‹ Richard Cobden, notes sur ses voyages, correspondances et souvenirs. Avec une préf. de M.G. De MolinareChapitre 25 sur 30 · Î4 RICHARD COBDEN · texte numérisé non relu

Î4 RICHARD COBDEN

riale, elle n'en est pas même la moitié? Il me semble que, si Fancien monde ne veut pas déserter la lutte avec la jeune Amérique, il fera bien d'adopter quelque combinaison, — code international ou système fédératif par exemple, — qui garantisse quelque sécurité aux Etats européens, et qui leur permette de se soustraire à ces énormes armements dont le poids accable les contribuables.

Je vous demande pardon de la longueur de cette lettre. Mon excuse est mon vif désir de voir votre nom associé à ceux des hommes qui protestent déjà contre le système de la force brutale qui en ce moment prévaut en Europe. Votre répudiation de ce triste état de choses fera époque dans l'histoire de la marche et du progrès des idées pacifiques. En Angleterre, nous ferons de notre mieux pour répandre vos opinions. Dans une lettre précédente, je me permettais de dire que vous auriez mieux fait peut-être de ne pas proposer un plan complet dans tous ses détails, et de vous borner d'abord à la défense du principe lui-même, dégagé de tons les accessoires qui n'étaient pas strictement nécessaires à l'intelligence de vos idées. Mais c'est à vous de juger.

Ma femme se joint à moi pour vous prier de nous rappeler au souvenir de M"* de Bunsen et de votre aimable famille.

Croyez-moi, mon cher chevalier de Bunsen, votre tout dévoué.

R. COBDEN

RICHARO GOBDEN. 315

Lettres de M. Gobden à M"' Schwabe.

Glyn Garth, 24 novembre 1856.

Chère madame Schwabe,

Vous êtes assez bonne pour prendre quelque intérêt à mes occupations, et c'est ce qui me décide à vous envoyer la lettre ci-incluse *. Quoique le style en soit assez sec et les détails un peu techniques, le sujet touche aux intérêts de l'humanité, et c'est un thème qui attire toujours vos sympathies. Après avoir lu la lettre, auriezvous la bonté de l'expédier au chevalier de Bunsen ? Il s'occupe, je l'espère, du travail auquel il veut consacrer sa haute intelligence, c'est-à-dire la question des relations internationales entre les États européens. Il verra que le temps approche où le monde ne se laissera plus mener aveuglément par les diplomates et les têtes couronnées, pour le plus grand bénéfice des Palmerston et des Louis Napoléon de l'époque. Ce qu'il faudrait, ce serait l'adoption d'une loi ou au moins d'un principe fixe pour contrôler et diriger les rapports internationaux.

Il convient à l'Allemagne, et spécialement à un esprit aussi éclairé que le chevalier de Bunsen, de frayer la voie à ce grand changement. Le jour même où la lettre ci-jointe était lue devant la chambre de commerce, elle recevait une députation de la compagnie américaine et

* Une autre lettre au chevalier de Bunsen sur la question des relations internationales.

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européenne de télégraphie électrique qui lui détaillait les progrès de ce grand travail, qui sera achevé Tété prochain. Un message parti à midi de Londres sera reçu alors à New- York à sept heures du matin, soit cinq heures de moins que la terre n'en met à effectuer sa révolution diurne. Vraiment, dans un siècle où de telles merveilles sont possibles, on ne devrait pas être regardé comme un utopiste lorsqu'on essaie de trouver un meilleur système de rapports internationaux pour l'Europe que « la balance des puissances » et une foi superstitieuse dans la diplomatie occulte.

R. COBDEN

Glyn Garth, 15 décembre 1856.

Chère madame Schwabe,

S'il m'avait été possible de choisir, je n'aurais pu résister à l'invitation si pressante et si amicale que vous nous faites de rester ici jusqu'au commencement de l'année. Mais il y a bien des raisons qui me forcent à rentrer chez moi. Le Parlement s'assemble dans la première semaine de février, et j'ai beaucoup d'arrangements à faire chez moi, ce qui exige du temps.

Par exemple, pendant les vacances, il y a une livraison perpétuelle de livres bleus et d'autres documents qui se sont accumulés pendant mon absence, et que je dois étudier un peu avant que la Chambre s'assemble. Je dois aussi me préparer à prendre part aux débats de la session , et pour cela il faut être chez moi, où je puis mettre

facilement la main sur mes livres et sur mes papiers. En un mot, chère amie, je dois passer un mois à Dunford avant de retourner à Londres. Je sais bien que retourner chez nous dans cette triste saison sera une dure épreuve pour ma pauvre femme * ; mais je ne crois pas qu'un retard de quelques semaines changeât grand' chose à cette inévitable perspective. Du reste^, nous avons pris la précaution d'inviter quelques amis à venir chez nous. J'espère que leur société et les soins de son intérieur seront une distraction salutaire pour ma femme. Mais c'en est assez surtout ceci. Nous irons à Pendyffryn le 24 pour y rester une semaine, ensuite nous passerons un jour à Birmingham, chez M. Sturge, et puis nous nous rendrons chez nous. En attendant, nous devons dire adieu à nos bons voisins d'ici, car tout le monde a été très aimable pour nous. Sir John et lady Sarah Williams se sont montrés pleins d'amitié dès le commencement de notre séjour. J'ai dîné plusieurs fois à Rhianva, et une fois lady Sarah, accompagnée de ses chers enfants, est venue déjeuner et passer l'après-midi avec nous. Les demoiselles Roberts nous ont aussi comblés d'attentions. Nous avons dîné avec leur père, qui m'a fort convenu, et en qui j'ai trouvé un vieillard très avisé et sans aucun préjugé. M. Jones, le curé, est venu souvent chez nous jouer au billard. Je suis invité, ainsi que sir Richard Bulkeley, â aller jeudi visiter les travaux du port de Holyhead. Nous passerons la nuit chez M. 0. Stanley. M. Bazley et M. Ashworth, de Man-

' M"" Cobden n'était pas encore remise du chagrin de la perte de son ftls.

chester, doivent aujourd'hui venir me voir. Je leur ai écrit pour les assurer que vous seriez satisfaite d'apprendre qu'ils passent la nuit sous votre toit spacieux. Nous avons eu deux ou trois jours de tempête, mais le calme est revenu. Mes chers enfants jouissent d'une excellente santé. J'ai prié M. H. Richard de remettre le manuscrit du chevalier de Bunsen entre les mains de votre fils Edmond. Ma femme vous prie d'agréer l'assurance de sa plus vive aifection pour vous et pour tous les membres de votre famille, et je me joins à elle dans ce sentiment.

Ma chère dame, à vous très sincèrement.

E. CoBDEN.

Midhurst, 11 avril 1857.

Ma chère amie, Ma sœur m'a envoyé le petit mot où vous demandez d'une façon si aimable de mes nouvelles. Je suis heureux que ma santé se remette rapidement, après l'excès de travail qui l'avait compromise pendant les élections. Je m'étais imposé une tâche au-dessus de mes forces à Manchester et à Huddersfield. Vous serez un peu étonnée des résultats de la lutte dans chacun de ces deux endroits. Pour moi, cela ne m'émeut guère. Mes bons amis n'auraient pas dû me proposer à Huddersfield, où je n'avais pas les moindres chances, le terrain étant occupé d'avance par une personne ayant beaucoup d'influence locale. En efîet, l'élection n'a été nullement déterminée par des principes publics. A Manchester^ le

RICHARD CORDEN. 31 <)

cas était tout différent, spécialement à l'égard de John Bright, qui s'est tout employé pour les intérêts populaires, et qui souffre d'une maladie que lui ont value ses labeurs excessifs au service du peuple. Certainement, dans ces circonstances, il avait droit à un peu d'indulgence, sinon de reconnaissance, de la part de ses électeurs. Je crains que le changement de leurs sentiments envers lui ne soit dû à leur prospérité nouvelle. Le libre-échange les a enrichis, et ils sont devenus trop prétentieux pour s'accommoder plus longtemps du quaker tout simple et tout uni qui a été si utile aux jours des protectionnistes. Ainsi, ils sont montés à l'échelle qu'il leur tendait, et maintenant ils la renversent : ainsi va le monde. Mais le temps viendra où Manchester aura besoin d'un cœur courageux et d'une parole éloquente pour le tirer d'autres dangers et d'autres difficultés ; alors, il aura du remords de son ingratitude envers John Bright. Far des raisons personnelles, il nous convient à lui ainsi qu'à moi de ne pas être du Parlement pendant quelque temps. Cet incident lui donnera un repos complet dont il a tant besoin, et dont il ne pouvait jouir tant qu'il représentait un grand collège électoral. Quant à moi, plusieurs raisons particulières et domestiques me font désirer un répit dans l'accomplissement de mes devoirs publics. La médecine qui m'a été administrée à ïïuddersfield m'a paru, je l'avoue un peu amère; mais, comme d'autres remèdes, j'espère qu'elle

me fera du bien

Crojez-moi à vous très sincèrement.

K. COBDEN

Midhurst, 26 avril 1867.

Ma chère amie, Je vous renvoie avec tous mes remercîments la lettre ^ que vous m'avez fait parvenir. Soyez sûre que je suis bien reconnaissant de toutes les aimables paroles que vous me prodiguez. Il est toujours agréable de posséder Festime des gens que Ton aime et que l'on respecte, et spécialement quand certaines circonstances vous font craindre d'avoir perdu la confiance du public. — Mon tempérament est de ceux cependant qui supportent bien les petits revers dont la vie politique est parsemée, car je dépends plus de moi-même que du monde extérieur pour le contentement et la tranquillité d'esprit. J'ai vécu pendant près de vingt ans au milieu des agitations incessantes de la politique ; mais pour être heureux, j'ai si peu besoin d'excitation, que jamais je ne suis plus content que lorsque je me trouve seul dans mes bois ou sur les dunes. Ma femme joint ses amitiés aux miennes.

Croyez-moi à vous très sincèrement.

R. COBDEN

Midhurst, 15 mai 1857,

Ma chère amie.

Vous êtes bien bonne d'avoir tant de confiance dans mon jugement, et de défendre ma conduite dans l'aifaire du rajah Brooke, sans même en connaître toutes les circonstances. En réponse à votre demande, je vais vous

* Un billet exprimant le regret de l'exclusion de M. Cobden du Par lement.

donner en peu de mots la substance de Taffaire. M. Brooke est un esprit aventureux, qui se mit un jour en tête de faire voile pour Bornéo, avec un vaisseau en partie chargé de marchandises. Tl entra en relations commerciales avec un prince du pays, le rajah de Sarawak, et finit par le déposséder de son autorité et s'attribuer même son titre ! Tout ceci ne me regardait pas, et je ne me souciais guère ni de M. Brooke ni de ses affaires, lorsque tout à coup, s' étant brouillé avec quelques tribus de son voisinage, il demanda l'assistance de nos bâtiments de guerre. Avec le concours de nos marins et de quelques sauvages, il tua de mille à quinze cents indigènes qui ne se défendirent pas plus que des lapins ou des moutons et ne blessèrent pas un seul de nos hommes. Lors de la réunion, Brooke réclama pour ce haut fait une prime de 15,000 à 20,000 liv. sterl., calculée à tant par tête d'homme tué, sous le prétexte que ces gens étaient des pirates. Je crus alors de mon devoir d'intervenir, et je m'opposai au paiement de cette somme. Naturellement le gouvernement l'emporta sur moi, et je reçus les injures du Times. L'argent fut payé ; mais, en même temps, le ministre introduisit un bill pour mettre fin à ce honteux tarif, et désormais cette pratique fut abolie. Ainsi, comme d'habitude, on a reconnu que j'avais eu raison, malgré les injures dont on m'a si largement chargé. A l'égard du rajah Brooke, je ne suis pas sans une certaine sympathie pour des aventuriers de cette sorte : mais je ne leur fais pas honneur des nobles motifs que l'imagination de votre ami

crédule prête au rajah de iSarawak. Je n'ai pas foi dans

3^2^i RICHARD COBUEN.

ces prétendus apôtres de la civilisation et du christianisme dont les actions sont teintes de sang humain. Dites à votre ami que ce n'est pas par des actes sanguinaires, mais bien en donnant l'exemple de la justice et de la modération à la population païenne qui l'entourait, que sir Stamford Raffies a acquis dans l'Orient une renommée immortelle. Rappelez-lui que le capitaine Cook, quand il visita la Nouvelle-Zélande, agit tout différemment envers les indigènes de cette île. A son arrivée, ceux-ci avaient massacré et mangé quelques hommes de son équipage. Au lieu d'user de représailles à la manière du rajah Brooke, le capitaine Cook fit cadeau à ces pauvres ignorants de quelques porcs et de pommes de terre : ce fut ainsi qu'il les détacha du cannibalisme. Voilà de véritables héros ! des bienfaiteurs du genre humain ! dont les noms seront chéris tant que durera le monde.

Je suis sûr que vous êtes enchantée du grand succès de M'°' Gaskell. La biographie de l'auteur de Jane Eyre est le livre à la mode en cette saison. La critique de VAtheneu7n et des autres revues m'a fait un grand plaisir. Ma femme joint ses amitiés aux miennes.

Croyez-moi votre tout dévoué.

R. COBDEN

Midhurst, 31 août 1857.

Chère amie, La lettre de lord Clarence Paget sera en sûreté entre Vos mains ; je vous en envoie aussi une de ^L Ottway,

que vous pouvez garder. M. Ottway est frère de lady Clarence Paget. Il était député au dernier Parlement, et il ne Test plus, à mon grand regret. Il est en visite chez un de vos voisins, et je le recommande à vos attentions amicales. Il a fait preuve à la Chambre de capacité et d'un caractère consciencieux. J'ai été fort attristé de la mort de ces deux excellents hommes, Eawson et Platt. Ces horribles massacres indiens me font frémir. Il n'y a eu rien de si affreux dans l'histoire moderne depuis la révolution de Saint-Domingue, il y a soixante ans.

Veuillez, ma chère dame, faire mes amitiés aux membres de votre cercle. Votre tout dévoué.

R. CoBDEN.

Midhurst, 28 septembre 1857.

Chère amie, Il n'y a qu'une circonstance où je ne suis pas satisfait d'avoir à vous écrire, c'est quand vous me demandez mon concours pour quelque bon office que vous voudriez rendre et que je ne puis vous le donner. Je regrette d'être dans cette situation à l'égard de votre ami qui sollicite un emploi dans la compagnie des Indes. Je me crois moins que personne en droit de solliciter ou d'accepter une faveur de la part de cette compagnie. Je me suis efforcé, en effet, de l'abolir et de placer l'Inde sous le gouvernement direct de la reine. Il y aurait donc de l'inconséquence de ma part à recevoir maintenant des faveurs de ses directeur:^. Du reste, je suppose qu'il y a

3^24 RICHARD CORDEN.

déjà dans Flnde un grand nombre d'officiers sans emploi, par suite de la révolte de plusieurs régiments indigènes. Il doit y avoir de 70 à 80 régiments qui ont disparu ayant dans quelques cas fusillé d'abord leurs officiers anglais, mais laissant le plus souvent leurs officiers sans besogne, et ceux-ci attendent du gouvernement de nouveaux emplois. Le nombre des régiments européens sera augmenté, mais dans une proportion bien inférieure à celle des régiments qui se sont débandés. Je crois que votre ami ferait très bien de se demander s'il ne fait pas fausse route. Il faut là-bas des hommes plutôt que des officiers. Il ne serait pas mauvais que les pères donnassent à leurs fils quelque 100 livres sterling pour qu'ils allassent s'établir, comme fermiers, dans nos colonies ou en Amérique, oii le climat conviendrait à la constitution des Anglais, au lieu de fixer leurs espérances sur un emploi dans l'armée des Indes, avec la perspective d'un climat aussi malsain que celui de l'Hindoustan. Serait-ce par hasard que défricher la forêt ou cultiver la prairie, soit une occupation moins honorable ou moins utile que celle de flâner dans les casernes ou d'éclaircir un peu les rangs de l'espèce humaine? Que d'affreuses nouvelles de l'Inde ! Elles me font frémir ! Quel résultat après un siècle de contact avec un gouvernement chrétien ! Quand nous entendons le récit de tant d'atrocités commises de sang-froid sur de pauvres femmes et de malheureux enfants, ce récit devrait nous faire rougir tout autant qu'exciter notre horreur et notre indignation. Le docteur Livingstone n'a rien révélé de si horrible chez les races de l'Afrique centrale.

RICHARD CORDEN. 325

Nos souvenirs aiFectueux à tous les membres de votre famille, etc.

Croyez-moi votre tout dévoué.

R. COBDEN

P. S. Voulez-vous avoir la bonté de lire le prospectus qui accompagne cette lettre et, s'il est possible, aider M""* X. dans ses louables efforts pour élever ses jeunes enfants ? Une veuve qui lutte contre l'adversité et qui s'évertue à élever sa famille et à lui donner une position indépendante, mérite bien toutes nos sympathies. Veuillez parler de ceci à M""' Darbishire. M™* X, ne pourra réussir que par le bon concours d'amis qui aient de l'influence.

Midhurst, 16 février 1858.

Ma chère amie, Avant l'arrivée de votre aimable lettre, je désirais vous écrire, car je n'avais pas oublié que je vous devais une lettre. Mais il y a peu de choses dans cet endroit tranquille susceptibles d'éveiller votre intérêt. Quant à la politique, je suis devenu tellement indifférent, que c'est à peine si je lis les articles du Times ou les débats du Parlement pour me tenir au courant des événements. Je passe une grande partie de la journée en plein air, et je deviens un fermier enthousiaste. Pourtant j'ai trouvé le temps de lire la brochure que votre ami m'avait expédiée : ce récit touchant m'a navré; mais je me demande ce qu'on pourrait faire en Angleterre pour porter remède au terrible état de choses qui règne à Naples, et je crains bien qu'il n'y ait rien à faire.

326 lUClIARD cor.DEN.

Je crois mGme qu'une intervention directe dans les affaires de ce pays de la part du peuple ou du gouvernement anglais ferait plus de mal que de bien. La brochure de M. Gladstone en faveur de Poerio était une noble et éloquente revendication des droits de la vérité et de la justice. Et cependant il est possible qu'il ait aggravé la culpabilité des victimes aux yeux du gouvernement napolitain, et qu'il ait amené un redoublement de sévérité vis-à-vis des patriotes au lieu d'alléger leurs souffrances. Le roi de Naples s'est fait un point d'honneur de ne pas céder, et de ne pas se laisser convaincre ainsi d'injustice à l'endroit de ses propres sujets par un étranger. C'est une façon bien mesquine d'agir. Mais le roi de Naples est justement un de ces caractères étroits et têtus qui sont le plus enclins à éprouver des sentiments pareils. A la place de Poerio, j'aurais préféré que cette brochure ne fût pas publiée, et pourtant j'honore l'impulsion généreuse qui a poussé M. Gladstone à l'écrire. Je crois que peu de bien pourrait venir de l'agitation que notre correspondant voudrait exciter dans ce pays- ci à l'égard des affaires napolitaines. Quant aux deux Anglais que l'on juge actuellement à Salerne, il nous faut naturellement les laisser aux prises avec les lois du pays, à moins que nous ne soyons d'avis qu'après avoir modifié -une de nos lois pour complaire aux colonels français', ce serait relever notre dignité

* Lord Palmerston avait présenté un bill pour changer la loi sur la conspiration pour meurtre, à la requête, pensait-on, de Louis-Napoléon, et à un moment où certains colonels français avaient prononcé des paroles offensantes pour l'Aupleterre, On pensa et l'on dit que l'Angleterre était opprimée par la Pi-ance.

nationale que de proposer notre exemple à l'imitation forcée d'un faible Etat comme Naples. Je suis content d'avoir de bonnes nouvelles de vous tous. Que de terribles catastrophes commerciales depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir ! Je vous renvoie la lettre que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'honore les sympathies généreuses de son auteur; mais vous connaissez mes opinions si nettes au sujet de la non-intervention dans les affaires d'autres pays. Ces opinions s'affermissent tous les jours, et elles m'empêchent naturellement de prêter aide à notre correspondant.

Croyez-moi, ma chère dame, à vous très sincèrement.

R. COBDEN

Midhurst. 27 février 1858.

Ma chère amie, Je devrais bien me garder avec vous de toute inconséquence, du moment que vous me faites l'honneur de si bien vous rappeler tout ce que je vous ai écrit. C'est faire un compliment, dans ces temps où tout marche et passe si vite, que de citer à quelqu'un les opinions qu'il exprimait en 1851. Il me souvient fort bien d'avoir hautement approuvé M. Gladstone au moment où il publiait sa brochure en faveur de Poerio, et même, si le résultat en avait été contraire à l'intention de l'auteur à l'égard de Poerio, je ne dirais pas qu'il n'eût pas dû la publier. Je pense comme vous que l'humanité gagne en général quand la voix du génie s'élève pour la défense de la vérité et de la justice. Mais vous inter-

prêtez justement ma façon de voir lorsque vous regardez comme absolument hostile toute intervention armée dans les affaires d'autres pays. Je ne veux pas que le gouvernement d^un pays se mêle des affaires d'un autrC; dût-il même se borner à la persuasion morale. Je vais plus loin encore, et je désapprouve la formation d'une société en Angleterre dans le but d'intervention dans les affaires d'autres pays. Je n'ai jamais voulu accorder mon suffrage aux associations qui s'étaient formées ici pour combattre l'esclavage aux Etats- Unis. Or, je soupçonne votre correspondant de tendre à quelque chose de ce genre en faveur des Italiens. J'admire sa bienveillance, mais je me méfie de son jugement. Je craindrais qu'une telle association n'allât contre son but même, car elle éveillerait les appréhensions des gouvernements italiens et provoquerait de leur part de nouvelles tentatives de répression. J'ai toutefois trop de respect et de sympathie pour ceux qui veulent servir la cause de l'humanité, n'importe où, pour me poser en adversaire systématique de leurs projets. Je suis enchanté du résultat de la motion de Gibson. Il y avait certainement quelque chose de providentiel dans cet étrange spectacle de Bright et de Gibson, venant en pleine Chambre des communes prononcer l'arrêt de mort officielle du personnage qui se flattait, il y a quelques mois, de les avoir terrassés et foulés aux pieds ' .

• M. Gibson et M. Bright s'étaient avancés ensemljle à la table comme représentants de leur division, pour y déposer une motion qui condamnait le gouvernement, et qui eut pour résultat la démission de lord Palmerston.

UICH\RD COBDEN. 329

En lisant la description de cette scène, j'ai regretté pour la première fois de ne plus appartenir à la Chambre.

Ma femme joint ses bonnes amitiés aux miennes, en vous priant de les offrir aux membres de votre cercle intime.

Je suis à vous sincèrement.

R. COBDEN

Midhurst, 23 décembre 1858.

Ma chère amie, Depuis quelque temps, je désire avoir des nouvelles de votre santé et de vos mouvements. Je n'ai pas un seul mot de politique à vous dire. Je ne voudrais pas rentrer dans le tourbillon, d'autres affaires accaparent mon temps. M. Bright s'est jeté, avec toute son énergie, dans la question de la réforme électorale. Mais le peuple est prospère, partant point mécontent, et, dans ces circonstances, il est difficile de beaucoup l'émouvoir. Avec le froment à 50 francs le quarter, il n'y a jamais eu beaucoup d'agitation politique. L'aristocratie nous doit de la reconnaissance, à nous autres libres-échangistes, pour lui avoir appris qu'il est bon de donner libre carrière au travail et à Vappétit du peuple. La grosse miche de pain à bon marché a étouffé le « chartisme » ; elle a endormi jusqu'au radicalisme. Voici une petite lettre assez maigre, mais elle vous fera savoir que nous pensons souvent à vous et que nous désirons, en retour, ne pas être oubliés. Ma femme vous envoie ses amitiés, à vous ainsi qu'à tout votre cercle.

330 RICHARD CORDEN.

Croyez-moi, ma chère dame, toujours à vous bien sincèrement.

K. COBDEN

Lettre de M. Cobden à lord Palmerston.

6, rue de Berri.

Paris, 29 octobre 1859.

Mon cher lord Palmerston, Il convient que je vous fasse connaître ce que j'ai appris et fait depuis mon séjour ici. Mardi, je me suis rencontré, pour la première fois, avec M. Rouher, ministre du commerce : c'était àtable, en compagnie de M. Michel Chevalier. Il est bien disposé pour le libre -échange; mais il n'a pas plus le pouvoir de prendre l'initiative dans les conseils de l'Empereur qu'un écolier n'a le droit de diriger son professeur. Il m'a tout bonnement avoué que tout dépend de l'Empereur, et de l'Empereur seul. J'ai exprimé le désir d'avoir avec Sa Majesté une entrevue aussi peu cérémonieuse que possible , et le lendemain M. Rouher est venu m'annoncer qu'une audience me serait accordée jeudi, à Saint-Cioud. Dans l'intervalle, lord Cowley eut aussi l'amabilité de m'offrir de meprocurer une audience par l'intermédiaire de M. Chevalier.

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