BÉATITUDE
q. 4; p. 650). Contrairement à la doctrine de saint Thomas, il soutient que la béatitude comprend formellement un acte d'intelligence et de volonté. Car l’âme doit s’unir à son objet autant qu’elle le peut : or,non seulemeÂt l'intelligence, mais la volonté est capable de s’unir au souverain Bien, qui est l’objet immédiat de la volonté, comme la Vérité est l’objet de l’intelligence (/bid., q. 6; p. 652).
Aussi la béatitude consiste-t-elle principalement dans l’acte de volonté : en effet, c’est par la volonté que l’homme tend principalement vers sa fin, et par conséquent le repos qui constitue la béatitude, sera un acte d'amour. De plus la charité est la plus noble des vertus : l’acte d’amour sera donc l’acte le plus parfait au ciel; et comme c’est dans l’acte le plus parfait que consiste principalement la béatitude, celle-ci sera principalement un acte d'amour. Ajoutez que Dieu est fin dernière avant tout en tant qu’il est Bien suprême; or, le bien est l’objet propre de la volonté. Enfin le dernier argument est tiré du primat de la volonté (Jbid., q. 7; p. 654). Même l’acte béatifiant considéré dans l'intelligence, se rapporte à l'intelligence pratique, plutôt qu’à l'intelligence spéculative (Zbid., q. 8; p. 656). Ici Richard prépare manifestement Scot 1.
La joie diffère de la fruitio, comme la cause diffère de son effet, ou la partie du tout (Zbid., a. 3, q. 5; p.669). Cependant, il est plus probable de tenir que la jouissance (gaudium) n’est pas un simple complément, mais appartient à l’essence même de la béatitude (/bid., q. 6; p. 671).
La vision béatifique postule la lumière de la gloire; celle-ci, selon notre docteur, est un perfectionnement de l’intellect agent, car celui-ci concourt à cette vision (IV Sent., d. XLIX, 2. 3, q. 2; p. 667). L'intelligence, en effet, n’est pas purement passive et réceptrice (/bid., q. 1; p. 666) : de même la volonté est à la fois passive et active (/bid., 4. 4; p. 669).
Outre la béatitude essentielle, les bienheureux jouiront encore d’une béatitude accidentelle (Zbid., a. 5, q. 1; p. 685).
La béatitude du corps est une béatitude accidentelle (IV Sent.,
! Minoes, Skotistisches, p. 289-291.
d. XLIX, a. 5, q. 2; p. 686). Après la résurrection la béatitude des élus sera plus grande, non seulement « extensive », comme l’enseignait saint Thomas, dans sa Somme, mais encore « intensive ». Car l’âme verra plus clairement Dieu après sa réunion au Corps :
« Quia augebitur perfectio suae naturalis virtutis. Quanto autem perfectior est virtus naturalis, tanto, cum aequali adiutorio supernaturali, clarius Deum videt 1. »
Le corps ressuscité sera orné de dons merveilleux : agilité, subtilité, impassibilité et clarté (IV Sent., d. XLIX, a. 4, q.1; p. 673). Ces propriétés auront pour effet de rendre le corps parfaitement souple aux commandements de l’âme et d’en faire ainsi un instrument parfait (/bid.). Avec saint Thomas, et con— trairement à Scot, Richard les considère comme des qualités immanentes (Jbid., a. 4, q. 2; p. 675; q. 6; p. 683).
Quelle est l’origine de ces propriétés ? Notre docteur propose deux explications probables : selon la première, elles sont créées par Dieu ; d’après la seconde, elles ne seront que la conséquence de la gloire de l’âme, qui rejaillira sur le corps et le transformera > c’est la thèse de saint Thomas. Et Richard précise, en disant que la gloire de l’âme fera sortir de la puissance obédientielle du corps lui-même ?, grâce à une vertu divine, ces dons sur— naturels (Jb:d., a. 4, q. 1; p. 673).
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1IV Sent., d. XLIX, a. 2, q. 7; p. 662.
3? Je ne puis admettre l'interprétation du P. Minces (Skotistisches, p. 2963 >; d’après lui, Richard ne comprendrait la redondance de la joie de l’âme sur 1€ corps, que dans un sens moral, comme le veut Scot; c’est à dire l’âme ne concourrait à la production des dotes que per modum meriti : assurément le passa8€ d. XLIX, a. 4, q. 1 ; p. 674, reste obscur ; mais le doute est levé si on lit Zbid., G- 2; p. 675;q. 6; p. 683. — Pour la doctrine de Scot, outre les auteurs cités déjà dans cette étude, on consultera avec profit : K. WERNER, Die Scholastik des sp4teren Mittelalters, t. 1, Joannes Duns Scotus, Vienne, 1881, p. 56,431, 474, 484» 489, 496, 502, 510. — ID., Der Heilige Thomas von Aquin, Ratisbonne, 1859 t. II], p. 52 et passim. — Minces, Zur Theologie des Duns Skotus, dans Theo logische Quartalschrift, Tubingue, t. LXXXIV, 1902, p. 259-273. — In., De Skotistische Literatur des XX Yahrhunderts, dans Franziskanische Studien, t. I V, 1917, P. 49-67: 177-198. — Fr. PELSTER, S. J., Handschriftliches zu Skotus 714 neuen Angaben über sein Leben, même revue, t. X, 1923, p. 1-32.
SOMMAIRE. — Influences prédominantes sur la pensée de Richard. Caractéristique de ses tendances. — Unité de son système. — Orthodoxie de sa doctrine. — Richard, Thomas d’Aquin, Bonaventure et Scot. Le témoin
de l’ancienne école franciscaine.
Deux grandes influences ont dominé la pensée de Richard de Middleton : la tradition séraphique et le génie fascinateur de saint Thomas d’Aquin. Cette emprise du Docteur Angélique est d’autant plus étonnante et plus significative que, conservateur par nature et profondément attaché à saint Bonaventure, Richard se forma à la science au moment de la grande réaction antithomiste, et débuta dans l’enseignement au lendemain des condamnations de Paris et de Canterbury. L’explication en doit étre cherchée dans le tempérament intellectuel de notre docteur.
Dévoué, par principe, à la tradition, préférant la clarté à la subtilité et le solide au brillant, âme délicate et profondément religieuse, pénétré d’un sentiment aigu de sa responsabilité professionnelle, et partant enclin au tutiorisme, Richard s'attacha à la doctrine la plus commune et la plus sûre.
Excellent logicien, il porta son effort à préciser les notions et thèses reçues, plutôt qu’à innover ou à lancer des hypothèses. aventureuses; curieux, par souci d’exactitude, des opinions d’autrui, qu'il expose, pèse et juge avec une rare pénétration et une grande équité, enseignant d’ailleurs au moment où une lutte ardente mettait aux prises les écoles rivales, il fit naturellement une large part à la critique dans ses œuvres théologiques.
Caractère droit et modéré, ennemi des attitudes extrèmes
comme des controverses, il chercha plus volontiers ce qui rapproche que ce qui divise, et dès lors pencha vers un certain éclectisme.
Épris, comme toute l’école anglaise, d’un grand amour du réel et du concret, il accorda une grande importance à l'induction et à l'expérience; théologien, par vocation, plus encore que philosophe, il donna plus de poids à l’argument d’autorité qu'aux déductions a priori, sans toutefois méconnaître la valeur de la raison discursive ou se défier de l'intelligence.
Richard pourrait se caractériser en deux mots : un théologien conservateur, mais éclairé et indépendant. Il s’efforça d’unir la tradition et le progrès. Dans cet esprit, il s’ingénia à intégrer dans la conception qu'il se faisait du monde, de la nature et de la grâce, les éléments de progrès que contenait la doctrine thomiste, dans la mesure où ils lui paraissaient compatibles avec la tradition augustinienne dont son Ordre s'était constitué le défenseur.
On ne rendrait cependant pas justice à Middleton en le considérant simplement comme un éclectique. Si Richard ne possède pas le génie synthétique de saint Thomas, on ne peut lui dénier üne grande cohésion de pensée, ni méconnaître qu’une véritable unité règne dans son système.
En philosophie, Middleton a abandonné la conception mystique de saint Bonaventure pour adopter le point de vue plus rationaliste de saint Thomas. Dans le problème de la connaissance, il a délaissé la noétique séraphique pour se rallier à la théorie aristotélicienne ; et bien qu’il ne se soit pas exprimé avec toute la netteté désirable dans sa thèse sur la connaissance du singulier, cependant il n’a en aucune manière ouvert la voie à Duns Scot.
En physique, au contraire, il a tourné le dos au péripatétisme pour suivre l’école anglaise, et, s’il est vrai, comme le veut Duhem, que la physique d’Aristote était incompatible avec Île progrès des sciences, on peut affirmer que Richard, continué par les nominalistes, est un des précurseurs de la physique moderne.