DATE DU « COMMENTAIRE
portant à la Bulle de Martin IV, alors qu’elle fait allusion à un document différent, comme nous allons le constater. Ensuite, il croit que les grandes luttes au sujet des privilèges éclatèrent surtout en 1286. De plus le silence de Richard comporte plusieurs explications possibles, et par conséquent ne peut servir d’argument en faveur de 1284. En effet, nous pourrions y voir l’effet de la réserve imposée aux Frères, au plus fort de la lutte !. Une autre hypothèse, plausible aussi, serait que le Commentaire fut composé plus tard, alors que la lutte était apaisée et la victoire obtenue. Et ce sera même cette explication que nous serons forcé d’adopter.
Le KR. P. Mortier nous a raconté comment le légat Gaëtani, le futur Boniface VIII, envoyé à Paris par Nicolas IV, mit durement fin à la querelle, enjoignant en vertu de l’obéissance et sous peine de privation d'office : « que nul maître, à l’avenir, ne prêche ni ne dispute sur les privilèges des Frères, ni publiquement, ni secrètement. Nous n’avons pas été appelés pour acquérir la science, mais pour sauver les âmes. Et comme par leur vie et leur doctrine, les Frères sauvent beaucoup d’âmes, leurs privilèges seront maintenus à. »
Faisons un pas de plus. Analysons à notre tour cette fameuse phrase de la distinction XVII, a. 3, q. 2 : « Praeterea Papa in privilegio concesso Minoribus et Praedicatoribus super confessionibus audiendis et Eremitanis ex privilegio speciali noviter emanato. » Le même texte se retrouve aussi bien dans l'édition de Venise que dans celle de Brescia, et il est cité intégralement par Sbaralea 5, Pour qui lit attentivement la phrase, il est manifeste qu'il est question ici, non pas d’un seul document, mais de deux documents distincts : le premier concédé aux Mineurs et aux Prêcheurs, le second aux Ermites de saint Augustin; ce dernier est appelé un privilège spécial, sans doute par opposition au
i Voir plus haut, p. 46.
3% MORTIER, Histoire des Maîtres Généraux de l'Ordre des Frères Précheurs, Paris, 1905, t. II, p. 209. — A. G. Lirrce, Measures taken by the Prelates of France against the Friars, dans Miscellanea Francesco Ehrle, Rome, 1924, t. III p. 48-66.
? SBARALEA, p. 633.
premier, commun aux deux Ordres; et il est plus récent que le premier «ex privilegio speciali noviter emanato ». I1 est bien évident que grammaticalement noviter ne se rapporte qu’au dernier privilège et par conséquent le premier prend un certain recul dans le passé.
D'ailleurs, si dès 1282 les Ermites avaient joui des mêmes facultés, comment comprendre l’attitude de Gilles de Rome? On sait que, dans le conflit, Gilles prit, ouvertement et avec éclat, le parti des séculiers contre les Mendiants en 12861. Si les Ermites étaient déjà en possession du même privilège, on conçoit difficilement qu’un des membres les plus en vue de l’Ordre, dont la doctrine fut solennellement imposée à tous ses confrères dès 1287 3, ait pu agir de la sorte. La dispute solennelle de Gilles nous porte donc à conclure qu’en 1287, le « privilegium speciale » n’existait pas.
Si maintenant nous lisons la fameuse bulle « Ad fructus uberes », nous constaterons, en effet, qu’elle est accordée aux seuls Dominicains et Franciscains ?.
Quel est donc ce privilège spécial « noviter emanatum »? Ce ne peut être que la Constitution apostolique de Célestin V, en date du 27 novembre 1294, et commençant aussi par les mêmes mots « Ad fructus uberes», accordant aux Ermites de saint Augustin les mêmes facultés qu’aux Frères Prêcheurs et Mineurs #,
Cette constitution répond parfaitement au contexte de Richard, car le troisième paragraphe de la constitution porte :
« Volumus autem quod ii qui fratribus eisdem confitebuntur, suis parochialibus praesbyteris confiteri saltem semel in anno, prout generale concilium statuit.… »
Ce qui permet à Richard de s’appuyer sur ce document
1 Voir plus haut, p. 45.
$ DEN LE, Chartularium, t. I], p. 12.
# POTTHAST, Regesta Pontificum Romanorum, 1875, t. II, p. 1765. — DENIrLe Chartularium, t. 1, 592.
* POTTHAST, thid., p. 1921. — EMPoLi, Bullarium Ordinis Eremitarum S. Augustin, Rome, 1628, p. 103. Ce bullaire est curieusement composé au lieu de suivre l’ordre chronologique, le compilateur a adopté l’ordre alphabétique des Souverains Pontifes. La table des matières est très incomplète.