CAUSE DE LA PRÉDESTINATION
prédestination des élus, et cette raison n’est autre que la prévision de certains mérites. Mais cette réponse soulève une grosse difficulté : ce qui est un effet de la prédestination ne peut être la raison, même de convenance, pour laquelle l’homme est prédestiné à ce même effet. Or, tout acte conduisant au salut tombe sous la prédestination. |
D’après la seconde, la raison de la prédestination serait la prévision de l’attitude de la volonté en face du mal, si elle était laissée à elle-même. Dieu prévoit que tel homme résisterait mieux que tel autre, ou encore qu'avec la même grâce un tel résisterait plus longtemps, et, en conséquence, il prédestine celui-ci plutôt que les autres. Mais cette opinion semble retomber : dans le semi-pélagianisme : non seulement progresser dans le bien, mais même éviter le mal est un effet de la prédestination; car nous croyons que le commencement même de notre salut nous vient de la miséricorde et de l’inspiration de Dieu.
D'ailleurs, d’une façon générale, à vouloir assigner une raison à l’élection de Jacob préférablement à celle d’Ésaü, on met en péril la liberté divine. Quelle que soit la raison qu’on indique, du moment qu’il en existe une, il s’ensuit qu’il est plus raisonnable de choisir Jacob plutôt qu'Ésaü : mais Dieu ne peut faire ce qui est moins raisonnable; par conséquent il est impossible que Dieu réprouve Jacob et choisisse Ésaü : donc la prédestination de Jacob serait nécessaire.
La troisième opinion est celle de saint Thomas. La raison générale pour laquelle les uns sont prédestinés et les autres réprouvés n’est autre que la volonté de Dieu voulant manifester sa miséricorde dans la prédestination, sa justice dans la réprobation : si personne n'était sauvé, la miséricorde n’apparaîtrait pas; si tous étaient prédestinés, la justice ne s’exercerait pas. Mais si l’on recherche maintenant en particulier pourquoi Jacob plutôt qu'Ésaü fut l’objet de la prédilection divine, aucune autre raison ne peut être assignée que la volonté même de Dieu. Comme le dit saint Paul, le potier n’a-t-il pas le droit de faire ce qu’il veut de l’ouvrage de ses mains 1?
11 Sent., d. XLI, a. 2, q. 2; p. 366.
Richard n’a pas poussé le problème plus loin. La question qu'il examine n'est nullement celle qui divise les Bañésiens et les Molinistes, et ce serait une entreprise vaine de vouloir l’attirer dans un camp ou dans un autre. Le problème ne fut pas posé dans les mêmes termes au moyen âge que plus tard: la question de savoir si la prédestination à la gloire dépend de la prévision des mérites, disputée avec acharnement depuis le xvi® siècle, ne coïncide pas avec le problème discuté ici: peut-on assigner une raison à la prédestination totale de tel ou de tel individu en particulier 1?
On voit donc que c’est à tort que certains théologiens ont cru apercevoir chez Richard une tendance semi-pélagienne, qu'ils attribuent d’ailleurs à Scot?. A supposer même que notre auteur admiît la possibilité d’une disposition positive à la première grâce, cependant il est manifeste que dans le problème de la prédestination, il ne chercha nullement dans cette disposition la raison de la prédestination.
Les mêmes principes valent pour la réprobation; Richard ajoute seulement que l’obstination peut être une juste peine du péché %, mais qu’elle n’est pas causée, mais seulement permise par Dieu :
« Obduratio secundum quod est paena… dicit quamdam privativam passionem; scilicet inhabilitatem ad susceptionem gratiae, quae inhabilitas provenit ex peccato, Deo permittente, iusto iudicio : habet ergo causam efficientem, scilicet liberum arbitrium, non ipsum Deum; et causam promerentem, scilicet peccatum #, »
Étudiant le mystère de la Sainte Trinité 5, Richard croit que l’on peut déduire la pluralité des personnes de la perfection même de l’être divin :
1 Voir les notes des éditeurs de Quaracchi (Bonaventura, t. I, p. 735). Pour Scot : MINGEs, Die Gnadenlehre des Duns Skotus, Munster, 1906.
? DE SAN, De Deo, Louvain, 189%, t. II, p. 77, 230, note.
3] Sent., d. XL, a. 3, q. 2; p. 362.
* I Sent., d. XL, a. 3, q. 3; p. 361.
$ Pour Scot, voir MiNces, Zur Trinitätslehrre des Duns Skotus, dans Franziskanische Studien, t. VI, 1919, p. 24-35.