres sont nécessairement très approximatifs. Or, depuis quatre cents ans, les Turcs sont la race dominante; ce sont eux qui jouissent du pouvoir, qui font les lois, et qui possèdent seuls le privilège de porter des armes. Les chrétiens ont toujours été traités comme des chiens, et chiens on les appelle. Le Coran ne reconnaît aucune relation entre le mahométan et le chrétien, sauf celle de maître et d'esclave. Tuer le chrétien ou le rendre tributaire, voilà ce que le Coran permet ou ordonne. Et pourtant, quel a été le résultat de tout ceci ? Les Turcs sont en décadence. Si quelqu'un était enclin à leur être favorable, c'était Lamartine; et cependant Lamartine a dit que la Turquie dépérissait faute de Turcs. Malgré tous les avantages dont ils jouissent, leur nombre diminue, tandis que les chrétiens augmentent à côté d'eux. La richesse, l'esprit d'entreprise, l'intelligence, enfin tout le progrès matériel ou moral se trouve du côté de la population chrétienne. Vous voyez bien dans l'Inde un petit nombre d'Anglais dominer des millions et des millions d'indigènes : c'est que l'intelligence, la richesse, la science sont du côté des dominateurs, et toute l'histoire dément la possibilité que, ces conditions renversées,-une race puisse perpétuer son pouvoir. Les choses étant ainsi, la Russie vient et vous dit : « Je veux assurer aux chrétiens sous l'autorité de la Porte le même traitement qu'à cette portion de la population qui est sous la protection du gouvernement français. » Mais l'Angleterre et la France se réunissent pour résister à cette demande, et elles conseillent au sultan de la re-
lilCIIAUD COBDF.N. 227
pousser sous prétexte que la Kussie entretient des desseins égoïstes et agressifs. En ceci, elles disent la vérité ; mais laissez-moi vous rappeler ce fait : que dans tous les pays les masses ont toujours dû leurs privilèges et leurs franchises à l'appui que leur ont demandé des nobles ou des tyrans qui avaient besoin de leur concours pour l'exécution de quelques desseins sinistres, et c'est de la sorte que les anciens serfs anglais sont devenus des citoyens libres.
Nul doute que l'empereur de Russie n'ait en ce moment lui aussi quelque dessein sinistre. Il veut établir en Turquie un « imper ium in imperio », et je suis très persuadé qu'il y réussira. Il faudrait être sur les lieux et bien connaître l'état réel des choses pour se prononcer ici en toute assurance. Mais, d'après tout ce que j'entends dire, les chrétiens sont contents de voir s'accroître leurs garanties de sûreté contre la violence des Turcs, n'importe comment, que ce soit par le canal de la Russie ou par celui de quelque autre puissance.
Voici, par exemple, un fait qui a transpiré depuis le commencement de cette bagarre. Avant que la Russie intervînt, il n'était pas permis à un sujet chrétien du sultan de témoigner en justice contre un assassin ou un voleur musulman, cela même quand il avait été personnellement l'objet des attaques de cet assassin ou de ce voleur. C'était un état de choses plus intolérable que l'esclavage africain. Eh bien! on annonce que, depuis l'intervention de la Russie, le sultan a promulgué un édit qui reconnaît ce droit aux chrétiens.
Quelqu'un doute-t-il que les chrétiens aient at-
tribué à l'action de l'empereur de Russie ce grand acte qui leur assure enfin les droits civiques dont ils étaient privés depuis quatre siècles ? Mon opinion est que^ dès le début, on a commis une grosse méprise dans cette affaire. Si nous voulions intervenir, nous aurions dû faire tout d'abord ce que nous devrons faire plus tard, je le crois, c'est-à-dire nous réunir à la Russie pour demander que la pleine liberté religieuse et l'égalité civile soient accordées aux chrétiens turcs. Je n'ai guère besoin d'ajouter qu'à mon sens, il vaudrait beaucoup mieux ne pas intervenir du tout ; mais, si on le fait, il n'y a qu'un moyen pratique de faire quelque bien : c'est l'accord avec la Russie, ainsi que vous vous accordiez avec elle lorsque vous n'étiez aucunement plus sincères pour obtenir ces droits et franchises que les chrétiens de Turquie réclament. Mais il y a, ce me semble, une inclination à pencher du côté des Turcs qui me paraîtrait extraordinaire si je n'étais pas habitué aux erreurs et aux lubies qui s'emparent parfois de l'esprit de mes compatriotes. Le sentiment du pays paraît être favorable à la Turquie, parce qu'il suspecte chez la Russie quelques desseins sinistres, et parce que de fausses idées ont cours à l'égard de la situation des musulmans en Turquie ; et j'avoue n'avoir jamais éprouvé de plus grand étonnement qu'en entendant un homme qui a été pendant dix ou douze ans ministre des affaires étrangères en Angleterre, et qui conséquemment, plus que personne au monde, devrait être édifié sur ce qui se passe là bas, tenir le langage que voici :
« J'affirme, sans crainte d'être contredit, s'écriait-il
en plein parlement, que la Turquie^ loin d'avoir rétrogradé dans le cours de ces trente dernières années, a fait de grands progrès, des progrès plus sensibles peutêtre que ceux d'aucune autre nation. Comparez la situation actuelle de ce pays avec sa situation sous le sultan Mahmoud, et vous jugerez que, sous le rapport du système gouvernemental, de l'armée et de la marine, de la justice, de l'agriculture, de l'industrie, du commerce et de la tolérance religieuse, il a merveilleusement progressé, w
Je demande, moi, quelles preuves on donne de pareilles assertions. Consultez n'importe quel visiteur de la Turquie, consultez lord StraiFord de Redcliffe. Au banquet que la population anglaise lui a oiFert il y a dixhuit mois, il a parlé de l'état de la Turquie, et voici ce qu'il en pensait. Il déplorait la corruption qui rongeait les bases mêmes de l'ordre social, et ce mélange de force, de fraude et d'intrigue qui arrêtait la marche du progrès et qui empoisonnait l'atmosphère même où il se répandait. Il faisait allusion, avec un vif regret, aux signes de faiblesse et d'erreur qui l'entouraient à Constantinople, aux embarras financiers du gouvernement turc et à l'inexécution si peu honorable de la grande charte octroyée par le sultan actuel. Telle est l'opinion d'un diplomate expérimenté, que confirme celle de tous les écrivains les plus récents; et, s'il en est ainsi, quelle peut bien être la situation de la Turquie en Europe ? En ce moment, il me semble que, pour une cause ou pour une autre, nous suivons la même marche que pendant la panique au sujet de l'invasion francjaise. Pour un ins-
230 RICHARD CORDEN.
tant de triomphe, pour des applaudissements passagers, voilà un homme d'Etat qui nous donne des assertions semblables, et je rappelle ici ma conviction solennelle et délibérée, que ce passage que je viens de lire ici du speech de lord Palmerston est justement celui qu'il ne voudrait pas voir rappeler.
Je me demande quel motif on peut avoir de chercher à tromper ainsi le peuple anglais ? S'attend-on à nous voir nous lancer en aveugles dans une aventure impossible? Est-il personne connaissant la Turquie qui s'imagine qu'une guerre avec la Russie la laissera subsister comme puissance européenne, avec une population chrétienne qui dépasse de trois fois le chiffre de la population turque, et qui, bien que désarmée, possède toute la richesse et tout l'esprit d'entreprise que l'on rencontre dans le pays ? Allons-nous donc, je le répète, nous précipiter aveuglément dans une telle guerre ? Il existe cependant une interprétation de tout ceci. Il est possible que notre gouvernement ait donné à la Turquie l'assurance qu'il l'aiderait dans le cas où elle résisterait à la Russie; et, si notre gouvernement apris cet engagement, il est tenu de le remplir. Si nous étions ailleurs qu'ici, je vous dirais : Si vous prenez un homme faible et que vous lui disiez que, s'il ne se soumet pas à un homme fort qui va l'attaquer, vous vous joindrez à lui pour le combattre, — et cela peut s'appliquer à des nations comme à des individus, — je dis que celui qui se sauve après avoir fait cette offre est un lâche scélérat ! Mais nous n'aurons point la guerre tout de suite : on ne se bat pas sur le Danube en novembre ou en décembre, pas avant le mois
RICHÂDa COBDEN. 231
d'avril au moins, et on a le temps de réfléchir. En attendant, cette affaire peut tellement changer de caractère, que nous pourrions prendre une nouvelle attitude en face de la question d'Orient. Nous ferons bien de nous renseigner le plus tôt possible sur la situation de la Turquie. Il ne s'agit pas d'une invasion russe chez nous, quoiqu'il s'agisse sans doute d'une attaque contre une puissance qui n'avait rien fait pour la provoquer. La Turquie n'a pas cherché querelle à la Russie, au contraire, c'est celle-ci qui l'attaque ; mais pour cela faut-il que nous prêtions notre appui aux musulmans d'Europe? Nous-mêmes nous avons dépouillé de ses Etats le Grand Mogol, souverain mahométan qui régnait sur un territoire triple de celui du sultan, et nous en avons fait une sorte de marionnette que nous gardons prisopnière à Delhi. Ne nous sommes-nous pas conduits envers le grand empire de Birman tout comme le ferait un jour de foire un drôle qui renverserait d'un coup de pied un étalage de pommes ? Et c'est nous, en faisant ces choses à la face du monde, qui nous arrogerions le droit d'exercer la vengeance de Dieu sur une autre nation qui suit nos exemples ! Non, ce n'est point là un terrain sur lequel nous puissions nous placer, et l'hyprocrisie la plus insigne ne nous permet pas d'affirmer que nous sommes tenus d'empêcher les musulmans d'être violentés en Europe, alors que nous avons traité de la façon qu'on sait les mahométans de l'Asie.
On prétend que nos traités avec la Turquie nous obligent à nous battre pour elle. C'est une chose à vérifier ; et d'ailleurs on n'est point à la veille de prendre
les armes. D'ici au printemps prochain, il n'est pas à craindre que l'on se batte sur les bords du Danube, et les deux armées qui y sont en présence auront trop affaire à lutter avec les fièvres, la famine et les mauvais temps, pour qu'elles songent à s'entr' égorger. Et vous n'allez pas vous battre pour des traités ! 11 n'existe point de traités qui exigent que vous vous battiez. Voyez tous ces journaux qui acclament la guerre et demandent l'exécution de nos traités avec la Turquie ! Ils ne savent pas même s'il n'existe pas un traité aussi qui nous oblige à faire maintenir les frontières de la Turquie telles qu'elles sont indiquées sur la carte, et qui peut définir ces frontières ? La chose est absurde, nous n'avons pas de traité avec la Turquie. Il y a eu des arrangements particuliers de temps en temps, comme par exemple à l'époque où elle fit appel à la France et à l'Angleterre pour se débarrasser du pacha d'Egypte. Il y eut alors un traité qui définit les conditions auxquelles le gouvernement de l'Egypte resterait héréditaire dans la famille du pacha. Nous avons pris part à d'autres traités du même genre; mais il n'y a point de traité qui nous oblige à défendre l'intégrité de l'empire turc. Si l'Amérique s'avisait de s'emparer demain de l'Asie Mineure, et qu'elle la gardât comme gage de sa créance sur la Turquie, nous ne serions pas forcés de faire pour cela la guerre à l'Amérique. Non, nous ne sommes pas contraints d'intervenir ni dans les affaires intérieures ni dans les affaires extérieures de la Turquie. Nous sommes tenus de ne pas troubler nous-mêmes les arrangements auxquels nous avons consenti ; mais, que d'autres peuples y touchent, nous
RICHARD BOBDEN. 233
ne sommes pas forcés de nous battre pour leur maintien intégral.
Le plus grand des traités territoriaux que l'on connaisse est celui de Vienne, qui a remanié toute la carte de l'Europe. Eh bien ! le comte d'Aberdeen et le duc de Wellington, le parti whig comme tous les partis intéressés, ont reconnu que, si la Grande-Bretagne était tenue de respecter ce traité elle-même, elle n'était pas forcée de se mettre en guerre chaque fois qu'une de ses stipulations particulières se trouverait violée. — C'est pourquoi, si quelqu'un vous parle encore de traité, demandez lui quel il est, sa date, et oîiil se trouve. Il faut voir aussi ce qu'il y a au fond de ce mot d'allié, puisqu'on nous crie sur tous les tons d'aller le défendre. En fait, nous avons passé plus de traités avec la Russie qu'avec la Turquie, et dans aucun de ceux que nous avons passés avec celle-ci, on ne lit l'engagement d'en défendre l'intégrité territoriale : nous sommes aussi libres à cet égard qu'envers la Toscane et la Hollande. Dépouillez cette question de ce qui peut toucher à l'honneur national, et vous la réduisez à ce qu'elle est réellement : une affaire d'intérêt personnel. Mais je ne veux pas entamer ce sujet ce soir, ayant l'intention de le traiter demain dans un meeting public. Faisons en sorte que cette réunion soit aussi nombreuse que possible, et que toute la vérité y soit carrément dite au public. Je ne doute pas qu'il ne se montre plus enclin à l'accepter de votre part qu'à se laisser tromper par ceux qui se sont montrés de si détestables guides il y a six ou huit mois.
Lettre de M""" Cobden à M""^ Schwabe.
Dorne-House, Bagnor.
29 octobre 1853.
BieQ des remercîments pour votre aimable offre de nous envoyer le Times ; mais nous avions remarqué l'article dont vous parlez. Ce n'est pas la première fois que ce journal se sert des arguments de M. Cobden après s'en être moqué quelques jours auparavant. J'ai vu les éloges adressés au discours de M. Cobden sur l'éducation; pourtant, ni l'éloge ni le blâme, quand ils viennent de ce journal, ne m'impressionnent beaucoup. Je sais que mon mari agit consciencieusement, et que la vérité et la loyauté finiront par l'emporter.
Lettres de M. Cobden à M"»® Schwabe.
Bagnor, 31 octobre 1853.
Chère Madame Schwabe, La lettre de ma femme et la vôtre d'hier se sont croisées. Je n'ai que le temps aujourd'hui de vous dire que
RICHARD CORDEN. ;23o
lord Ashley ' est un des commissaires non payés du conseil de santé dont M. Chadwick est le président appointé. Sans doute, celui-ci, sinon Sa Seigneurie, a pensé que je voulais, par voie indirecte, dénoncer le conseil comme inutile, ayant dit dans mon discours que l'éducation seule pourrait enseigner au peuple les moyens d'éviter les maladies qui naissent de la malpropreté. Aussi bien je me confirme de plus en plus dans l'opinion que je vous ai exprimée : à savoir que, s'il est très difficile d'aider un individu qui n'est pas capable de s'aider lui-même, il est tout à fait impossible de relever des classes entières, si ce n'est en leur fournissant par l'éducation les moyens de se relever elles-mêmes. Je ne crois pas cependant nécessaire d'entrer à ce sujet en controverse avec Sa Seigneurie, qui a de bonnes intentions et qui fait du bien à sa manière. Pourquoi chacun ne serait-il pas libre de choisir sa façon de servir ses semblables?
Avec mes meilleures amitiés, je suis, ma chère Dame, à vous bien sincèrement.
ElCHARD COBDEN.
30, Grosvenor-Street. London.
19 juillet 1854.
Chère Madame Schwabe,
Veuillez agréer mes meilleurs remercîments pour votre aimable envoi de « Theologica Germanica » et de la brochure du révérend P. Irving sur l'éducation. Je n'ai
' Aujourd'hui lord Shaftesbury.
pas encore lu la première, et je suis forcé de renvoyer cette lecture à un moment où j'aurai plus de loisir. J'ai parcouru la brochure, et quoique je ne puisse m'empecher d'admirer le style de l'auteur, dont l'éloquence avait paru un instant éclipser celle de tous les autres orateurs sacrés, j'avoue que les opinions qu'il exprime sur l'éducation me paraissent un peu étroites et empreintes de l'esprit de secte. Il semble hanté par l'idée que l'instruction laïque doit être nécessairement irréligieuse, à moins qu'elle ne soit surveillée par des prêtres. En effet, il voudrait faire attacher un chapelain à chaque école, comme il y en a un sur nos bâtiments de guerre et dans nos prisons. Ce bigotisme et ces soupçons sont malheureusement partagés chez nous par bon nombre de gens. Ils soupçonnent chez ces champions de l'enseignement laïque de méditer quelque dessein caché de miner la foi des peuples et de répandre l'athéisme dans les masses. De telles craintes n'ont aucun fondement, et ceux qui les ressentent oublient qu'en ce pays l'enseignement religieux et ses propagateurs sont déjà largement dotés. Nulle part on ne dépense tant d'argent qu'en Angleterre, eu égard au chiffre de la population, pour l'entretien des églises et les besoins des ministres chrétiens. Malheureusement, il n'en est pas de même de la dotation de l'instruction laïque. Ici nous sommes fort en arrière des Etats-Unis et d'autres pays. Presque le tiers des jeunes couples qui se marient ne savent pas signer leurs noms, et probablement le quart ne saurait lire un chapitre de la Bible. Pour un pays protestant, je trouve que c'est une ignorance honteuse. Au lieu de
RICHARD CORDEN. ^237
contrarier les eflforts des personnes qui désirent combler les lacunes de renseignement laïque, les clergymen devraient les féliciter d'avoir essayé de porter remède à un si grand mal. Le clergé devrait tout au moins se préparer à instruire le peuple et ne pas jouer le rôle du chien dans la crèche, en se mettant au travers des plans de ceux qui désirent le faire. Je suis assez peu charitable pour approuver une remarque faite par l'archevêque de Dublin, lors de la réunion qui a eu lieu récemment à l'athénée de Manchester, à savoir que beaucoup de personnes ne semblent se réunir au mouvement en faveur de l'éducation qu'afin de pouvoir mieux en retarder le progrès; mais je ne veux pas médire, je ne serais pas excusable de le faire dans une réponse à votre aimable lettre, si pleine de bonté et de charité.
Midhurst, 25 août 1854.
Chère Madame Schwabe, La personne à qui j'avais donné une lettre de recommandation pour lord Shaftesbury est le révérend M. Ellaby, pasteur pendant plusieurs années d'une chapelle anglaise et américaine à Saint-Pétersbourg. 11 est revenu en Angleterre, il y a quelques mois, par suite de la guerre. Il désire voir lord Shaftesbury, afin de lui signaler une erreur qui se serait glissée dans son discours à la Chambre des lords sur la circulation de la Bible en Russie. M. EUaby dit que l'importation des Bibles protestantes, à l'usage des luthériens de l'empire,
238 lUCUARD COBDEN.
est permise en Russie. J'ai vu la même déclaration dans une lettre particulière du révérend M. Law, parent de lord Ellenborough, qui a été pendant dix ans ministre de l'église épiscopale à Saint-Pétersbourg. Celui-ci affirme dans sa lettre qu'il avait importé en Russie un grand nombre de Bibles : comme livres, elles étaient sujettes à un droit très élevé ; mais il lui suffit toujours de s'adresser à l'empereur pour obtenir la remise de ce droit. Il est vrai que des Bibles ainsi que d'autres livres, d'ailleurs, ne peuvent pas être distribuées, à titre de propagande religieuse , parmi les membres de l'Eglise orthodoxe. La loi permet aux dissidents d'avoir la Bible, et leur assure la liberté de leur propre culte; mais elle n'entend pas tolérer qu'ils convertissent les membres de la religion nationale. D'après lord Shaftesbury, la liberté religieuse serait en Turquie dans une condition plus favorable que dans l'empire du czar ; mais son exposé des faits n'est pas tout à fait exact. A la vérité, en Turquie, le chrétien est libre de s'attachera une secte quelconque ou de changer de religion tant qu'il veut. Mais les mahométàns, qui correspondent ici aux membres de l'Eglise orthodoxe de la Russie, ne sont pas autorisés à se faire chrétiens, et tout changement de religion leur est défendu. A cet égard, les deux pays se trouvent à peu près sur le môme pied. La seule différence est probablement celle-ci : si un Russe répudie l'Eglise grecque orthodoxe, il est emprisonné ou puni sous une autre forme ; tandis que, si un Turc abandonne Mahomet pour le Christ, on lui coupe la tête. Jïgnore si M. Ellaby a vu lord Shaftesbury; mais c'était, comme je l'ai dit, pour
rectifier certaines parties de son discours qu'il désirait s'aboucher avec Sa Seigneurie. Il semble que celle-ci aurait dû être mieux renseignée, puisqu'elle est à la tête de la « British and Foreign Bible Society », qui a constamment envoyé des Bibles en Eussie à l'adresse de M. Ellaby.
Croyez-moi, ma chère Dame, votre tout dévoué.
E. COBDEN
Midhurst, 24 octobre 1854.
Chère Madame Schwabe, J'ai mis un peu de retard à répondre à votre aimable lettre, parce que j'avais espéré avoir le plaisir de vous voira Londres. Mais, empêché d'y aller, je viens vous exprimer par écrit la satisfaction que j'ai éprouvée en apprenant qu'un ecclésiastique au moins n'a pas oublié d'agir selon les préceptes du Christ en s'opposant à la guerre. Je serais heureux de trouver l'occasion de faire la connaissance de M. Owen^ Quant à notre question, il sejait facile de démontrer que la guerre, si elle est victorieuse, peut nuire à nos meilleurs intérêts. Elle excitera l'esprit belliqueux; elle entraînera la nation à mettre sa confiance en l'épée; elle détournera l'attention du public de ces améliorations morales dont le sort des empires dépend bien plus que des succès militaires. Je ne crains pas l'agression d'un peuple semi-barbare comme les Eusses, du moment que nous sommes une
' Le recteur de Saint- Asaplie.
nation plus morale, plus sobre, plus intelligente et plus travailleuse; mais j'aurais peur de la rivalité d'autres pays, et spécialement de celle des Etats-Unis, si nous négligions l'instruction de nos masses. Nous courons un grand risque si nous laissons les autres peuples nous devancer dans les arts de la paix , tandis que nous nous livrons à l'ivresse des triomphes militaires.
Voilà, ma chère Dame, en quelques mots, comment je prévois la possibilité que le ciel nous punisse même dans nos succès.
Discours de M. Cobden sur la guerre de Crimée, prononcé à, une réunion publique tenue à, Leeds.
17 janvier 1855.
Messieurs, Je ne suis pas venu ici exposer des arguments contre la guerre dans laquelle nous nous sommes engagés : la guerre existe, nos raisonnements n'y changeraient plus rien. Je ne veux pas parler de l'histoire passée, ni de la Turquie, ni de la Russie. Je ne veux même pas m'enfoncer dans l'étude de nos volumineux livres bleus, pour rechercher l'origine de cette guerre, cachée qu'elle est, pour ainsi dire, dans une longue correspondance diplo-
matique, assez inintelligible. Je songe plutôt à mes fonctions comme membre du Parlement, car je sais qu'à la prochaine session, l'affaire la plus importante en discussion sera la façon même de conduire la guerre. Puisque l'Angleterre doit avoir une lutte, cette lutte ne peut être petite; il faut poursuivre cette guerre avec l'énergie et l'habileté qui conviennent à une grande nation. Pour cela, il faut de l'argent : l'argent ne vient que d'un vote de la Chambre des communes; et comme membre de cette Chambre, je dois dire oui ou non à chaque proposition de cette nature. Je crois que le gouvernement et même M. Grladstone, malgré le respect que je porte à son caractère, se sont bercés de l'illusion que cette guerre serait peu coûteuse. Le ministre des finances nous avait dit qu'il n'avait besoin que de dix millions sterling. Nous les avons votés; et vous êtes à même de juger comment cet argent a été dépensé. Ces dix millions sont déjà épuisés! — Que propose-t-on maintenant de faire? Nous nous sommes engagés dans une guerre contre la Russie, et le théâtre de cette lutte est le territoire russe. Supposons, au contraire, que la Russie eût menacé ce pays de cent mille hommes : qu'aurions-nousfait?Avant qu'un seul millier d'hommes eût débarqué, la population se serait levée en masse, et vous auriez voté cinquante millions pour repousser lagression. Mais faire la guerre en Russie même est une affaire plus difficile et plus coûteuse que de défendre ce pays -ci contre une invasion étrangère. Cette guerre demande d'énormes sacrifices ; et je vous prie de considérer d'abord la manière de lever l'argent: nous discu-
242 UICHÂRD COBDEN.
terons après la conduite des opérations militaires. Quant à Targent, il y a plusieurs propositions sur le tapis : les uns parlent d'un emprunt, les autres de se procurer les fonds nécessaires au moyen des contributions directes; et il en est enfin qui préféreraient recourir aux contributions indirectes. Quant à mon avis personnel, je vous dirai franchement que j'envisagerais avec terreur le renouvellement du vieux système de la dette consolidée; car je trouve que l'industrie du pays est déjà assez hypothéquée. La question à décider est celle-ci : Devons-nous porter nous-mêmes le fardeau tout entier de cette guerre, ou faut-il charger la postérité du poids de la dette qu'elle amènera?
Voulez vous vous en charger vous-mêmes ou en charger vos enfants, — car, vous et moi, nous avons des enfants, — et si nous devons continuer cette guerre, je ne puis m'empecher de considérer la question en vue de ces enfants. Divers inconvénients s'attachent d'ailleurs au moyen de l'emprunt. Accorde-t-on à un gouvernement de trop grandes facilités de lever de l'argent, il est possible qu'il le dépense trop vite, et il est assez prudent de se ménager à cet égard un frein salutaire. Moi, je crois que la Providence a voulu que la guerre entraînât toujours des difficultés, des privations à braver, des sacrifices à faire. Je n'hésiterai pas à me prononcer pour la proposition de se procurer l'argent nécessaire par la voie des contributions directes. La perception de ces contributions n'est pas dispendieuse, et c'est un moyen de nuire le moins possible au commerce national. Nous savons tous qu'avec l'échelle actuelle
IIICHÂRD CODDEN. 2^3
de Vtncome tax, il serait impossible, à l'aide de ce seul impôt, de trouver les fonds qu'il faut pour faire cette guerre. Il serait nécessaire d'en étendre l'application de façon qu'il embrassât de plus petits revenus, ou bien de suppléer au déficit par des impôts indirects, et je crois que c'est à cette méthode que l'on. tend à arriver. Je serais très fâché de voir renouveler ces taxes que l'on considérait autrefois comme nécessaires à la protection des manufactures et du commerce ; et je dis franchement qu'à chaque occasion qui se présentera, je voterai en faveur des contributions directes.
Je ne veux pas parler de l'histoire de la guerre, mais en môme temps, je ne puis laisser passer inaperçue une remarque de votre président qui me fait tort en supposant que je suis partisan de la paix à tout prix. Vous conviendrez, Messieurs, qu'il est assez injuste que l'on soit tenu responsable d'opinions que l'on n'a jamais exprimées ni conçues. Il y a dans ce pays une respectable secte de chrétiens qui ont de l'influence par leur caractère, sinon par leur lignage, et ces personnes interprètent les principes de l'évangile comme défendant la guerre en toute circonstance et d'une façon absolue» Mais loin de vouloir m'imposer leurs opinions personnelles, dans cette occasion, les membres de la Société des Amis m'ont prié plusieurs fois de désavouer leurs doctrines; car, si on me les supposait, je perdrais toute action près des hommes pratiques, — mais étudions la question de politique. Dans cette guerre> ce qui me déplaît le plus, ce sont les prétextes puérils, pour ne pas dire frauduleux, qu'on a mis en avant pour la rendre
populaire dans notre pays. Les sentiments du peuple ont été surexcités jusqu'à l'enthousiasme en faveur de la guerre, par Tidée qu'elle remplirait certains buts que je savais bien qu'elle ne pouvait remplir. Il y a douze ou quinze mois, quand l'idée d'une guerre avec la Russie commençaitii agiter l'esprit public, quelqu'un niera-t-il que ce qui la rendit populaire, ce fut la supposition que la guerre avait pour objet la délivrance de certaines nationalités asservies ou menacées de l'être? On s'imaginait qu'elle mettrait un terme aux procédés violents de la Russie, qu'elle l'empêcherait d'envahir la Hongrie ou de conquérir la Circassie. Quelqu'un niera-t-il que l'opinion dominante du peuple était que faire la guerre à la Russie, c'était inscrire sur nos drapeaux la reconstitution de la nationalité polonaise ? Feu lord Dudley Stuart représentait, je crois, en grande partie, l'opinion publique; et je sais que lui et ceux qui agissaient de concert avec lui, nourrissaient la pensée que cette guerre avait pour but les objets dont je viens de parler. Je ne l'ai jamais envisagée sous ce point de vue, car je ne croyais pas une pareille entreprise possible. Ce n'est ici qu'une guerre de diplomates et d'hommes d'État, et elle se soucie peu des intérêts de la liberté. C'est une guerre où nous avons un despote pour ennemi, un despote pour allié, enfin un despote pour client. Depuis un an, nous essayons de recruter un allié dans la personne d'un quatrième despote, mais sans y réussir. Puisque la guerre n'a été entreprise que pour résister aux empiétements de la Russie sur la Turquie, je crois que nous n'aurions pas dû nous y lancer avec tant d'empressé-
ment. Si, au lieu de la déclarer si vite, nous avions attendu les événements, comme Font fait les voisins les plus rapprochés de la Russie, la Prusse et l'Autriche, nous aurions atteint notre but sans verser une goutte de sang. Si vous jetez un coup d'œil sur la carte d'Europe depuis la mer Baltique jusqu'à la mer Noire, vous verrez que les pays qui touchent à cet empire gigantesque de Russie sont la Prusse, l'Autriche et la Confédération germanique, lesquels pourraient en six semaines mobiliser ensemble un million de soldats. Si donc la Russie menaçait les libertés de l'Europe ou son assiette territoriale, ces pays seraient les premiers à en souffrir; et je crains que nous n'ayons agi trop précipitamment en déclarant la guerre, tandis que la Prusse et l'Autriche se tenaient tranquilles. Je suis convaincu que, si nous avions pris la même attitude que ces pays, qui certainement ne laisseront pas plus que nous-mêmes un libre jeu à l'ambition russe, nous nous serions épargné le gaspillage de sang et d'argent que nous allons commettre.
Il y a des personnes favorables à cette guerre qui pensent que, si je m'y suis opposé, c'est que je la croyais injuste. Elles se trompent : j'ai déjà déclaré plusieurs fois à la Chambre des communes, ainsi que mon ami M. Bright, que le droit était ici du côté de la Turquie ; car le gouvernement russe a envahi le premier le territoire du sultan, fournissant ainsi à la Turquie un prétexte pour faire la guerre à la Russie. Mais j'ai souvent fait remarquer qu'attaquer la Turquie, ce n'est pas nous attaquer; quoique nous ayons le droit de nous mêler de
cette querelle et d'épouser la cause de la Turquie, nous ne sommes pas forcés de nous battre à tout moment dans le simple intérêt de la justice. Si nous adoptons ce principe, nous serons entraînés à guerroyer partout et toutes les fois qu'il naîtra une querelle de peuple à peuple, en nous rangeant du côté du parti qui nous paraîtra avoir raison. Messieurs, je suppose que vous n'adopterez pas ce principe, car nous engager dans une pareille voie, ce serait nous mettre sur les bras des obligations si lourdes que nous pourrions à peine y faire face, quelque grandes que soient nos ressources. Mais, dans le cas de la Turquie, il y a une autre considération à laquelle vous ferez bien de vous arrêter. Là, vous avez affaire à un gouvernement qui ne représente pas la majorité de la population. En Turquie, il y a une population de douze millions d'habitants, dont huit millions sont chrétiens, et seulement quatre millions mahométans. Les Turcs sont la race dominante, et les chrétiens ont été privés de tout droit, et même de la protection de la loi, puisqu'il n'était pas permis à un chrétien de témoigner contre un Turc devant un tribunal : un Turc pouvait faire toute espèce de mal à un chrétien, et, s'il ne se trouvait pas un musulman pour témoigner contre lui, il restait impuni. Si l'on faisait en ce moment voter toute la population de la Turquie par voie de suffrage universel, il y aurait une majorité considérable de voix contre le sultan et en faveur du czar. On entend dire constamment que les chrétiens grecs nous sont hostiles, et que c'est pour cette raison q^u'on les a renvoyés de Balaklava. Mais les Grecs en Angleterre se sont montrés
RICHARD CORDEN. Ul
aussi si hostiles à nos procédés^ qu'on a exigé d'eux qu'ils missent une sourdine à l'expression de leurs sympathies pour la Russie.
Je veux que vous vous rendiez compte tout d'abord, — car nous entendrons parler de ces choses pendant des années, — qu'il s'agit ici d'un gouvernement bien différent de tous les gouvernements civilisés; qu'il représente seulement une petite minorité de la nation ; que la grande majorité chrétienne s'oppose à nous sur ce sujet, et que c'est cette même hostilité qui entrave les opérations de notre armée, en la privant du concours des habitants mômes du pays.
Même en Crimée, où il y a beaucoup de résidants chrétiens, vous n'obtenez aucun renseignement d'eux, et c'est la seule classe intelligente en Orient ; de sorte que les généraux connaissent à peine les noms des généraux adversaires ou le nombre des troupes contre lesquelles ils combattent. Ce sont d'importantes difficultés; car, si vous aviez affaire à un pays dont le gouvernement et la population fussent homogènes, vous n'auriez qu'à repousser les Russes, puis laisser ce pays arranger ses propres affaires comme il l'entendrait. Mais on ne peut pas agir ainsi avec la Turquie, car, les Russes expulsés, resteraient les dissensions intestines. A l'égard de ces dernières, notre gouvernement propose qu'à l'action de la Russie seule en faveur des sujets chrétiens du sultan, on substitue l'action collective des cinq grandes puissances et leur garantie commune. Il est certain que l'empereur de Russie avait dans cette occasion des arrière-pensées de servir ses propres des-
248 RICHARD CORDEN.
seins. Mais il se pourrait faire que plus tard un parti eût les mêmes desseins, et, avant même que cette association fût dissoute, je crains que vous n'en trouviez d'autres qui puissent désirer un bénéfice dans l'affaire. Car, bien que la Russie ait agi dans un intérêt égoïste en intervenant dans les affaires intérieures de la Turquie, je crains que, en agissant d'après les mêmes principes, vous ne justifiiez d'autant la conduite qu'elle a suivie. La position que nous avons prise me déplaît : nous ne pensons qu'aux gouvernements, et nous oublions totalement les peuples. Nous ne permettons pas aux autres d'intervenir dans un pays quand il s'agit de soutenir un peuple révolté contre son gouvernement, même quand celui-ci est détestable; mais qu'un gouvernement intervienne en faveur d'un autre gouvernement, comme par exemple dans le cas de Rome, ou de la Hongrie, où la Russie prêta ses armées pour ^dompter l'insurrection, nous ne soufflons mot, nous laissons tout faire. Et qu'il s'agisse d'aider un peuple contre son gouvernement, nous nous rangeons immédiatement ^vec ce gouvernement contre ce peuple.
Tout ceci peut être de la j)olitique, mais il ne semble guère que ce soit de l'équité ou de la justice. Je crois qu'il y aurait beaucoup à dire dans les deux sens sur cette question de la Turquie. Vous allez làire vousmêmes la même chose que vous reprochez à la Russie. A l'égard de la manière de conduire la guerre, il n'y a qu'une opinion. Tout le monde est d'accord sur la mauvaise administration des choses de l'armée et de la marine; et chacun trouve que la façon générale dont la
guerre est menée, fournit une preuve frappante de rimperfection de notre système routinier et de son impuissance à supporter le poids d'un grand eiFort. Un membre du gouvernement a avoué en pleine Chambre des communes qu'on avait commis une grande erreur en envoyant notre armée en Crimée pour prendre Sébastopol; et j'ai entendu dire à un autre ministre, du ton le plus léger, que tous, généraux et gouvernement, s'étaient trompés sur la force de cette place. — Une erreur semblable du gouvernement lorqu'il s'agit d'intérêts importants ! — Et je l'ai entendu constater avec la même nonchalance que s'il se fût agi d'une spéculadon où l'on risquerait un ou deux shillings. — Et cette erreur coûte la vie à des milliers d'hommes ! Pourquoi a-t-on commis une telle erreur ? Pourquoi, avant de se lancer dans cette entreprise, n'a-t-on pas recueilli tous les renseignements possibles sur la situation et la force de Sébastopol ? Si on avait envoyé à Constantinople un de vos adroits concitoyens muni d'une dizaine de mille livres, il vous aurait fournis tous les renseignements nécessaires. Il aurait pu se procurer tous les noms de l'état de revue et les plans de la forteresse tout entière ! Mais envoyer une armée sous ses murs tout à fait à l'aventure, et sans rien connaître de tout ce qu'il était le plus urgent de connaître! et puis venir nous dire qu'on s'est trompé !
Non seulement l'on n'a point estimé à leur valeur les défenses de cette place, mais on n'aurait pas dû y aller du tout. Quoi ! votre ennemi est à 3,000 milles de distance ; il possède, dans un pays de 60,000,000 d'habi-
tants^ une armée de 700,000 hommes, et vous commencez par envoyer contre lui quelque chose comme 20,000 ou 30,000 combattants, et quelques organes de la presse ont eu l'enfantillage de parler de cette expédition comme si elle était destinée à pulvériser Tempire russe !
La question pratique à résoudre maintenant est celle- ci : L'erreur une fois commise, que faut-il faire pour la réparer et se sortir d'embarras ? Il y a un premier moyen : c'est de réunir de grandes forces, de trouver beaucoup d'argent et de conduire la guerre en Crimée sur une toute autre échelle. Mais il y en a un autre, et il me semble que nous sommes obligés, en toute justice, de considérer la position de ces braves gens que nous avons envoyés devant Sébastopol, sans consulter nos propres passions, sans tenir compte de nos espérances déçues. Nous sommes tenus, dis-je, de ne rien faire qui fasse obstacle au rétablissement de la paix et au retour de nos troupes. J'ajoute qu'elles auront droit à un accueil aussi honorable que si elles avaient réussi dans leur entreprise, car elles ont dix fois plus souffert dans leur siège infructeux de la place que si elles l'avaient enlevée d'un coup de main. N'y a-t-il aucune raison d'espérer que les négociations diplomatiques en sont arrivées à un point qui donne quelque espoir d'une conclusion à la fois pacifique et honorable? Je me permets à cette occasion de donner un mot d'avis à quelques-uns de mes amis qui se proposent de provoquer dans cette enceinte môme une résoluton tendant à une continuation vigoureuse de la guerre. Je n'ai
pas caché que, si la guerre doit, en eifet, continuer, ce doit être d'une façon très vigoureuse, et sur une toute autre échelle que jusqu'ici ; mais ne cniignent-ils pas et ne craignez-vous pas vous-mêmes, en prenant une telle résolution, de jeter un obstacle dans la voiepacifique, qui paraît être aujourd'huicelle du gouvernement lui-même? Mon impression personnelle est que ces efforts ne resteront pas inutiles pour peu que l'opinion publique paraisse les seconder, et j'engage mes amis à ne rien faire qui soit de nature à contrarier les négociations pendantes. Notre armée de Crimée endure en ce moment des souffrances inouïes, et la faute en est au gouvernement et à l'administration de la guerre. Elle a envoyé la fleur de nos soldats dans un pays inconnu, sans savoir à quelles forces ils avaient affaire, et les a débarqués aussi dénués d'approvisionnements que s'il s'était agi d'autant de milliers de criminels qu'on jetait sur une côte déserte pour s'en débarrasser. Messieurs, connaissez-vous l'état sanitaire de ces troupes? J'ai reçu dernièrement une lettre d'un officier du 46^ régiment, qui nous dépeint la condition actuelle. Quand il a débarqué au mois de novembre, il était fort de 706 hommes qui, joints à 101 hommes qui les attendaient et à 34 qui les ont rejoints plus tard, formaient un total de 841 en tout. Maintenant, de ces 841 hommes, il n'en reste plus que 300 de valides. L'officier qui me donne ces détails attribue cet état de choses à un travail excessif, à l'humidité perpétuelle et à une nourriture insuffisante. Ce régiment qui de 840 hommes est réduit à 300, n'a jamais été en face de l'ennemi. Il a pourri dans les tran-
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chées, où les hommes étaient littéralement à quatre pattes dans la boue pendant des heures, exposés à la pluie, au vent, à la neige; et, ce fatigant service fini, ces hommes n'ont eu, pendant des semaines entières, ni tente pour s'abriter, ni feu pour sécher leurs misérables haillons mouillés. Ahl songeons un peu à toutes ces misères quand , paisiblement assis au coin de notre foyer flambant, nous parlons de poursuivre énergiquement la guerre, alors qu'il y a quelque possibilité de conclure une paix honorable. Que se propose-ton d'ailleurs en poussant la guerre plus loin? Lord John Russell nous a dit que les alliés n'ont aucune intention d'occuper d'une façon permanente un point quelconque de la Russie ou de s'approprier la plus petite portion de territoire russe. Supposons donc Sébastopol pris. Ils le démantèleront sans doute, par point d'honneur, pour dire qu'ils l'ont démantelé, et ils s'en iront ensuite. Eh bien, disais-je devant la Chambre des communes, cela fait et leur départ effectué, dix ans ne se passeront pas avant que la Russie contracte à Londres môme un emprunt avec Baring frères, qui lui permette de faire reconstruire Sébastopol avec des défenses plus savantes et plus formidables. A-t-on calculé l'énorme sacrifice de vies humaines qu'il faudra pour s'emparer de Sébastopol d'assaut, rue par rue, maison par maison? Et n'est-ce pas notre devoir, à nous autres Anglais, qui nous disons chrétiens, de nous demander si une pareille fin vaut bien de pareils sacrifices? Au début de l'excitation causée par cette guerre, on se plaisait à croire qu'elle diminuerait le territoire et la force de la Russie. Mainte-
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liant, un ministre de la couronne nous déclare qu'il n'est question d'amoindrir ni le pouvoir ni le territoire de cet empire. Qu'avons-nous à gagner à la continuation de la guerre, si une paix honorable est à notre portée ?
On prétendra peut-être que les grands principes de droit et de justice sont en jeu dans cette guerre; mais je réponds que ni le droit abstrait ni la justice abstraite ne nous obligent à prendre part dans les querelles d'autrui. En fait, nous ne nous battons point parce que nous trouvons les mahométans dignes du sacrifice de nos vies, mais parce que nous craignons, si la Russie réussit dans ses empiétements sur la Turquie, qu'elle ne puisse arriver un jour à nous molester. On prétend que la Russie a récemment empiété sur la Turquie, en d'autres termes, que le czar régnant montre beaucoup de penchant à prendre ce qui ne lui appartient pas. Voyez ce qui en est pourtant. Le fait paraîtra peut-être bizarre, mais il est certain : le czar actuel ne s'est point approprié le moindre lambeau de territoire turc, tandis qu'une des puissances qui. ont pris en main la cause des Turcs contre la rapacité moscovite s'est largement agrandie, il y a quelque vingt ans, aux dépens de ces mêmes Turcs. Car enfin, chacun sait qu'en 1830 la France se saisissait de la régence d'Alger, et que depuis lors elle a empiété sur les territoires musulmans y attenant.
De plus, je crois que l'Angleterre n'a pas encore reconnu le droit de la France d'instituer des consuls en Algérie, parce qu'en agissant ainsi, elle eût paru acquiescer au fait accompli et risquait d'offenser la Turquie. Je devine ce que M. Baines, qui est un grand debater et
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qui doit parler après moi, me répondra probablement : « C'est très bien, M. Cobden, me dira-t-il, et vous n'avez pas tort; mais vous savez bien que deux noirs ne font pas un blanc. » Je ne dis pas non; dans le cas qui nous occupe, il faut se rappeler que nous remplissons l'office déjuges, que le czar est le coupable, et que c'est dans l'intérêt de l'Europe et du monde civilisé que nous avons à faire droit. Or, avant de nous asseoir sur le siège du juge, nous devrions nous assurer que nous avons les mains nettes. Je ne crois pas que l'opinion publique permit de siéger, fût-ce un seul jour, au juge qui aurait, à sa connaissance certaine, les mêmes habitudes morales que le larron qui comparaît journellement devant lui. Or, c'est notre cas, et dans cette affaire nous nous arrogeons un droit que le monde ne nous reconnaît pas. Depuis cent-cinquante ans, souvenons-nous-en bien, nous avons arraché au Grand Mogol, qui était, lui aussi, un souverain mahométan, des territoires renfermant 150 millions d'habitants , c'est-à-dire presque deux fois le chiffre de la population de la Russie. Lorsqu'on se rappelle notre conduite envers les Hollandais au Cap et nos agissements ailleurs, il est difficile de nous prendre pour le peuple désintéressé, juste, immaculé, que nous voudrions paraître. D'autres nations nous regardent comme une seconde Russie, parce que partout où il y avait des territoires à prendre nous les avons pris, et le résultat a été que ni la Russie ni personne ne nous reconnaît en ce conflit de qualité judiciaire. Nous sommes un peuple insulaire, — j'implore encore ici votre indulgence, — pourvu d'un grand
orgueil, d'une grande» vanité et d'une haute opinion de nous-mêmes. C'est avec cet ensemble de qualités que nous nous érigeons en juges d'autrui, que nous prétendons redresser des torts; mais en tout ceci nous ne sommes guidés que par un sentiment d'ambition territoriale, et nous appréhendons seulement quelques conséquences fâcheuses, soit pour notre commerce dans la mer Noire, soit pour nos possessions de l'Inde. Je ne dis pas qu'on ait raison, mais enfin on ne nous accorde pas cette impartialité, cette sérénité, ce désintéressement du juge que nous nous attribuons. Et quelle est l'attitude du criminel? Ressemble-t-il à ce pauvre diable qui a été pris la main dans le sac et qui se tient tout confus sur la sellette, entre les deux agents de police qui l'ont amené et qui le surveillent? Non, le juge cette fois a dû descendre de son siège et faire le coup de poing avec son justiciable, au risque de perdre sa perruque dans la bagarre. La Russie ne reconnaît pas notre autorité judiciaire et ne s'y soumet pas, et il faut bien le reconnaître au ton et à l'esprit qui ont présidé à cette déclaration de guerre. On aurait bien pu croire que le roi des Belges, par exemple, inclinerait de notre côté. Eh bien, a-t-il dit à son parlement que l'Angleterre exerçait dans la question d'Orient les fonctions d'un juge et Ta-t-il engagé à la soutenir? Non, il s'est borné à lui annoncer purement et simplement que trois puissances européennes étaient en guerre, ajoutant que la Belgique devait garder une stricte neutralité. Les États-Unis, la Suède, la Norwège, le Danemark, la Suisse, s'accordent pour se tenir à l'écart de la lutte. L'Allemagne, la
Prusse, l'Autriche annoncent également Fintention de garder une stricte neutralité. Nous avons eu besoin de recruter des soldats au dehors, et au lieu de favoriser ces enrôlements, les gouvernements étrangers y ont mis toutes sortes d'obstacles.
Les récits qui viennent de Crimée me navrent le cœur, et les souffrances qu'y endurent nos braves soldats troublent mon sommeil. Nous devons songer très sérieusement à leur situation, et si l'occasion de conclure une paix honorable se présente, ce serait encourir une grande responsabilité que d'encourager le gouvernement à continuer la guerre. Si vous le faites, vous regretterez plus tard votre vote d'aujourd'hui.
Voulez-vous me permettre de vous parler encore une fois en toute franchise et de vous rappeler ce qui est arrivé il y a quelque trois ans? Je suis considéré, vous le savez, comme intraitable, parce que je ne crie point avec tout le monde. Or, à cette époque précisément, j'étais très impopulaire parce que je me moquais des terreurs de l'invasion française et que je me refusais à voir dans l'empereur des Français un brigand capable de débarquer nuitamment des troupes sur la côte de Sussex. On raillait agréablement alors mon optimisme, ils me représentaient — toujours avec des oreilles d'âne — regardant la bouche d'un canon et criant : paix I paix ! Eh bien, en sommes-nous encore à la mobilisation de nos milices et à l'armement de nos batteries de côte ? Quelques années auparavant, on avait proposé au Parlement de faire la guerre au petit royaume de Grèce parce qu'un individu du nom de Don Pacifico, qui se
disait sujet anglais, se prétendait créancier des Grecs pour une somme de 25 ou 26;,000 liv. st. Et le gouvernement anglais insista pour que Ton accueillît la demande. Le vote de la Chambre devenait un vote de confiance dans le gouvernement, mais je refusai d'appuyer la demande, parce que j'avais des raisons de croire que toute l'affaire était une tricherie. Cette crise avait lieu au moment de la grande vente des laines à Londres. Un grand nombre de fabricants du Yorkshire se trouvaient là. Ils m'envoyèrent des pétitions pour me faire voter, si je tenais à ma popularité, avec le gouvernement et contre la Grèce. Je votai contre le gouvernement anglais. La France et la Kussie, peu après, intervinrent et forcèrent le gouvernement anglais à référer de la question à un arbitrage. L'arbitrage se composait de diplomates comprenant notre propre ministère ; ils se réunirent à Lisbonne, et décidèrent que les droits de Don Pacifico aux 26,000 liv. st. étaient nuls, lui accordant simplement une somme de 150 liv. st. à titre de libéralité.
On ne laissa pas cependant à cette occasion de dénoncer ma conduite ; je reçus de nombreuses lettres de reproches, et je perdis l'amitié de beaucoup d'honnêtes gens. Je vais demander à M. Baines et au parti dont il est l'habile directeur, ainsi qu'à vous-mêmes, de bien prendre garde à ce que vous allez faire en pressant le gouvernement de poursuivre énergiquement la guerre. Mais il y a maintenant des négociations pendantes, et si le télégraphe venait vous apprendre, cette nuit, que les conditions honorables d'une paix honorable ont été
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posées^ ne serait-il pas très regrettable que la population de Leeds eût soutenu une politique plus belliqueuse que celle des diplomates de Vienne ou de Londres? Cette affaire a pris, en quelque sorte, le caractère d'une question personnelle; je ne pense pas que notre gouvernement ait le droit de parler de Fambition personnelle du czar. Et jadis, comme vous allez le voir, ces mêmes ministres qui dénigrent en ce moment son caractère, lui faisaient honneur des plus grandes qualités. Vous avez tous entendu parler de la correspondance secrète avec le czar. Je sais qu'en Amérique, sa publication a excité le sentiment public, non contre la Russie, mais contre nousmêmes, car on voyait nos ministres parler du czar comme de l'homme le plus estimable du monde, et lui attribuer précisément ces mêmes vertus qu'on lui a le plus déniées à propos de la guerre actuelle. Lors des conférences secrètes qui eurent lieu à Saint-Pétersbourg entre le czar et sir A. Seymour, Lord J. Russell était ministre des affaires étrangères, et voici ce qu'à la date du 9 février 1853, il pensait de l'empereur Nicolas, même après sa fameuse proposition relative au « malade » : « Au total , écrivait-il, le gouvernement de Sa Majesté Britannique est persuadé qu'on ne peut concevoir une politique plus sage, plus désintéressée, plus avantageuse à l'Europe que celle que l'empereur suit depuis longtemps, qui assurera à son nom une gloire plus pure et moins éphémère que celle de tant de conquérants. » Mais un autre ministre des affaires étrangères partageait l'opinion de lord J. Russell et enchérissait même là-dessus. Voici comment lord Clarendon qualifiait la proposition du
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czai% que Ton tient aujourd'hui pour une véritable incarnation de l'esprit du mal. « La confiance parfaite « que nous montre l'empereur » (c'est-à-dire la généreuse confiance avec laquelle il chuchote : Le sultan va mourir ! voulez-vous partager avec moi ? ) « la « généreuse confiance dont témoigne l'empereur lui « donne droit à la plus cordiale déclaration d'opinions « de la part du gouvernement britannique, qui comprend « bien que, dans le cas d'une entente future, la parole « du czar paraît préférable à toute convention par « écrit ! » Voilà comment notre ministre des affaires étrangères parlait du czar, il n'y a pas plus de deux ans, souvenez-vous-en, et cela après l'horrible écrasement de la révolution polonaise en 1830, après l'occupation de Cracovie et l'invasion de la Hongrie. Et n'est-ce pas un spectacle révoltant que de voir ces ministres, qui autrefois tripotaient secrètement avec le czar et le couvraient de louanges, montrer tant d'hostilité personnelle contre lui, et par leurs discours exciter, comme lord John Russell tout particulièrement, les ardeurs belliqueuses de ce pays contre lui ? Je ne suis pas ici pour défendre le czar, et on peut à peine concevoir dans le monde deux hommes moins faits que lui et moi pour sympathiser ensemble. Je le reconnais comme un homme de la plus vaste capacité intellectuelle, mais je le tiens aussi pour l'incarnation môme de la force physique. Ceci me ramène à la question même qui nous occupe, celle de savoir comment il est possible de faire reculer une pareille puissance. Je crains que notre expédition sur Sébastopol n'ait d'autre effet que de rehausser le
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prestige de la Russie aux yeux de toutes les nations barbares. Malgré les batailles d'Alma et dlnkermann, on dira que la Russie a tenu en échec la France et l'Angleterre réunies. Telles sont les conséquences de la méprise qu'on a commise en allant attaquer la Russie sur son sol même et sur un terrain où elle avait tous les avantages. J'ai toujours pensé, et c'est l'opinion de bien d'autres, que, pour l'agression, la Russie est très faible, parce qu'elle est pauvre, mais qu'en fait de défensive, elle est très forte. Voyez plutôt ce qui est arrivé à Napoléon !
Il est entré à Moscou le 14 septembre 1812, et c'est le 14 septembre 1854 que nos troupes sont parties pour la Crimée. L'erreur, dans les deux cas, a été d'aller chercher l'ennemi au milieu de ses défenses les plus inexpugnables. Lord Palmerston a dit lui-même « que, si on avait grandement exagéré la force oflfensive de la Russie, sur le terrain de la défensive, elle était à peu près inattaquable. » Je me plais à espérer que mon cher ami, M. Baines, ne cherchera point à vous effrayer par le récit des choses terribles que fera la Russie si elle réussit à conquérir la Turquie. Je ne crois pas que la chose soit bien facile, tant la Russie a peine à se mouvoir hors de chez elle. Mais enfin, je sais que ce n'est pas l'opinion de tout le monde, et ceux qui ne la partagent point disent volontiers que, maîtresse de ces riches territoires, la Russie deviendra si puissante que, de proche en proche, elle englobera l'Europe et l'Angleterre elle-même dans son empire universel. Voilà le grand argument qu'on a employé pour nous pousser à cette guerre. La Turquie cependant est un pays qui a
été terriblement mal gouverné depuis quatre siècles, et je ne saurais mieux dépeindre le triste état où elle est tombée qu'en me servant des termes mêmes de lord Carlisle^ votre ancien représentant, qui Fa visitée récemment.
« Lorsque vous quittez^ écrit-il, les quelques splen- « deurs de la capitale et les grands établissements « d'Etat, que voyez-vous, si ce n'est la stérilité et la « désolation sur cette vaste terre que la nature et le « climat ont favorisée entre toutes, et qui fut jadis le « séjour de l'art et la source de la civilisation ? Regardez « autour de vous : ce ne sont que des villages déserts, « des terrains incultes, des montagnes, repaires de ban- <( dits. Partout l'arbitraire, une administration corce rompue, un peuple qui s'éteint. »
Quant à l'idée que la Russie s'emparera des pays qui l'avoisinent, je serais bien aise de savoir combien de temps exigerait la construction des chemins et des ponts nécessaires pour traverser les marais et les déserts qui la séparent de l'Europe occidentale. Pour rendre à sa fertilité une ferme qui a été négligée, il faut environ sept ans; il faudrait bien un siècle au moins pour mettre la Russie à môme d'avancer dans la direction que l'on nous indique. En tous les cas, je ne concevrais pas que l'on continuât cette horrible guerre, dans la pensée d'éviter des maux lointains et moindres que ses propres calamités. Nous l'avons maintenant cette guerre; elle a porté le deuil dans toutes nos demeures, dans le palais comme dans la chaumière, et tout ce que mon ami vous indiquera dût-il se réaliser, nuriez-vous de pires malheurs
à redouter ? Je vois en perspective des espérances de paix, et tout ce que je vous demande, c'est de ne pas prendre de résolution en faveur de la prolongation de la guerre. Je vous remercie de m'avoir écouté si patiemment, d'autant plus qu'il y a parmi vous bien des personnes qui ne partagent point les sentiments que je viens d'exprimer. Je suis entouré d'hommes de toutes les opinions, et je m'attendais à trouver ici une grande diversité d'appréciations ; mais vous m'avez donné une fois de plus la preuve que, dans une réunion d'hommes du Yorkshire, on avait toujours le droit d'exprimer sa façon de voir; vous m'avez montré de nouveau que votre représentant, pourvu qu'il fût sincère dans son dire et loyal dans ses assertions, était sûr de trouver parmi vous un auditoire attentif et patient.
Lettre de M. Cobden à M'"" Schwabe.
Midhurst, 7 octobre 1855.
Chère madame Schwabe,
Il paraît qu'on s'est servi du télégraphe électrique de Vienne pour mystifier impudemment le public. Après tout, Sébastopol n'est pas encore tombée. Quoiqu'il soit presque certain que les alliés finiront par le prendre, on
n'arrivera pas à ce résultat sans que cela coûte beaucoup de sang de part et d'autre. Avant Noël, la plupart de nos familles de Taristocratie seront dans le deuil de leurs parents tombes sous ses murs ; et ils ne seront pas nombreux ceux de nos soldats qui reviendront en bonne santé dans leur pays natal ! Il y a à Midhurst une pauvre femme dont les trois fils sont en Crimée! L'anxiété qu'on a dans tout le pays d'apprendre les noms des morts et des blessés est très grande. Prétendre que Dieu combattait pour nous parce que, à ce que nous pensions, nous avions remporté une victoire, me paraissait bien hardi, et cela me choquait. Mais qu'aujourd'hui les Russes réussissent, avec l'aide de l'hiver, à nous chasser de la Crimée, je crains que nous ne soyons assez présomptueux pour leur dénier le secours divin que nous réclamions pour nous-mêmes. On veut faire de la Providence un arbitre partial et injuste dans les affaires mondaines ! Si on pose en principe que Dieu nous accorde la victoire parce que notre cause est juste, c'est blasphémer que de supposer qu'il permettrait à l'injustice de triompher dans la personne de notre ennemi. Ce genre de raisonnement implique une absurdité ; il identifie, en efîet, le Tout-Puissant avec toutes les victoires remportées, et l'on sait bien pourtant que les victoires ont été, dans leur grande majorité, le triomphe de la force brutale sur la raison, le droit et la justice. Il est certain que nous avons grand tort d'invoquer la protection du ciel à propos du carnage que nous commettons en Crimée. On n'a pas le droit de dire que c'est là une guerre de défense, puisqu'elle a lieu sur le
sol de la Russie, à la distance de trois mille milles de nos côtes. Personne ne prétend que la Russie nous a cherché querelle ; au contraire, elle voulait faire de nous sa complice dans ses desseins contre la Turquie. Mais nous nous justifions en prétextant que nous défendons le faible contre le fort ! Que d'hypocrisie à croire que nous valons mieux que les Russes et d'autres nations ! Nous nous disons forcés de châtier les Russes parce qu'ils menaçaient Tintégrité et l'indépendance de la Turquie mahométane, nous dont les mains sont encore pleines des dépouilles de princes mahométans qui possédaient des territoires bien plus étendus ! et nous prétendons être investis d'une mission judiciaire vis-à-vis des autres peuples, tandis que nous tenons le Grand Mogol prisonnier à Delhi, et que nous sommes les maîtres victorieux de l'Inde entière ! Nous osons, en face de ces faits, réclamer pour nous-mêmes le caractère de ministres de la justice divine ! Ce n'est pas du succès d'une bataille que nous devons déduire l'approbation du ciel. Los succès ont été souvent une punition, et c'est par les conséquences lointaines de nos actions que Dieu nous châtie de nos péchés. A supposer même que nous triomphions en Crimée, je prévois que nos meilleurs intérêts nationaux souffriront des résultats permanents de cette guerre. Je vous prie d'excuser ce long sermon, le seul, je le crains, que l'on ait prêché contre la guerre.
R. CoBDEN.
RICHARD CORDEN.
Extrait d'une lettre de M. X... à M°^ Schwabe sur la guerre de Grimée.
18 octobre 1835.
« Je désire beaucoup lire la brochure de M. Cobden ; mais il ne recrutera point de prosélytes pour ses principes de paix, sinon parmi les gens d'un esprit mercantile, tout enfermés en eux-mêmes et dans leurs besoins momentanés, et qui ne tiennent ni à la civilisation ni au bonheur du genre humain. Pour moi, convaincu que l'influence de la Russie est hostile à la liberté et au progrès de l'humanité, je ne doute pas que, dans la lutte actuelle, nous ne concourions aux desseins de Dieu même. Ni les raisonnements subtils de M. Gladstone, ni ce que l'on nomme la « Manchester logicy> de M. Cobden, ne sont capables d'ébranler la conviction intime du pays, que notre cause est juste et noble. »
Lettre de M. Cobden à M""" Schwabe.
31 octobre 1855.
Chère madame Schwahe, Excusez-moi de ne pas vous avoir plus tôt rendu l'extrait de la lettre de M. X... Notre ami a la
grande majorité du public de son côté quand il approuve la guerre, et il en a été de même au commencement de toutes les guerres que l'Angleterre a entreprises. M. X... sait qu'en 1792-93 on molestait à Manchester quelques hommes respectables qui s'étaient déclarés opposés à la guerre contre la Révolution française. La foule maltraita M. Robert Philips du Parc et M. Walker, parce qu'ils ne trouvaient pas que cette guerre fût juste et nécessaire. J'ai connu également à Manchester un vieillard qui se rappelait les débuts de la guerre de l'indépendance américaine en 1776. Il m'a raconté avoir vu une procession parcourir la rue du Marché, où le clergé de la vieille église précédait en habits de cérémonie le sergent qui recrutait. A cette époque, tout le monde regardait cette guerre comme juste et nécessaire, mais personne n'est plus de cette opinion aujourd'hui. Notre amour-propre est très flatté de pouvoir jouer un si beau rôle et de dire, pour parler comme notre bon ami, que le peuple anglais est l'instrument privilégié des desseins de Dieu. On devrait bien se rappeler cependant que, dans toutes les guerres qui ont dévasté le monde, les deux partis en présence ont, chacun de son côté, réclamé Dieu pour leur allié exclusif. Les Russes ne font-ils pas des prières dans leurs églises et n'entonnent-ils pas des actions de grâces aussi bien que nous-mêmes? Moi qui ai été un peu dans les secrets de la politique et qui sais que les motifs de nos hommes d'Etat sont souvent mesquins et mondains, je suis scandalisé quand je vois mêler le nom de Dieu à nos opérations militaires. C'est un des bons traits du caractère
du duc de Wellington, qu'il ne commettait pas cette profanation, de mettre Dieu au nombre de ses collaborateurs. Je pense que ce vieux héros, à la tête aussi dure que le cœur, s'il s'était confessé entre quatre murs, nous aurait avoué assez volontiers qu'à son sens, le diable prenait plus de part que le Tout-Puissant aux choses de la guerre et à la guerre elle-même. Vous supposez, je le vois, que je suis en train d'écrire une brochure. Je pensais adresser une lettre à M. Baines, du Leeds Mercury, au sujet du recrutement de l'armée, et démontrer qu'il n'y a eu pour s'enrôler que de pauvres jeunes gens étourdis. Si je me décide à publier cette lettre, vous serez étonné de voir que, malgré notre fanfaronnade en paroles, nous jouons un piteux rôle en action, et qu'en réalité, les véritables hommes de l'Angleterre se sont généralement montrés peu soucieux de risquer leur peau dans Y œuvre de Dieu.
il. COBDEN.
LU
Lettre de M. Cobden au rédacteur du Leeds-Mercury sur l'armée de Grimée.
31 octobre 1855.
Cher Monsieur, Je voudrais appeler votre attention et celle du public sur quelques remarques importantes ayant trait à la
situation de notre armée et à la politique qui nous a valu la guerre.
Le peuple anglais ne peut avoir eu une juste idée de l'abandon où s'est trouvée notre armée, dès son débarquement même en Crimée, grâce à son effectif insuffisant et aux renforts de si piètre qualité qu'elle a reçus. S'il avait été bien renseigné à cet égard, et si la guerre était aussi populaire qu'on le prétend, il y a longtemps que, par ses enrôlements volontaires, il aurait changé cet état de choses. Je me vois aussi forcé de supposer que la plupart des journaux qui se sont faits les grands défenseurs du débarquement de nos troupes en Russie, ignoraient également l'état réel de cette armée. Autrement, tout en vantant l'appui unanime que la nation donnait à son gouvernement dans cette circonstance, la presse n'aurait pas manqué de révéler au public que cette armée souffrait cruellement du manque d'hommes, et nous aurait ainsi épargné l'ignominieux dilemme auquel des déclarations pompeuses et une exécution faible nous ont réduits, je le crains bien. Mais le gouvernement lui-même n'a pas cette excuse de l'ignorance ; nos ministres savaient tout, et ce fait seul qu'ils tenaient le pouvoir, leur fait encourir une responsabilité pleine et entière. Quels sont les faits recueillis dans l'enquête du comité de M. Roebuck? Voici la statistique que je trouve dans l'appendice du rapport. Il paraît que l'effectif des troupes, tant officiers que soldats de toutes les armes, qui débarquèrent en Crimée avant la bataille de l'Aima, était de 26,800 hommes. A cette bataille, les Anglais furent plus nombreux que leurs alliés fran-
çais. A la mort du maréchal Saint-Arnaud, et après le mouvement de flanc sur Balaklava, lord Raglan devint, par rang d'ancienneté, le commandant supérieur, et, dans le partage des opérations du siège, réserva pour lui et pour ses troupes une part égale à celle du général Canrobert. Dès ce moment, notre armée, assujettie à un excès de fatigue, commença de dépérir. La position périlleuse de notre camp et l'étendue trop grande de nos lignes par rapport au nombre de défenseurs qui les garnissaient, eurent pour conséquence la bataille d'inkermann, que suivirent les travaux encore plus rudes des tranchées, les froids et les privations de l'hiver. Le tout se résume dans « l'état » mensuel des malades et des blessés que voici :
1854 Octobre. . . . 11,988 malades et blessés.
— Novembre. . . 16,846 —
— Décembre. . . 19,479 —
1855 Janvier. . . . '23,076
Ce mois est le dernier sur lequel nous ayons des chiffres complets. Malgré les renforts venus tant d'Angleterre que de nos garnisons coloniales, il y eut un moment où notre armée fut réduite à 12,000 hommes valides. Qu'une grande partie des maladies et de la mortalité qu'elles causèrent doive s'expliquer par Tinsuffisance des renforts, c'est ce qui résulte des témoignages recueillis par le comité d'enquête. Le général Evans et le duc de Cambridge ont été très explicites à cet égard. Selon le duc, il n'est nullement douteux que, si, au lieu d'envoyer de temps en temps quelques poi-
gnées d'hommes^ on avait d'un seul coup renforcé l'armée de 8,000 ou de 10,000 hommes, on eût prévenu beaucoup de maladies. De son côté, le duc de Newcastle, tout en confessant son impuissance à trouver des hommes, déclare que l'excès de travail imposé à nos soldats venait de la disproportion entre leur nombre et l'étendue des lignes qu'ils avaient à défendre. Ce n'était qu'en puisant dans les rangs de la population anglaise qu'il aurait été possible de combler les grands vides causés par la mort et les maladies, et je désire appeler votre attention toute spéciale sur la marche des enrôlements. Le chiffre des recrues finalement acceptées pour l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie, est le suivant :
1854 Octobre 2,091
— Novembre 5,374
— Décembre 6,G00
1855 Janvier 6,553
— Février 4,073
— Mars 4,514
Ce sont là les derniers rapports officiels. On remarquera bien que le chiffre des malades et blessés, pendant les quatre mois d'octobre, novembre, décembre et janvier, s'éleva en moyenne au chiffre de 18,000 hommes par chaque mois, les morts non compris, tandis que les enrôlements volontaires ne dépassaient pas 5,100 hommes, par mois également. A la Chambre des communes, lord John Russell avoua qu'il s'en fallait de 20,000 hommes que le chiffre des recrues voté par le Parlement fût atteint; et cette année-ci un député a
lUCUAUD COBDEN. 1^71
déclaré, en présence des ministres^ sans être démenti, que le déficit montait jusqu'à 40^000 hommes. Et pendant tout ce temps, tandis que notre armée fondait ainsi, faute de ces renforts que le gouvernement ne pouvait pas lui envoyer, par suite de la répugnance que nos concitoyens montraient à s'enrôler, — ce sont les termes mêmes du duc de Newcastle, — nos journaux et nos orateurs belliqueux ne cessaient d'assurer que le peuple désirait la guerre plus ardemment que les ministres ou le Parlement eux-mêmes. Comme preuve que les renforts envoyés en Crimée étaient inférieurs comme qualité et insuffisants comme nombre, je cite le témoignage du commandant en chef devant le comité de Sébastopol, lord Hardinge. « Il ne nous fallait pas plus de soixante jours pour dresser passablement nos recrues quand elles arrivaient sur le champ de bataille. Mais on s'apercevait qu elles n'avaient ni os, ni muscles, en un mot, qu'elles étaient trop jeunes. Quand vinrent les mois d'octobre, de novembre et de décembre, et qu'il leur fallut passer l'hiver en Crimée, les conscrits ne purent, comme on devait s'y attendre, supporter les intempéries du climat de la Crimée et le rude travail des tranchées, ainsi qu'auraient pu le faire des soldats de 1808.
«Donnez-nous un homme robuste, et soixante jours suffiront pour son premier apprentissage et pour le disposer à devenir ensuite un excellent soldat. Ce sont des garçons de dix-huit à vingt ans qui nous arrivent, tandis qu'il nous faudrait des hommes faits, et le nombre de ceux qui dépassent vingt et un ans est très
272 RICHAKD COBDEN.
petit. » Je pourrais citer des extraits du, témoignage de sir de Lacy Evans, du duc de Cambridge et d'autres officiers de l'armée de Crimée à Tappui des déclarations de lord Hardinge. Et disons-le une fois pour toutes, on voit par le témoignage de ces officiers ce qu'il faut penser des arguments en faveur d'une plus forte armée permanente, dont nos oreilles sont rebattues depuis quarante ans de paix. « Donnez-nous, dit le commandant en chef, des hommes vigoureux et bien bâtis, en soixante jours, nous en ferons d'excellents soldats. » Mais ce qu'il lui fallait pour cela, c'étaient les os et les muscles de l'homme fait, et non les chairs molles et les cartilages de l'adolescent. De môme, quand on l'invita à expliquer le terme inefficierit dont il s'était servi à l'endroit des renforts reçus en Crimée, et à dire s'il entendait par là qu'ils n'avaient aucune instruction militaire, Une tint pas un autre langage. Ces conscrits, militairement parlant, ne savaient rien ou presque rien; mais ce n'était là qu'un bien petit mal à côté de leur extrême jeunesse. Arrivés en Crimée en hiver, ces enfants ne servirent qu'à encombrer les hôpitaux. Ils fortifièrent si peu notre armée, qu'enfin, après des privations et des souffrances sans pareilles, endurées dans l'espoir chimérique de rivaliser avec nos alliés, nous dûmes leur céder une portion du terrain que nous avions occupé aux débuts du siège et qui devait être l'emplacement du triomphe final, et, dès ce moment, on peut dire que les forces anglaises prirent peu à peu le caractère d'un contingent de l'armée française. Les témoignages portés devant le comité ne vont pas plus loin que le mois de mai ; mais
IIICIIARD COBDEN. 273
malheureuremeiit, depuis cette époque, nous avons des preuves de visu que le caractère de nos recrues ne s'est point amélioré. 11 suffit de jeter un coup d'œil sur les sentinelles qui font faction aux portes de nos édifices publics ou sur un peloton de conscrits à Texercice, ou bien encore sur les jeunes gens auxquels le sergent recruteur a affiiire dans nos villages, pour s'apercevoir bientôt que ce ne sont pas « les os et les muscles » de notre pays, mais bien « les cartilages » qui entrent dans les rangs de notre armée. Malheureusement les plus récents événements de cette guerre ont dû nous convaincre qu'il est très dangereux, pour parler comme réminent correspondant du Times, « de confier l'honneur, la réputation et la gloire de la Grande-Bretagne à des jeunes gens indisciplinés, brusquement enlevés à la charrue ou recrutés dans les ruelles de nos villages. » Et ce serait seulement rendre justice à nos officiers que de dire bien haut que, dans Fattaque infructueuse sur le Rédan, si nos hommes sont tombés dans une confusion inextricable, ce n'a point été par manque de bravoure, mais faute de ce calme, de cette force et de ce sang-froid qui sont l'apanage du seul âge mur. Comment se fait-il que la vérité sur tout cela soit mieux connue ailleurs qu'en Angleterre ? Pour citer le Times seulement : « Dans tous les cafés et sur toutes les promenades du continent, on s'entretient de la piteuse figure que fait l'Angleterre dans cette guerre ; » et cependant aucun mot d'avertissement n'a été adressé au pays. On ne lui a point demandé des hommes valides pour remplir les vides de l'armée de Crimée. Loin de là, tandis
qu'elle accablait des reproches les plus outrés le Parlement, les ministres, l'aristocratie et les chefs militaires, la presse, les réunions électorales et même la chaire comblaient le peuple anglais des éloges les plus extravagants. Mais je ne veux pas aller plus loin sur ce terrain, je reviens à la question pratique, et j'appelle sur elle toute votre attention.
Comment se propose- t-on de recruter des hommes (et non des enfants) pour la défense de ce qu'on appelle la cause de la civilisation et de la liberté européennes contre un despotisme qui vise à une domination universelle ? Si les grandes phrases qui nous assourdissent depuis deux ans ont une signification quelconque, les Anglais se sont chargés non seulement de leur propre besogne, mais encore de celle de la moitié de l'Europe. Une telle besogne, nous ne pouvons la confier à une armée de mercenaires étrangers, puisque partout nos agents recruteurs, — j'ai honte de le dire, — ont été empêchés de remplir leur mission, menacés et emprisonnés. Non seulement les Etats-Unis, mais encore la Prusse, la Suisse et même la ville de Hambourg, n'ayant pas permis que leurs citoyens prissent part, même à nos frais, à une lutte entreprise, s'il fallait nous croire, pour leur indépendance, nous devrions avoir honte de la confier de nouveau à des gars étourdis ! Et d'ailleurs, ces méchants conscrits nous font eux-mêmes défaut au moment de leur plus grand besoin, puisque 20,000 seulement se présentent, alors que le Parlement en réclame 40,000 pour garnir les rangs de notre armée d'hommes faits. Les pays étrangers connaissent deux moyens également
RICHARD CORDEN. 275
efficaces pour recruter une armée régulière. L'un de ces moyens est la conscription^ comme on la pratique en France, où un certain nombre d'hommes d'un certain âge, pris dans tous les rangs de la population, tirent au sort chaque année, et où celui qui a le malheur de tirer un mauvais numéro est obligé, noble ou paysan, de servir en personne, ou de trouver un remplaçant, dont le prix varie de 80 à 200 1. sterl., selon les circonstances. L'autre moyen est celui qu'on emploie aux Etats- Unis ; la législation fixe l'effectif de l'armée, et celle-ci se recrute par voie d'enrôlements volontaires. Ce procédé a toujours réussi là-bas, et quand les Etats-Unis déclarèrent la guerre au Mexique , cinq fois plus d'hommes qu'il n'en fallait s'offrirent ; et toutes les classes et toutes les professions montrèrent un empressement égal. On vît le journaliste échanger la plume contre l'épée, l'avocat quitter ses dossiers, le médecin ses malades, le fermier ses champs, pour se faire soldats. Le président actuel des Etats-Unis, homme d'un âge déjà mûr, et qui jouissait comme avocat d'une vaste clientèle, abandonna sa famille et sa profession, et s'enrôla comme volontaire. Ce procédé, en fait, est le nôtre, avec cette différence essentielle toutefois qu'en Amérique, la popularité d'une guerre se montré à l'empressement même des citoyens à y prendre part. Reste un troisième système, que l'on nous a recommandé d'adopter, et qui consiste à augmenter les primes d'engagement de façon à tenter plus de monde à se ranger sous les drapeaux. Mais cette combinaison est sujette à cette objection, que^
dans ces temps de locomotion à bon marché, l'on ne serait pas sûr de conserver les recrues après qu'elles auraient empoché l'argent de leur enrôlement; et on s'est aperçu, comme dit lord Hardinge, que plus on augmentait la prime d'engagement, plus les désertions se multipliaient.
Il ne m'appartient pas de décider lequel de ces trois moyens est le meilleur, et devrait être adopté pour la continuation d'une guerre qu'en mon for intérieur, je regarde comme la moins nécessaire, la plus téméraire et la plus inutile de toutes celles que Vhistoire mentionne^ et qui pour ses motifs de visionnaires n'a d'analogie qu'avec les Croisades. Malheureusement, il ne suffit pas d'être opposé à une guerre pour échapper à ses conséquences. La sûreté et la prospérité du pays, les nouvelles charges qui peuvent nous incomber, la durée probable des hostilités et pardessus tout, — parce qu'il résume tout, — l'effet que la politique qui nous a dicté cette guerre, et la façon dont elle a été conduite peuvent avoir quant à notre réputation et à notre honneur : voilà autant de considérations d'une importance aussi essentielle pour les adversaires de la guerre que pour ses partisans. Nous sommes donc en droit de discuter la façon de la conduire. On nous parle de la nécessité de maintenir notre prestige national, et il n'y a point un partisan de la guerre qui soit plus désireux que moi-même de grandir la véritable gloire et d'accroître la juste influence de l'Angleterre. Mais je crois que les partisans de la guerre, par leurs hautaines prétentions et par la mesquine exécution de leurs plans, ont tout juste fait le contraire de ce qu'ils souhai-
taient faire, très sincèrement d'ailleurs, je n'en doute pas. Les nations, comme les individus, sont jugées moins par ce qu'elles ne font pas que par la distance qui sépare leurs verbeuses professions de leurs actes mêmes. Les Etats-Unis, par exemple, ne perdent nullement de leur prestige en limitant leur armée régulière à 10,000 .ou à 12,000 hommes, et leur marine active à un seul bâtiment de guerre en commission, si môme ils en ont un. Au contraire, leur attitude a de la dignité, puisqu'elle se règle sur le principe de non-intervention absolue, et la force qu'ils ménagent ainsi les rend une des plus formidables puissances du monde. Mais, si r Amérique se piquait de défendre les libertés de l'Europe et de protéger la civilisation du monde, l'état de ses armements la rendrait la fable de tous. Eh bien ! à notre parti de la guerre à tout prix qui parle si étourdîment d'humilier et de soumettre à une paix abjecte un empire de 60,000,000 d'habitants, et qui pour cela envahit un territoire distant de 3,000 milles de notre pays, et brave dans les conditions les plus désavantageuses la race la plus opiniâtre du monde; à ce parti qui traite avec mépris la neutralité de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Prusse, du Danemark, de la Suède, de la Hollande, et qui, conjointement avec la France, s'arroge l'honneur exclusif de mater, — pour parler comme le faisait récemment un de nos amis aux applaudissements de ses électeurs, — de mater « une puissance barbare « désireuse de fouler aux pieds la civilisation et d'écra- « ser l'Europe » : à ce parti, je dis, moi, qu'il rendra ce grand pays ridicule, en abaissera le prestige, qu'il nous
278 RICHARD CÛRDEN.
vaudra des affronts et des insultes, et qu'il nous prépare de nouvelles guerres, s'il ne met promptement son langage au niveau de ses actes, ou s'il n'élève ces actes euxmêmes à la hauteur de ses ambitieuses prétentions.
Il y aurait bien aussi quelque chose à dire sur un sujet bien fait pour s'imposer à l'attention d'esprits réfléchis : je veux parler du risque que court notre récente alliance avec la France, pour peu que le sang des paysans français, qui n'ont jamais été fort sympathiques à cette guerre, continue de couler à flots pour le plus grand honneur et la plus grande satisfaction de notre parti de la guerre. Si ce parti doit persévérer dans ses desseins avoues, nous ne sommes, en efi'et, qu'au début des hostilités, et même la conquête de la Crimée ne mettrait pas fin à la lutte. L'Autriche doit se réjouir en son cœur, si elle en a un, de voir trois puissances pour aucune desquelles elle n'a la moindre sympathie, s'épuiser toutes trois dans une lutte mortelle, loin de ses propres frontières. La Prusse et l'Allemagne sont presque unanimes dans leur neutralité, neutralité armée au besoin. Nous resterons donc chargés seuls, avec notre allié français, d'achever la tâche que nous nous sommes imposée. Chaque pas en avant que nous faisons sur le territoire russe, il faut le faire à la baïonnette, et en nous emparant de travaux défensifs, car les Russes n'ont jamais livré une grande bataille sur leur sol sans recourir à des redoutes et à des retranchements. Pour vaincre cette résistance, il faudrait des hommes, et non ces enfants que racolent à cette heure nos sergents recruteurs; il faudrait faire appel à la force
RICHARD CORDEN. 279
virile de FAngleterre. C'est à cela que la presse, les orateurs et les chefs du parti de la guerre doivent s'évertuer maintenant. Si, comme on nous le crie sur tous les tons, cette guerre entreprise en faveur de la liberté et de la civilisation d'un continent qui ne juge pas nécessaire de se défendre lui-même, si cette guerre est celle du peuple, celui-ci ne manquera pas de répondre à cet appel; et si ce n'est qu'une guerre de diplomates et de journaux, il y restera sourd.
En attendant, tout le monde, les partisans de la guerre comme ceux de la paix, s'accommoderait d'un ton moins emphatique et moins arrogant, j'imagine, que celui que nos organes de l'opinion publique affectent, non seulement vis-à-vis de la Russie, mais encore de la Prusse et des autres puissances neutres; ou bien, s'il plaît à nos habiles orateurs et publicistes de continuer leurs déclamations sur une guerre vigoureuse, qu'ils se préparent du moins à y prendre part eux-mêmes, après y avoir convié tous les autres. Et que nos héros de banquet et de taverne me permettent d'ajouter, quelque haut rang qu'ils puissent occuper, que le moment d'entonner le Rule Britannia ou tout autre chant triomphal n'est pas encore venu. La Grande-Bretagne a quitté cet Océan qu'elle domine pour aller chercher des aventures sur un autre élément qu'elle ne régit pas, et si la dixième partie seulement des hauts faits d'armes qu'on annonçait doit s'accomplir, il faudra que tous les partisans de la guerre entre vingt et un et cinquante ans se tiennent prêts à aller à la rescousse.
Avant de terminer, je voudrais exprimer l'espoir que
280 RICHARD CORDEN.
cette partie du public qui réfléchit et qui, en somme, détermine la politique nationale, s'éveillera bientôt au sentiment de sa responsabilité. Nous avons envahi le territoire russe, il faut s'en souvenir, et nous sommes les agresseurs. Or, nous n'avons pas encore défini, même en pensée, les termes qui nous satisferaient et auxquels nous consentirions à nous retirer; et il est peu probable que, dans ces conditions, les premières ouvertures d'une paix acceptable viennent de la Russie. La première condition d'un arrangement pacifique doit être l'évacuation par nos troupes du territoire russe, et, pour le dire en passant, les ravages que nous avons exercés sur son littoral ne sont pas faits pour nous faire honneur, ne sauraient nous dédommager des pertes, des misères et des dangers que la prolongation indéfinie des hostilités nous attirerait. Et qui donc aujourd'hui réclame cette prolongation ? A part les gens qui sont au pouvoir, y a-t-il un homme d'Etat de quelque poids et de quelque autorité dans le pays qui ne soit pas un partisan de la paix dans les conditions où elle peut être conclue à cette heure? Dans quel intérêt d'ailleurs continuer la guerre? Ce n'est pas dans celui de la Turquie, car chaque nouveau jour de la lutte diminue les chances de sa résurrection. Ce n'est pas davantage dans l'intérêt des classes dirigeantes de l'Europe, puisqu'elles désirent la paix ; ni dans celui de la démocratie, puisque tous ses chefs, à l'envi l'un de l'autre, ont dénoncé la guerre comme un inutile gaspillage de sang humain. Quant à la France, on snit que son gouvernement penchait pour la conclu- S'on (le !;i pnix après les conférences de Vienne; et on
dit, comme je le crois fermement pour mon compte, qu'en ce moment ses sentiments demeurent les mêmes. Dans l'intérêt de qui veut-on alors continuer de se battre? On nous a dit à la vérité que la guerre, jusqu'ici considérée comme un mal parfois inévitable, mais un mal enfin, peut servir d'antidote à l'égoïsme d'un siècle mercantile, et que les vertus viriles risqueraient de s'éteindre si de temps à autre elles ne se retrempaient sur le champ de bataille. Il y a des esprits légers qui sont tellement dépourvus d'équilibre, qu'ils s'abandonnent entièrement à chaque émotion ou à chaque lubie populaire, et qui jadis, quand tous les cœurs se réjouissaient du maintien de la paix internationale, déclamaient contre les hommes de guerre, tandis qu'aujourd'hui, alors qu'un esprit sanguinaire l'emporte momentanément, ils parlent dédaigneusement du « chancre » de la paix. Voilà ceux qui nous demandent de croire que le spectacle des souffrances humaines qui s'étale en Crimée depuis un an, et qui a converti ce beau pays en un Pandémonium terrestre, est nécessaire à la régération du genre humain; que les meilleurs et les plus purs sentiments de notre nature rencontrent des conditions favorables à leur développement dans un milieu impur et si contraire à la nature que la vie de famille n'y a point de place; qu'une occupation enfin où toutes les facultés de l'homme tendent à détruire son sembable et à se préserver soi-même, est une école où l'on désapprend l'égoïsme, où on apprend à pratiquer l'amour désintéressé du genre humain. Et c'est là ce qu'on veut que nous croyions ! Quand nous en serons
venus à affirmer que l'Evangile est une fable, et les enseignements du Christ une tromperie, nous le croirons, mais jusque-là nous ne le croirons pas.
Veuillez agréer, Monsieur, mes excuses d'avoir tant empiété sur les colonnes de votre journal et me croire votre tout dévoué.
LUI Lettre de M. X... à M. Cobden.
12 novembre 1855.
Cher Monsieur Cobden, Notre aimable amie, M°" Schwabe, m'a montré votre réponse à certaines remarques que j'avais faites à la hâte sur la guerre. Permettez-moi d'ajouter un mot ou deux. Quoique ne pouvant rien dire de nouveau, je ne veux pas que vous vous mépreniez sur mes véritables opinions à l'égard de cette grande question. Voici ma profession de foi. Je regarde la Russie comme la personnification du despotisme, comme le champion de la légitimité, et comme l'ennemi de la liberté et du progrès humain. On voit ce qu'elle est capable de faire par la condition actuelle de la Pologne et de la Hongrie, et Sébastopol nous dit assez qu'elle se préparait à commettre d'autres violations à la liberté européenne.
RICHARD CORDEN. 283
Il n'y avait que la guerre qui pût arrêter une telle puissance : il fallait la contenir tôt ou tard, si TEurope voulait rester libre. Nous n'avions pas le droit de léguer cette lutte à notre postérité, et c'était un devoir qui nous incombait à nous-mêmes. Si on croit que Dieu veut la liberté et le bonheur du genre humain, défendre la liberté contre ses ennemis, c'est assurément remplir une mission divine. Cette doctrine n'a rien du fanatisme. Les Russes auraient d'aussi bonnes raisons de se féliciter de leur défaite que nous-mêmes de notre victoire ; car cette défaite pourrait, par la grâce de Dieu, leur procurer le même bonheur national que la victoire nous assure à nous-mêmes. Je n'ai pas cherché, moi, à justifier cette guerre par sa popularité, bien que je croie que Dieu parle souvent par la voix du peuple. Vous comparez l'enthousiasme universel en faveur de la lutte actuelle avec l'appui donné par le peuple à la guerre de 1792-93; mais vous savez bien qu'il n'y a pas d'analogie entre les deux cas. l^es honnêtes gens qu'on molestait alors à cause de leur opposition à une guerre entreprise pour réprimer la liberté, — mon père était de ce nombre, — ces honnêtes gens, s'ils vivaient encore, se seraient associés de cœur et d'âme au sentiment actuel. Je ne suis pas de ceux qui voudraient abuser du nom de Dieu, en le mêlant à la conduite de nos opérations militaires; cependant je crois à la présence divine au milieu des conflits sanguinaires de la guerre aussi bien que dans les plus heureux événements de la paix. Que la guerre soit en elle-même un mal sans mélange, c'est ce que je sens profondément ; mais il en est de
même du choléra, d'un tremblement de terre, des tempêtes hivernales, qui coûtent chaque année la vie à tant de braves marins. De fait, la variété même des maux auxquels la nature humaine est sujette devrait nous amener à en moins redouter les diiFérentes phases, d'autant qu'en dépit de tous ces maux, le monde progresse, et que nous savons qu'ils n'affectent que le corps et n'ont aucune prise sur l'âme. Je ne demande pas quels motifs mesquins et mondains ont fait naître la guerre, ni à quelles influences indignes nos hommes d'Etat ont cédé en la poursuivant. Je ne crois pas que ce soit eux ni le diable qui nous aient entraînés dans cette lutte; et quelle qu'ait pu être l'opinion du duc de Wellington à cet égard, je crois que la justice de Dieu se manifeste par la folie et la perversité même de l'homme. Il en fut ainsi en 1776 ; et s'il est permis de juger par les résultats de l'origine des causes, je dirai que la guerre de l'indépendance américaine, juste et nécessaire au moins d'un côté, fut spécialement l'œuvre de Dieu. Je n'ai pas besoin de vous indiquer quels bénéfices les deux belligérants en ont finalement retirés. J'ai lu votre lettre dans le Times. Les statistiques que vous citez peuvent être exactes, mais elles ne touchent pas à la question en elle-même. Il semble en résulter seulement que nous éprouvons plus de difficultés à venir à bout de nos desseins que nous n'avions pensé tout d'abord, et il est possible que ce soit la Providence qui le veuille ainsi. N'espérez pas nous effrayer par l'exposé de toutes ces difficultés. Faites voir plutôt que cette guerre est injuste, que la Russie est une puissance pacifique et nullement
agressive, que Sébastopol a été construit dans une pensée commerciale, et vous aurez chance alors d'ébranler les esprits. En attendant, nous avons devant nous un noble devoir, et il faut le remplir sans en exiger le prix. C'est une logique que tout cœur anglais comprendra.
Lettre de M. Cobden à, M. X.
Midhurst, 17 novembre 1855.
Cher Monsieur, Le même jour où je recevais la lettre dans laquelle vous vous eiForciez de démontrer qu'en voulant arrêter les projets menaçants de la Russie, nous défendions la cause de Dieu même, je recevais le Times de vendredi, qui contient deux articles , dont Tun recommande l'annexion de l'Oude à notre empire de l'Inde, sous le triple prétexte des dissensions religieuses de ce royaume, de sa mauvaise administration, et surtout du danger que l'esprit turbulent des habitants nous faisait courir. Parallèlement à celui-là, un autre article condamnait les agressions de la Russie, et poussait vigoureusement à la continuation de la guerre comme châtiment de
ces agressions ou comme moyen de les prévenir désormais. Je vous prie de les lire tous les deux, en vous rappelant que TOude était déjà un royaume mahométan trois siècles avant qu'il fût question de la Turquie en Europe, de vous demander ensuite si la morale est une alFaire de latitude, et s'il est bien légitime de lancer les foudres de la vengeance divine contre une autre puissance, parce qu'elle cherche à faire en Europe exactement ce que nous n'avons cessé de faire dans l'Inde. Si vous en avez l'occasion, procurez -vous les écrits de l'évêque Héber, lisez ses remarques sur les effets de notre intervention machiavélique dans l'Oude. Elle a préparé l'anarchie et la confusion qui nous servent aujourd'hui de prétexte pour nous emparer de cet Etat.
Je tremble en vérité pour le sort de nos enfants, quand je songe à notre hypocrisie effrontée, qui nous fait trouver meilleurs que d'autres peuples. Depuis douze ans, nous avons annexé à notre empire de l'Inde le Syndh, le Pundjab et la moitié de la Birmanie. Après avoir étudié les circonstances de ces trois annexions, je ne saurais dire laquelle des trois s'est accomplie le plus frauduleusement et de la façon la plus violente et la plus injuste. Je frémis quand je vous vois, en face de faits pareils, prétendre que nous sommes un peuple choisi pour exécuter les arrêts de la justice divine contre les agresseurs. Demandez-moi de discuter les mérites de la guerre à l'égard de nos intérêts égoïstes, et j'y consentirai, quoiqu'il soit peu probable que nous soyons d'accord.
Si vous demandez à un jury choisi parmi les nations
chrétiennes quelle est la nation qui possède en ce moment le plus de territoires violemment arrachés à d'autres pays chrétiens, d'une voix unanime il vous répondra que ce n'est pas la Russie, mais bien l'Angleterre. Posez la même question au monde mahométan, et la réponse sera que c'est l'Angleterre, toujours l'Angleterre; surtout, songez-y bien, je crois qu'il pourra en arriver malheur à nos enfants, si nous oublions tous ces faits. Je crois sincèrement que, dans les affaires des nations, « l'orgueil va au-devant de l'humiliation, et la fierté d'esprit au-devant de la ruine. » Il y a dans l'aspect de nos affaires politiques et sociales quelque chose de bien fait pour amener des hommes sérieux comme nous à se demander s'ils n'ont pas devant eux des devoirs plus urgents à remplir que de se mêler aux disputes des autres.
Je suis, Monsieur, votre tout dévoué.
Lettre de M. X. à M. Cobden.
13 décembre 1855.
Mon cher Monsieur Cobden, Je suis d'accord avec vous sur le chapitre des agressions de l'Angleterre, mais je n'aperçois pas leur analogie avec celles de la Russie. Au moins, n'avons-nous
pas introduit le despotisme dans nos possessions de rinde, et vous devez reconnaître que, quelles qu'aient été nos fautes d'autrefois, maintenant nous marchons vers un bon gouvernement. Mais, tout en admettant nos vieilles erreurs, je pourrais vous demander s'il n'eût pas été heureux pour l'Angleterre qu'à l'époque de ses agressions, d'autres peuples se fussent dressés devant elle, comme maintenant ils se dressent devant la Russie, pour l'arrêter dans sa mauvaise voie et lui éviter, en fin de compte, cette catastrophe que vous semblez prévoir ? Si nous avons commis de grands crimes, et si nous nous apercevons maintenant de leurs conséquences pour les autres et pour nous mêmes, cette sagesse acquise ne nous convie-t-elle pas plutôt à empêcher la perpétration d'atrocités semblables qu'à nous croiser les bras et à laisser, impassibles, le champ libre à lïujustice et au despotisme contemporains? Espérons que Dieu voudra bien accepter nos eflforts et nos sacrifices actuels comme une expiation de nos vieux méfaits nationaux. Mais ces considérations passent à côté de la question même de la guerre. Nous regardons, vous et moi, cette affaire d'un œil si difîerent, qu'il n'est guère probable que nous puissions nous entendre. Vous ne voyez là qu'une querelle particulière entre la Russie et la Turquie, tandis que moi, tout en jugeant la guerre justifiable, même envisagée sous cet étroit point de vue, je la regarde plutôt comme une lutte entre les nationalités et le despotisme. Je trouve donc que c'est une guerre strictement défensive, à l'issue de laquelle les plus grands intérêts s'atta-
chent, à savoir le maintien de la liberté et de la civilisation européennes, et par contre-coup l'émancipation de la Russie elle-même, ou la barbarie pendant de longues générations encore. Et je maintiens que les sacrifices que nous avons déjà faits, tout grands qu'ils puissent être, sont peu de chose à côté de la perspective indéfiniment reculée, sinon rendue tout à fait impossible, d'une lutte qu'autrement nous aurions dû, un jour ou l'autre, soutenir sur nos propres côtes. Quand je dis qu'en combattant pour la liberté contre la violence, nous nous associons à l'œuvre de Dieu, j'affirme une vérité évidente. En osant l'appliquer aux circonstances actuelles, je ne prétends pas dire qu'il y ait une intervention spéciale de la Providence dans nos afîaires militaires et qu'elle ait combattu à la tête de nos soldats, j'entends seulement que, dans la crise actuelle, notre devoir est clair; et je ne connais pas d'autre signification du devoir que de faire la volonté de Dieu.
Remarquez bien que je n'ai rien dit qui tendit à faire croire que je regardais le peuple anglais comme l'exécuteur privilégié des arrêts de la justice divine. Comme je n'entretiens aucune idée fanatique de ce genre, des expressions telles que celles-ci : « lancer les foudres des vengeances de Dieu », ne sont pas à mon usage. Je ne comprends pas môme ces mots comme associés au nom du Dieu d'amour.
Vous tremblez pour l'Angleterre : moi, je tremblerais pour le genre humain lui-même, si je pouvais supposer que Dieu, après avoir créé l'homme avec une aptitude au bonheur presque illimitée, mais avec un savoir
borné et une sagesse imparfaite; que Dieu, dis-je, pût l'abandonner à la seule direction de ses propres facultés si faibles. Toute espérance m'abandonnerait si j'étais convaincu que les affaires humaines n'obéissent pas à une sagesse supérieure à celle de faibles hommes qui en apparence les conduisent. Croyant à cette haute direction, je crois apercevoir dans les résultats de la guerre actuelle une nouvelle ère non seulement pour TAngleterre et ses colonies, mais encore pour l'Europe civilisée,
ainsi que pour la Russie barbare
Votre tout dévoué.
Extrait d'une lettre de M. Cobden à M""' Schwabe à Heidelberg.
Midhurst, 20 mars 1856.
Chère Madame Schwabe,
Vous savez que le bruit court que le jeune prince Frédéric de Prusse doit épouser la princesse royale. J'ai dîné en tête-à-tête il y a quelques jours avec M. Buchanan, le ministre américain, qui lui-même avait dîné la veille à la table de la reine, où il était placé à côté de la princesse royale. Il est enchanté d'elle : il trouve que c'est la plus charmante jeune fille qu'il ait jamais
vue, animée et spirituelle, pleine de gaieté, « ayant une bonne tête, et un cœur grand comme une montagne ». Voilà ses propres mots. Le colonel Fitzmayer a aussi dîné au palais la semaine dernière; et en décrivant la société, il me dit que la princesse, quand elle souriait, semblait illuminer de son sourire toute l'assemblée. Je trouve donc que ce prince de Prusse a de la chance, et j'espère qu'il se montrera bon mari, sinon, quoique je sois un homme pacifique, j'en ferai un casus belli.
Veuillez présenter mes amitiés au chevalier , à M"*^ de Bunsen et à tous les membres de leur famille. Ma femme joint ses bons souvenirs à ceux que je vous envoie, ma chère dame, à vous et à vos enfants.
Croyez-moi à vous fidèlement.
R. COBDEN
Lettre du fils unique de M. Cobden à ses parents, quelques jours avant sa mort ^
Weinheim, 2 avril 1856.
Cher papa et chère maman,
Je suis revenu à Meinheim, mercredi, le 28 mars, après deux semaines de vacances passées à Heidelberg,
' Cette lettre arriva un jour après que la mort de cet enfant leur eut été annoncée par dépêche.
chez M""' Schwabe. L'école s'était rouverte lundi, le 31 mars, et je suis à présent dans la troisième classe. Pendant les vacances, nous avons fait plusieurs excursions, dont une à Neckarsteinach, un très bel endroit situé sur le Neckar. A une petite distance au-dessus de Heidelberg se trouvent trois vieux châteaux, dont l'un a été transformé en maison particulière, et les deux autres sont en ruine. Sur l'autre bord de la rivière, un village est perché sur le sommet d'une haute colline entourée des restes d'anciennes fortifications. Nous sommes allés aussi à Spire, où nous avons visité la cathédrale, qui possède quelques beaux tableaux.
Nous avons visité deux fois la source du Loup. Je me demande ce que dirait Quinell *, s'il voyait les immenses truites qui y nagent. Un garçon jeta dans l'eau quelques petits poissons blancs ; les truites sautèrent dessus, et les avalèrent en une seconde. Quelques-unes avaient plus de deux pieds de longueur, et avaient bien l'épaisseur de ma jambe. Nous irons probablement visiter le nord de l'Italie aux mois de juin et de juillet, et, si vous voulez me dire où sont mon oncle et ma tante, je pourrai aller les voir, du moins s'ils ne sont pas trop éloignés.
A présent il fait très chaud le jour, mais il gèle ordinairement la nuit. Nous nous levons à cinq heures du matin. J'ai un petit jardin avec un joli pavillon au fond, et j'ai commencé à semer quelques plantes. Je ne tiens pas du tout au jardin, mais j'aime le petit pavillon. On
' Un vieux domestique de la famille Cobden.
nous permet quelquefois d'y préparer nos devoirs, ce qui est bien agréable en été. Quatre nids de cigognes sont sur les maisons qui se trouvent à côté de Técole, et les cigognes sont toutes revenues. Tantôt elles rasent le sol en volant, tantôt elles s'élèvent si haut qu'on peut à peine les reconnaître. J'ai grande hâte de vous revoir tous; mais je ne désire pas retourner en Angleterre avant que mon éducation soit terminée, car je ne voudrais nullement revenir ici après en être une fois parti. J'espère que vous viendrez me voir en été. Vous me l'avez presque promis quand j'ai quitté la maison. M'"" Schwabe est partie de Heidelberg jeudi, 27 mars, emmenant avec elle Edmond et George. Elle va placer George dans une école à Berlin, et Edmond doit retourner en Angleterre. Ils resteront deux jours à Dresde pour voir les tableaux. M"" Schwabe sera de nouveau ici dans douze jours, et elle viendra encore me voir. J'espère que vous voudrez bien inviter Edmond à venir à Dunford, sachant que j'ai moi-même passé deux semaines chez eux à Heidelberg. M""* Schwabe occupe huit ou neuf pièces dans l'hôtel du prince Charles. Elle a avec elle deux femmes de chambre et son sommelier. C'est amusant d'entendre causer celui-ci avec les Allemands. Il a appris un peu d'allemand, et, après une demi-douzaine de mots anglais, il en lance un en allemand, et, à l'aide de quelques signes, il arrive à se faire comprendre. Je ne sais pas quand viendra la Saint- Valentin. Je vous prie de m'envoyer quelques jolies valentines pour donner à d'autres. On ne connaît pas cela en Allemagne. M"* Schwabe a été très con-
tente de votre lettre. Elle en a fait un extrait pour envoyer au chevalier de Bunsen ce qui regarde le prince de Prusse. Je crois qu'à son tour le chevalier l'enverra à la reine de Prusse.
Dimanche;, les bois qui couvrent la colline derrière le château ont pris feu, et plus loin^, sur la montagne, on apercevait un second incendie. Le tocsin d'alarme retentit dans toutes les églises, et au bout de quelque temps on avait éteint le feu; mais de grands dégâts avaient eu lieu déjà. La fumée était si épaisse, que l'on pouvait à peine voir les flammes; mais elles éclataient de temps en temps. S'il avait fait nuit, le spectacle aurait été magnifique.
M"' Schwabe, M"' Curtis et la famille du chevalier de Bunsen vous envoient leurs bonnes amitiés. On dit que la paix est signée. Est-ce vrai ? J'ai reçu une lettre de Tomasson. Il se porte bien, et il est très content de quitter Worksop. Il va entrer à l'école de l'université de Londres. Ici, je fais des progrès en allemand, en français, en géométrie et en calcul. Pour le chant et pour le dessin, je suis en arrière; il semble bien que je n'ai pas de dispositions pour les beaux-arts. Je ne sais rien chanter d'après la musique; quand j'ai entendu chanter une mélodie un million de fois, je réussis cependant parfois à la saisir suflisamment pour la chanter en chœur, c'est-à-dire que je suis les autres. Il me faut maintenant vous dire adieu, chers parents.
Croyez-moi votre fils affectionné.
E. COBDEN
P. 5. J'espère que tout le monde à Dunford se porte
bien. Je vous prie, chère maman, de m'envoyer l'adresse de mon oncle et de ma tante dans votre prochaine lettre, pour que je sache si nous devons aller dans leur voisinage. Veuillez m'envoyer des valentines, si le jour n'est pas encore passé. Nous nous sommes bien amusés le 1 " avril. Nous avons envoyé un garçon français dans un magasin avec un papier sur lequel était écrit : Pour un lireutzer de coups de pied. On lui a donné l'argent, et il est parti tout empressé pour acheter ce qu'il y avait sur le papier !
Lettre de M. Cobden à M"^ Schwabe, écrite après la mort de son fils unique, mort de la scarlatine à Weinheim, près Heidelberg.
Dunford, avril 1856.
Ma bien chère amie, Votre lettre nous parvient à l'instant même, et j'envoie tout de suite ces lignes à Chichester pour ne pas manquer la poste. Les trois jours qui se sont écoulés depuis que nous avons reçu la terrible dépêche du chevalier de Bunsen n'ont pas calmé notre douleur, et même maintenant nous sommes encore trop sous le coup du premier étourdissement pour pouvoir sentir l'affreuse réalité dans toute son étendue et toute son amertume. Vous aurez appris sans doute, par le chevalier de Bun-
296 RICHARD CORDEN.
sen, que nous devons avoir la triste satisfaction de recueillir ici les dépouilles mortelles de notre fils. Ma chère dame, s'il vous était possible, sans trop d'inconvénients pour vous, de venir voir ma pauvre femme, je vous serais bien reconnaissant de cette preuve de votre amitié. Je tremble pour sa santé. Elle se sent attirée vers vous plus que vers toute autre personne, parce que vous avez vu une des dernières notre cher garçon. Je ne me dissimule pas cependant que je suis bien égoïste quand je vous prie ainsi de faire un si long voyage, uniquement pour vous rendre dans notre maison désolée.
Je vous écris d'une façon tout à fait incohérente, et je ne sais guère ce que je dis. Que Dieu vous bénisse pour votre lettre, si digne de votre grand et bon cœur. Ma femme me prie de vous dire qu'elle désire qu'on recueille pour elle les petits effets de notre cher garçon, mais laissez des souvenirs à ceux qui Font tant aimé à Weinheim. Encore une fois, ma chère dame, que Dieu
vous bénisse.
Toujours à vous.
E. COBDEN
Lettre du chevalier de Bunsen à M. Cobden.
Charlottenburg, 1 1 avril 1856.
Cher et malheureux ami.
Permettez-moi de vous appeler ainsi, après que le lien de la douleur et de la sympathie nous a encore
rapprochés l'un de l'autre. Vous pouvez bien vous figurer que cette cruelle épreuve que Dieu vous a envoyée est constamment présente à notre esprit. Elle fait le sujet de nos conversations avec M""^ Schwabe, notre chère et commune amie. La part sympathique que la famille Bender • et tout le monde de Fécole ont pris à votre malheur a été vraiment touchante de vivacité et de sincérité. Toute la population a voulu suivre à sa dernière demeure « le fils de l'illustre père ». Le peuple partout sait bien qu'il a en vous un ami véritable.
M. Ellison nous a envoyé hier le rapport médical ci-inclus. Il nous a prié de le traduire et de l'expédier. La traduction est littérale, mais l'original reste ici. M. Ellison, dans sa lettre à M""^ Schwabe, annonce qu'il a montré cet original à son médecin, homme célèbre dans sa profession, et qu'il en a reçu l'assurance, qui est encore une sorte de consolation en pareil cas, que rien du moins n'avait été négligé, et que tous les remèdes que l'art pouvait suggérer avaient été essayés.
Votre propre malheur coïncide avec la venue de cette paix que vous désiriez si ardemment dans votre vif amour de la pauvre humanité. Que Dieu soit béni du retour de la paix ! mais partout on ne la regarde que comme la fin de la première guerre punique, c'est-à-dire cosaque. Le théâtre de la seconde sera l'Italie. Je suis sûr que Napoléon s'y est décidé déjà. Avec de la sagesse et de la modération, l'Autriche et ses clients italiens auraient pu détourner le coup; mais ils sont trop aveugles. Maintenant ou jamais, c'est le moment d'inau-
' La famille du maître d'école.
gurer une vraie Sain te- Alliance pacifique, et Dieu veuille que les fiançailles du 24 mai donnent le signal et soient le symbole de ce grand avènement !
J'ai rintention de publier mon projet d'un tribunal international d'arbitrage et de désarmement universel. Lord Palmerston disait Fautre jour qu'il eût fallu que cette cour d'arbitrage eût existé avant la guerre. L'Italie et la Pologne sont les seuls obstacles à la consolidation des affaires européennes au point de vue international et normal. J'ai confidentiellement communiqué l'ébauche de mes idées à un membre du cabinet britannique.
Voici ce que j'ai à vous demander à vous-même : c'est de ne pas vous laissez détourner de vos nobles efforts par le coup qui vous a frappé. Il est cruel sans doute, mais c'est peut-être une épreuve à laquelle Dieu a voulu soumettre votre cœur si chrétien et si sympathique à tous les élans généreux, afin de l'élever davantage au-dessus des affections purement privées et l'attacher encore davatange aux intérêts de l'humanité elle-même.
Une seconde coïncidence m'a frappé. Nous nous attendons tous à vous voirjouer le rôle proéminent dans cette grande œuvre de l'éducation nationale qui pointe à l'horizon. Voilà un grand et noble but qui s'offre à vous pour sanctifier encore plus votre douleur et pour tendre, au moment de l'affliction la plus profonde, tous les ressorts de votre esprit énergique et puissant. Que la bénédiction de Dieu soit une consolation pour vous et pour M"" Cobden.
Toujours votre sincère ami.
De Bunsen.
Lettre de M. Cobden à, lord X...
Midhurst, 30 avril 1856.
Ce n'est pas par insensibilité à votre bienveillance que j'ai différé ma réponse à votre lettre. Soyez sur que j'ai apprécié plus profondément que je ne saurais vous le dire les motifs qui vous ont poussé à m'écrire. Il a plu à Dieu, dans ses insondables desseins, de nous infliger, à ma femme et à moi, une épreuve bien sévère par la mort d'un fils unique et bien-aimé. Je ne vous cacherai pas que la part sympathique que vous et beaucoup d'autres personnes avez prise à notre douleur l'a quelque peu adoucie, et que ces démarches personnelles nous ont été une consolation dans cet affreux malheur. Nous doutions de notre force à supporter l'épreuve, et un encouragement nous est venu de la part de personnes qui avaient passé, elles aussi, par une affliction pareille. Leurs bonnes paroles nous ont ranimés, et toutefois, au milieudesdoutesetdes ténèbres, on cherche le mot du mystère qui se cache sous les desseins du Tout-Puissant dans ces terribles dispensa tions de sa volonté, et parfois on est presque porté à douter qu'elles puissent impliquer aucun bien pour ses créatures. Mais, encore une fois, l'expression de si bien-
veillantes sympathies, tant de votre part que de la part de ceux qui ont voulu nous la témoigner, quoiqu'ils ne nous connussent point, a illuminé nos ténèbres d'un rayon de lumière et d'espoir, et nous avons pu découvrir un dessein bienfaisant sous ce coup terrible. De pareilles afflictions nous enseignent à nous aimer les uns les autres, et à ressentir davantage les souffrances de notre prochain. Votre bonne lettre, que nous n'attendions pas, nous montre que le vide qui s'est ainsi fait à notre foyer par la mort d'un être chéri, sera en partie comblé par les sympathies qui entourent ceux qui restent affligés et malheureux. Elle m'a inspiré des réflexions consolantes, et je vous en remercie de tout mon cœur.
Je suis à vous bien sincèrement.
Lettres de M. Cobden à M"" Schwabe.
Midhurst, 28 mai 1856.
Chère amie, Depuis notre séjour d'une semaine à Chichester, je trouve que ma femme se porte mieux. Elle s'efforce de maîtriser l'excès de sa douleur, et nos chères petites
filles ont réussi à l'occuper et à la divertir un peu. Le sommeil n'est pas encore revenu toutefois. Elle fait tout son possible pour le recouvrer, passe ses journées en plein air quand le temps le permet, sur la pelouse ou dans les prés. Elle porte avec elle une petite bêche pour arracher les mauvaises herbes. Aucune femme de paysan du village ne saurait être plus laborieuse. Elle ne voit pas une mauvaise herbe sur la pelouse ou dans les champs sans Textirper. A la maison elle tricote. Elle s'est servie de sa plume pour faire quelques copies; mais, jusqu'ici, elle n'a point écrit de lettre. Quand nous irons à Londres, j'espère lui persuader d'écrire à ses enfants. Elle est dans un état d'abattement qui durera, je le crains, encore quelque temps. Elle a lu avec beaucoup d'avidité la lettre où vous racontiez votre visite à Weinheim. C'est surtout tout ce qui regarde les dernières heures de son fils chéri qui l'intéresse. Les lettres de condoléance, toutes touchantes qu'elles soient, n'atteignent pas leur but. Si les sympathies humaines pouvaient consoler un chagrin comme le sien, nous aurions été abondamment soulagés. Les témoignages de ces sympathies nous sont venus, en effet, de tous les côtés, et tout le monde, depuis le prince jusqu'aux pauvres sourds-muets de notre village, s'est efforcé d'adoucir notre peine, et nous en sommes bien reconnaissants, car, même sans résultat, l'intention est bonne, et en offrant leurs sympathies, nos amis font tout ce qu'ils peuvent; mais tout ce qui concerne les derniers jours de son pauvre enfant l'intéresse et la ranime particulièrement.
30^ RICHARD GORDEN.
Je ne sais si vous concevez bien dans quel état d'esprit est ma femme^, et moi-même je serais assez en peine de le dépeindre par écrit. Elle semble avoir conçu le soupçon que son fils n'est pas mort naturellement, et qu'il lui a été, d'une manière inexplicable, volé. Ce sentiment provient de ce que le coup cruel est tombé soudainement sur elle au moment même où elle avait toutes raisons de croire son fils en pleine santé. Si elle avait trouvé son cadavre à la porte de sa chambre, le coup n'aurait pas été plus inattendu. Elle ne manifeste pourtant aucune méfiance à l'endroit des excellentes personnes auxquelles nous avions confié Richard. Tous les détails qu'on nous a donnés sur sa maladie et sa mort écartent tout soupçon de cette sorte, et confirment son esprit dans l'idée que cette mort était inévitable. Cette analyse de Fétat mental de ma pauvre femme a dû vous ennuyer, je le crains, mais je suis sûr que vous ne m'en voudrez pas. Maintenant, venons-en, chère amie, à des sujets moins tristes.
J'ai à vous remercier de m'a voir fait parvenir le volume du chevalier de Bunsen ' . Ce serait présomption de ma part que de louer l'érudition de ce livre; mais je me permets d'offrir au chevalier mes compliments de ce que j'estime encore plus: c'est-à-dire du courage et de l'honnêteté qu'on y trouve. Un ami vient de m'envoyer un exemplaire des Mémoires de sir R. Peel, fragment d'autobiographie écrit en justification de sa conduite dans l'affaire de l'émancipation des catholiques. Ce livre aura
' ({ Les signes du temps, » par le chevalier de Bunsen.
de l'intérêt pour les hommes politiques survivants de 1829. Mais, pour le public en général, il sera aussi ennuyeux qu'un vieux livre bleu (blue book). La foule n'étudie pas ces grands événements pour constater comment ils s'accomplissent, pas plus qu'elle n'examine l'intérieur d'une horloge d'église pour voir de quelle manière ses mouvements s'opèrent: elle ne tient qu'à savoir que tout marche bien.
Sir R. Peel a laissé un autre volume où il explique sa conduite à l'égard des lois sur les céréales (corn laws). Ces autobiographies me rappellent vos mémoires particuliers, et je veux vous raconter une anecdote qui mérite d'y trouver place. J'oublie peut-être quelques détails, mais je suis sûr des faits principaux. Il y a vingt ans, M. Edmond Potter s'occupait d'une certaine branche de l'impression des indiennes qui avait cessé d'être lucrative. Il se convainquit de la nécessité d'améliorer sa fabrication, mais il ne savait pas trop comment. A cette époque, il apprit que M. Schwabe imprimait également des indiennes, et qu'il ne le faisait pas sans profit. M. Potter résolut alors de le consulter sur ce qu'il devait faire. La démarche ne laissait pas d'être extraordinaire. Prier un concurrent de lui livrer les secrets d'une fabrication avantageuse, c'était témoigner d'une grande confiance dans la franchise et le désintéressement de ce concurrent. M. Potter ne s'était pas trompé d'adresse. M. Schwabe lui dit qu'il suivait un système qui était vieux et usé. Que me conseillez-vous de faire ? lui demanda M. Potter. Faites comme moi. Telle fut la réplique magnanime de M. Schwabe, et il lui fit visiter
en détail toute sa fabrique. M. Potter suivit le conseil, et devint en douze ou quinze ans le plus formidable concurrent de M. Schwabe. C'est M. Potter qui m'a raco'nté lui-même cette anecdote il y a quelques années.
A vous très sincèrement.
K. COBDEN
Midhurst, 21 juin 1856.
Chère madame Schwabe, J'ai attendu que vous fussiez de retour à Heidelberg pour vous envoyer une réponse à votre lettre, car je voulais vous parler du précieux manuscrit du chevalier de Bunsen que vous aviez laissé entre mes mains. Je l'ai lu avec attention, mais avec défiance de mes propres lumières, car je me suis identifié en quelque sorte avec le double principe de l'arbitrage international et de la diminution des armements, de telle sorte que j'étais naturellement désireux de voir une aussi grande autorité que le chevalier se ranger à mon sentiment. J'ai donc tâché de tranquilliser ma conscience en me montrant sévère comme critique, afin de faire voir que je tiens autant à la renommée du chevalier qu'à mes propres principes. Je ne sais pas si le manuscrit doit paraître sous sa forme actuelle, ou s'il ne contient que les points principaux d'une argumentation plus étendue, ou bien encore s'il ne doit être communiqué qu'aux membres de la conférence de la Paix. Quelle que soit l'intention de l'auteur, son œuvre servira
certainement la cause que j'ai tant à cœur. Le fait seul qu un homme d'une intelligence si élevée s'est occupé de ce sujet, y fera donner une attention plus grave. Si le travail devait paraître tel qu'il est actuellement, j'aurais quelques observations préliminaires à présenter. Mais, dans l'ignorance où je suis des intentions du chevalier de Bunsen, je ne les développerai pas longuement. En somme, je puis dire que je suis d'accord avec lui, et je suis content qu'il ait adopté le principe de non-intervention comme une partie essentielle de son plan. Je serais tenté toutefois de lui demander s'il ne croit point avoir trop prodigué les détails dans la partie de son travail qui regarde le Sénat de la paix et le Tribunal d'arbitrage. En thèse générale, j'ai trouvé qu'en introduisant un nouveau principe dans la conduite des affaires publiques, il est bon de ne pas entrer tout de suite dans tous les détails d'application, car ceux qui repoussent toute innovation prennent souvent texte de ces détails pour écarter la question principale. Je dirai encore que le sens des remarques de Y introduction sur les essais à commencer, risquerait, sans quelques mots d'explication, d'échapper au lecteur. Je suis d'accord avec l'auteur à l'endroit des arguments qu'il met en avant ; mais j'aimerais beaucoup à savoir s'il est dans l'intention de livrer ses idées à la publicité sous son véritable nom. S'il se décide à le faire, il contribuera largement au succès de la bonne cause. Je tiens à ce que l'ouvrage ne prête pas le flanc à la moindre critique de nos adversaires, et qu'il soit digne de la haute réputation du chevalier. S'il croit que mes observations
puissent lui être de la moindre utilité, je les mets franchement à son service.
Probablement vous voudriez savoir ce que nous avons fait dernièrement. Nous avons interrompu un instant le genre de vie que nous menons ici, et nous sommes allés passer toute la semaine dernière à Londres. Ma femme n'y a vu personne. Il était convenu d'avance que nous ne devions ni recevoir ni rendre de visites. Nous nous sommes promenés dans les parcs, et l'esprit de ma femme s'est un peu détourné de ses tristes pensées en voyant passer et repasser cette foule de visages inconnus. Son frère l'accompagnait souvent, de sorte que j'ai pu donner quelques heures aux affaires. Nous sommes revenus samedi dernier, et nous avons passé cette semaine avec les enfants chez nous. Mardi prochain, nous retournerons pour une huitaine ou une quinzaine à Londres. J'espère que de cette façon je ramènerai peu à peu ma femme à ses rapports avec le monde, et que je pourrai alors m'occuper un peu de mes devoirs publics, quoique, à dire vrai, je ne voie pas trop à quoi servirait en ce moment ma présence à la Chambre. Le différend avec l'Amérique est la seule question qui me cause quelque inquiétude ; et M. Dallas, ministre actuel des Etats-Unis à Londres, que j'ai vu^ m'a donné l'assurance que l'affaire s'arrangerait à l'amiable. Veuillez dire au chevalier de Bunsen que, tout content que je sois que la discussion au sujet de l'enrôlement soit terminée, je ne puis m' empêcher de trouver que le ministère a agi d'une façon mesquine en faisant de Crampton un bouc émissaire, puisque enfin il n'avait
UlCHARD COBDEN. 307
fait qu'obéir à ses instructions, et que lord Clarendon s'était fait son garant jusqu'au dernier moment. A mon avis, quand il a consenti à destituer Crampton, le gouvernement aurait du se démissionner. En se sacrifiant ainsi lui-même, ainsi que l'honneur l'exigeait en quelque sorte, il eût épargné une humiliation au pays. Il reste à savoir si la Chambre des communes votera un blâme contre le ministère, à raison de l'appui qu'il a donné antérieurement à une mauvaise cause, laquelle nous a valu cette difficulté diplomatique. La Chambre des lords semblerait, dans cette occasion, comme dans FaiFaire de Pacifico, plus disposée à faire son devoir.
J'ai fait attention à ce que vous me dites de la candidature du professeur Scott ' : je voudrais bien, si je le pouvais, lui être utile; mais je crois qu'en ce cas, toute tentative d'agir auprès des juges ferait probablement plus de mal que de bien. Je crois que l'on désire sincèment choisir le plus capable; et, s'il en est ainsi, le mérite incontestable de notre ami lui donne une bonne chance. Nous avons reçu la lette sympathique et affectueuse de M™^ Bender et une autre lettre plus courte de M. Bender '\ à qui j ai répondu, le priant d'agréer les excuses de ma femme pour ne pas avoir répondu directement. Hier je vous ai envoyé un journal qui contenait un court récit de la mort de M. Samuel Gurney. M. Sturge, qui assistait à l'enterrement, m'a dit qu'il y avait beaucoup de monde, plus d'une centaine de voi-
' Le pi'ofesseur Scott était candidat au poste de principal de Owens Collège, à Manchester, et y fut nommé. 3 Directeur de l'école où le fils de M. Cobden est mort.
tures et un millier de spectateurs. Il laisse à sa famille le souvenir consolant de mille vertus et de mille actes de bienfaisance. Ma femme vous prie d'accepter cette lettre, écrite de ma main, comme venant aussi de sa part, parce qu elle est personnellement incapable de se servir de sa plume. Elle se plaît à recevoir de vos nouvelles et de celles de vos enfants. Nous vous prions de nous rappeler aux souvenirs de la famille de Charlottenberg * et aux membres de votre cercle.
Croyez-moi, ma chère dame, à vous fidèlement.
R. COBDEN
Lettre de M. Gobden au chevalier de Bunsen.
Glyn Garth, 27 septembre 1856.
Mon cher chevalier de Bunsen,
M""® Schwabe, notre bienveillante amie, nous a persuadé de venir prendre possession, pour un mois ou deux, de sa maison de campagne sur le détroit de Menai, dont la gravure ci-incluse ne donne qu'une faible idée. Le changement de résidence et les leçons qu'elle sera obligée ici de donner elle-même à ses petites filles rendront, je l'espère, à ma femme, un peu de tranquillité et de contentement.
Je ne pouvais laisser notre amie retourner en Alle-
• Habitation du chevalier de Bunsen, pi'ès de Ileidelbi-rg.
magne sans la charger de quelques lignes pour vous touchant les mémoires que vous avez eu la bonté de m'envoyer, et que j'ai communiqués à M. Richard, de la Société de la Paix, qui les détient encore. Je suis heureux de vous savoir dans l'intention de publier vos opinions sur ce sujet dans le deuxième volume de « Signs of the Times »; cela donnera un grand surcroît d'intérêt à votre livre, car chaque nation a son enjeu dans la question. Et le moment est vraiment opportun, car les relations internationales, en Europe, ne sont plus sujettes qu'à la loi de la force brutale. Il est choquant de voir les trois ou quatre grandes puissances s'arroger le droit de disposer à leur guise de tous les intérêts européens. Ce n'est pas que les Russes, les Autrichiens, les Français et les Anglais soient plus intelligents ou qu'ils aient plus de moralité que les Suisses, les Hollandais, les Belges, les Saxons ou les Danois, c'est seulement parce que ceux-là sont les plus forts et ceux-ci les plus faibles. Si vous pouviez aider à mettre fin à un pareil état de choses, en plaçant toutes les puissances sous la protection d'un principe fédéral, ou d'un code international, vous auriez beaucoup fait pour que la conduite des gouvernements fût plus en harmonie avec la civilisation du siècle. Ce faisant, vous rendriez un service aux grandes puissances, aussi bien qu'aux petites. Car le système d'intervention armée nécessite un grand état militaire et maritime, dont la charge est si lourde pour les populations, que, si cela continue, on se croira heureux et privilégié d'appartenir à un pays de deuxième ou de troisième rang, et d'échapper ainsi aux impôts qui écra-
seront les sujets des grandes puissances. Le principe d'arbitrage est tenu en plus haute estime depuis que le Congrès s'est prononcé en sa faveur. Au lieu de rester une utopie^ il est passé à l'état de question pratique; et je regarderai toujours cet acte de lord Clarendon comme une circonstance atténuante dans sa politique étrangère, qui s'est beaucoup trop inspirée de celle de lord Palmerston. Il ne faut pas oublier, à cette occasion, de rendre justice à l'énergie de Joseph Sturge et de ses confrères de la Société de la paix. Ils sont allés à Paris pendant les séances du Congrès, et, au risque de se rendre ridicules, ils ont tellement importuné les plénipotentiaires, que ceux-ci ont fini, de guerre lasse, par se prononcer en ftiveur de l'arbitrage. Ils avaient gagné l'oreille de lord Clarendon, et, probablement, ils ont contribué à lui faire prendre une décision. En vérité, ces bons quakers sont « le sel de la terre ! » Sturge et un autre « ami » sont en Irlande et y cherchent les pauvres victimes de notre blocus et de nos descentes de pirates sur cette côte, afin d'organiser chez nous une souscription en leur faveur. Ceci m'amène à un autre sujet, auquel vous voudriez peut-être faire allusion dans votre volume. Vous savez qu'au congrès de Paris, on a lancé une déclaration contre les corsaires, et que l'on a pleinement reconnu les droits des neutres, qu'il y a soixante ans, l'Angleterre refusait absolument d'admettre. Maintenant, nous admettons : 1° que le pavillon neutre couvre la marchandise de l'ennemi, la contrebande de guerre exceptée; 2° que la marchandise d'un pays neutre, à l'exception de la contrebande de guerre, n'est pas su-
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jette à être capturée sous le pavillon ennemi. Je doute un peu, à la vérité, que les plénipotentiaires aient bien compris toute la portée de cette double déclaration. Vous savez qu'on avait demandé aux Américains d'adhérer au nouveau code maritime promulgué à Paris. Dans leur réponse, ils disent qu'ils ont toujours défendu les droits des neutres, et ils consentent à adopter les deux déclarations ci dessus; — mais, quant aux bâtiments corsaires, ils répondent que, n'entretenant pas de grande marine de guerre comme la France et l'Angleterre, ils se verraient forcés, en cas de guerre, de compter sur leur marine marchande pour la défense de leur honneur, au moins aux débuts de la lutte. Ils donneraient à ces vaisseaux marchands, transformés en bâtiments de guerre, cette même mission de détruire, brûler, couler à fond les bâtiments de l'ennemi et de s'emparer de ses possessions, qui incombe à vos marines royales et impériales. Mais ce système du Congrès refuse à une marine ainsi improvisée le droit de capturer les vaisseaux marchandspour réserver le monopole de cette pratique à vos marines militaires permanentes. Or, les Etat-Unis ne voient pas qu'il soit plus moral de laisser capturer un vaisseau marchand par un bâtiment de guerre, construit ad hoc, que par un navire marchand transformé en bâtiment de guerre. « Si vous désirez « vraiment en finir avec le système de piller la pro- « priété particulière sur mer, comme vous l'avez fait « sur terre, » disent-ils aux plénipotentiaires de Paris, « faites un pas de plus, et déclarez qu'en cas de guerre, « la marchandise de l'ennemi, à l'exception de la con-
« t rebande de guerre ou de la marchandise à bord des « vaisseaux qui forcent un véritable blocus, ne sera « point sujette à capture : A ceci nous consentons « volontiers. » Telle est en substance la réponse des Américains. Elle a beaucoup étonné quelques braves gens chez nous; mais, soyez-en sûr, nous nous verrons forcés d'accepter leur proposition. Ayant été déjà aussi loin que nous Tavons fait au Congrès de Paris, force nous sera, dans notre propre intérêt, d aller plus loin encore. A l'ouverture du Parlement, quelques grands armateurs sont décidés à proposer que la marchandise sur mer soit placée sur le même pied que la propriété privée sur terre. Ce serait une grande révolution dans les usages de la guerre : le butin et les parts de prises étant supprimés, il ne resterait aux combattants que de rudes horions à donner ou à recevoir. Les chemins de fer, par ailleurs, rendront les blocus inefficaces, et de la sorte, la guerre navale deviendra une espèce de duel entre les gouvernements des nations maritimes. Ai-je besoin d'ajouter que tout ce qui diminue les motifs égoïstes qui poussent les peuples à s'entre-tuer, tend aussi à restreindre les chances de guerre? Et n'est-ce pas évident que l'on commence enfin à déserter la pratique barbare des vieux temps, et que les grands intérêts qui tiennent à un paisible exercice du commerce et de l'industrie exigeront un jour ou l'autre que les gouvernements trouvent une autre manière de trancher leurs différends que l'appel au canon et au sabre?
N'oubliez pas dans votre argumentation de faire souvenir les puissances européennes que l'Amérique, des
colonies telles que l'Australie et la Nouvelle-Zélande, etc., sont en voie de rivaliser bientôt avec l'ancien monde, et qu'elles commencent à attirer les capitaux et l'industrie sur des champs d'entreprises plus favorables. Ces nouveaux pays ne connaissent ni « la balance des puissances, ni Véquilibre territorial » de la vieille Europe, ces belles théories qui impliquent l'entretien de fraudes et tout un système de dettes énormes et d'impôts écrasants. Les gouvernements européens doivent prendre leurs mesures en vue de la concurrence que le nouveau monde s'apprête à leur faire. La puissance des Etats- Unis s'est fait sentir au commencement de la dernière guerre, et je sais que M. Buchanan avait prévenu notre gouvernement que toute tentative de renouveler les prétentions que nous iimes valoir en 1812, au prix même d'une guerre, trouverait la plus énergique résistance chez le peuple américain. Il est probable même que ce fut la crainte d'une collision avec l'Amérique qui nous amena à formuler au commencement de la guerre une renonciation à l'exercice de ces prétendus droits. Les Etats-Unis sont encore dans l'enfance, et cependant leur tonnage marchand égale celui de l'Angleterre. Le système des Etats d'Europe repose sur la môme base qu'à l'époque où l'Europe comprenait tout le monde civilisé, et où l'Amérique était divisée en colonies anglaises, françaises, espagnoles, etc. Est-ce que le changement qui a eu lieu dans l'état des choses n'exige pas un changement parallèle dans le système européen ? Est-il possible d'ignorer plus longtemps le fait que l'Europe n'est plus tout le monde civilisé, et qu'en superficie territo-