SÉJOUR A PARIS, INFLUENCES
disputatae. Son Commentaire sur les Sentences s’attacha surtout à développer la doctrine de Bonaventure !. Il avait probablement quitté le Studium parisien, lorsque Richard s’y rendit. Il semble cependant avoir exercé une influence sur ce dernier, au moins indirectement par ses ouvrages 5. Gautier de Bruges avait été également transféré $. Roger Bacon, que Richard avait pu connaître à Oxford, condamné au chapitre de 1278, se morfondait en prison #.
Parmi les compagnons d’études de notre héros, nous pouvons nommer Gilles de Bays et Gilles Bonclerc (si du moins ce sont deux personnages distincts), Eudes de Bruyères, Terric de Saules, Jean de Murro, qui se fit dans la suite une belle carrière administrative et mourut évêque 5. Il n’est pas impossible que Roger Marston, qui se distingua plus tard comme professeur à Oxford, fût élève à Paris au temps de Richard ®.
Si la vie intellectuelle était intense au couvent franciscain, — et on n’en peut pas douter, — cependant Richard n’y trouva aucune personnalité de toute première marque; aussi aucun de ces maîtres n’exerça une influence profonde sur lui. Le seul génie qu’il ait rencontré dans son Ordre, et sans doute à Oxford, . fut Roger Bacon.
Mais à Paris, on vivait encore de la grande tradition bonaventurienne ?, à laquelle les récentes polémiques, suscitées par
1 EHRLE, Studien der Handschriften, p. 44.
3 LiTrie, p. 215; UEBERWEG, p. 452, 514, 160%.
* EHRLE, Studien der Handschriften, p. 46: P. ÉPHREM LoNGrré, O. M., Gauthier de Bruges, O. F. M., dans Miscellanea Francesco Ehrie, Rome, 1924, t, I, p. 190-218.
# Lrrrie, p. 194; UEBERWEG, p. 550, 564, 190%.
Voir plus haut, p. 58, et Analecta, t. III, p. 375.
* De humanae cognitionis ratione, p. xx; LiTTLe, p. 157; EHRLE, tbid., p. 48: UEB&RwWEG, p. 455, 161%.
? Le cardinal EHRLE divise comme suit l’école franciscaine :
1. Fondateurs : Alexandre de Hales — Robert Grossetête — Jean de la Rochelle — Eudes Rigaud — Guillaume de Meliton.
2. Bonaventure et ses contemporains : Thomas d’York — Richard de Cor- Nouailles.
3. Premuère génération des disciples de Bonaventure : Guillaume de la Mare — Peckham — Eustache — Gautier de Bruges — Mathieu d’Aquasparta — imon.
4. Deuxième génération : Guillaume de Falgar — Pierre Jean Olivi — Richard
la condamnation prononcée en 1277 par Étienne Tempier, avaient attaché davantage. C'était le triomphe de l’ancienne école que cette condamnation de l’averroïsme, qui atteignait en même temps la jeune école dominicaine !,.
Richard puisa certainement dans ce milieu ardent son culte et son amour pour saint Bonaventure, auquel il resta toujours
fidèle ?.
Mais le milieu universitaire, la fréquentation des disputes quodlibétiques soutenues par les maîtres les plus célèbres de l’époque, en particulier par Henri de Gand, les polémiques elles-mêmes entre les partisans de l’ancien Augustinisme et les défenseurs de saint Thomas, durent contribuer grandement, et plus peut-être que les leçons de ses propres maîtres, à former et à aiguiser son esprit. |
Malgré les controverses soutenues contre les Dominicains, Richard n’échappa pas à l'influence thomiste. D'ailleurs, on peut croire que les jeunes franciscains se sentaient attirés par le rayonnement de saint Thomas, puisque le chapitre tenu à Strasbourg en 1282 ordonna qu'on ne laissât, dans l'Ordre, la Somme théologique de saint Thomas, qu’aux mains des maîtres les plus intelligents, accompagnée des réfutations de Guillaume de la Mare ÿ.
En tous cas il est certain que Richard, bien que fidèle généralement à saint Bonaventure, se rapproche dans bien des cas
de Middleton — Roger Marston — Nicolas Occam — Jean de Persora — Hugues de Petragoris. Le.
s. Précurseurs de Scot : Pierre de Trabibus — Guillaume de Ware.
Cfr Studien der Handschriften, p. 1-51; GRABMANN, Die Erkenntnissiehre, p. 19-25; P. BERNARD Vocr, O. F. M., Der Ursprung und die Entwickiung der Franziskanerschule, dans Fransiskanische Studien, t. IX, 1922, p. 137-157; H. SPETTMAN, O. F.M., Neuere Forschungen zur Franziskanerschule, ibid., t. X, 1923, P. 75-103. |
1 Sur l'opposition entre saint Bonaventure et le Thomisme, voir GILSON, La Philosophie de saint Bonaventure, p. 30-38. — GRABMANN, Erkenntnisslehre, P. 19-25, résume l'opposition entre l’école traditionnelle et la nouvelle école.
3 Sur l'influence de Bonaventure sur les études franciscaines, voir P. LÉONARD DE CARVALHO E CASTRO, Saint Bonaventure, Paris, 1923, et GILSON, op. cit. p. 45-59. Sur les auteurs lus ou utilisés par Richard, voir l’appendice 1x, p. 480.
3 MANDONNET, Premiers travaux de polémique thomiste, dans Revue des sciences philosophiques et théologiques, t. VII, 1913, p. 54.
CONDAMNATION D'OLIVI 79
du Docteur Angélique et même emprunte sa façon de parler 1.
Au moment où Richard commentait, comme bachelier, le Livre des Sentences, ou suivait les disputes et prêchait, en qualité de bachelier formé, l'Ordre Franciscain en France passait par une crise. La querelle entre les partisans de la règle primitive et de la pauvreté stricte, qui s’appelaient les Spirituels, et ceux qui préconisaient une interprétation plus large de la règle. et se donnaient pour les défenseurs de la communauté, n'avait jamais été complètement assoupie : pendant toute la fin du urie siècle elle devint d’une violence inouïe. Les Spirituels avaient trouvé un chef, éminent par le savoir et la vertu, dans la personne de Pierre Jean Olivi; contre lui s’acharnèrent avec une passion que nous avons peine à comprendre, tous les partisans de la vie relâchée, et bien d’autres, hommes de savoir et de piété, qu'inquiétaient la fougue et les exagérations du jeune meneur. Ce qui divisait surtout les frères, c'était la question de la pauvreté franciscaine, et c’est ce qui explique la violence de la lutte. Mais on reprochait aussi à Olivi la doctrine peu sûre qu’il avait professée, comme bachelier, dans l'explication du texte de Lombard et des Livres Saints : en particulier d’avoir abandonné la théorie augustinienne des raisons séminales, d’avoir tenu des propos hasardeux sur la Trinité, le mariage, le baptème des enfants, le composé humain ?, etc.
Nous n’avons pas à écrire l’histoire détaillée de ces luttes ?; notre but est de dégager la part que prit personnellement Richard, dans ces regrettables démélés.
? De humanae cognitionis ratione, p. xx1. C'est le jugement aussi de SCHEEBEN, Handbuch der katholischen Dogmatik, Fribourg, t. I., 1873, p. 432. Nous le Montrerons plus loin en étudiant la doctrine de Richard, p. 384.
? Voir l’appendice vi, p. 443.
*EHRLE, Olvi, p. 409 et suiv. Les documents racontant les démélés, soit du point de vue des Spirituels, soit du point de vue de la communauté, sont lasserrablés dans cet article. Voir aussi, du même, Vorgeschichte, t. I], p. 353-416; &t. LIT, p. 1-195; Die Spiritualen, p. 106-164. — WADDING, Annales, t. V, 21283, p. 121; et a. 1285, p. 140. — UEBERWEG, p. 435, 458, 161%.
Celui-ci n'entre en scène qu’en 1283, sur l’ordre de son supérieur. Il suffira à notre dessein de rappeler que le ministre général Bonagratia, au retour du chapitre de Strasbourg où de vives plaintes avaient été formulées contre la doctrine d’Olivi, passant par Paris, institua une commission de sept théologiens pour examiner un certain nombre de propositions extraites des œuvres du fougueux franciscain. Un des censeurs nommés par Bonagratia fut Richard, encore bachelier.
La commission, après un mûr examen, signa un document, connu sous le nom de Rotulus, stigmatisant trente-six propositions, ainsi qu’une lettre, dite la « Lettre des sept sceaux », imposant à Pierre et à ses adhérents de souscrire à vingt-deux propositions opposées aux erreurs condamnées; enfin, les sept censeurs demandèrent la prohibition des œuvres de l'accusé *. Ceci se passait avant septembre 1283. C'est ainsi que Richard fut mêlé à cette triste affaire.
Pour juger équitablement le rôle personnel de Middleton, ïE nous faut d’abord mettre sous les yeux les principaux documents qui peuvent jeter quelque jour sur l’action de Richard; alors seulement nous pourrons porter un jugement en connaissance de cause.
Parmi les pièces qui forment le dossier du procureur de l'Ordre des Frères Mineurs à la cour Pontificale (vers 1318), ‘nous lisons :
«In XXIX capitulo ponitur Littera VII Sigillorum, in qua magistri et bacchalarii domus fratrum minorum Par|isiensis] definiunt aliqua ex dictis fratris Petri Iohannis esse haeretica, aliqua erronea, aliqua temeraria et praesumptuosa, et incipit post salutationem : « Noveritis. »
In XXX capitulo continetur quod frater Bonagratia, generalis minister, de capitulo Argentina, transeundo per Parlisios] et accipiens praedictam Litteram VII Sigillorum, venit Avinionem... À »
La Chronique des XXIV Généraux, écrite vers 1 369, entre dans plus de détails :
1 Eure, Okvi, p. 421, 422. Les pièces originales n'ont pas encore été retrouvées, mais on peut les connaître avec certitude par Ja défense écrite d’Olivi, dont nous parlerons plus loin. ‘ |
: EH, Olvi, p. 14.
CONDAMNATION D'OLIVI 81
« Anno Domini 1283, idem Generalis iuxta definitionem Argentinensis capituli, visitando venit Parisios et omnia, quae in doctrina fratris Petri male videbantur sonare, recoliligens ipsa determinanda et examinanda exposuit fratribus Droconi, ministro Franciae, Iohanni Garau, Simoni de Lensi, Athloto de Prato, sacrae theologiae magistris, necnon fratribus Richardo de Mediavilla, Aegidio de Bensa et Iohanni de Murro, Parisius Bachalariis, qui super his matura deliberatione praehabita, quaedam tanquam periculosa et male sonantia concorditer reprobarunt. Quam reprobationem sub eorum sigillis universis fratribus per litteram transmiserunt, quae sepiem sisillorum kttera fuit dicta. Cum qua littera dictus generalis venit Avinionem ut ibi compesceret dictae doctrinae, quoad illos reprobatos articulos, sectatores. Et ibi, cum esset graviter infirmus, praecipit fratri Gerardo de Prato, socio suo, ut iuxta determinationem factam Parisius in concilio dictorum magistorum et bachalariorum interdiceret et colligeret libros dicti fratris Petri Iohannis et quod nullus auderet aliquid dicere vel tenere contra contenta in dicta httera septem sigillorum :.»
Nous ne possédons malheureusement plus les documents originaux émanés des censeurs de Pierre Olivi; mais nous pouvons les reconstituer assez exactement grâce à la défense qu’Olivi composa en 1285.
Le ton sarcastique de l’accusé laisse entendre que les censeurs s'étaient pris très au sérieux et avaient joué au petit concile. Ils avaient donné à leurs actes une véritable solennité et Olivi ne manque pas de le relever avec une certaine impertinence : « Ex definitione vestri sententialis concilii Parisius acti et habiti.» Il multiplie, avec un vrai persiflage, les mots : « personnages solennels », « sentence solennelle », « lettre solennelle » :
«Tam solemnis tamque inusitata sententia, tamque diffamatoria per viros tam solemnes est data»; et plus loin «quadam littera.. solemniter sigillata ». — Il les traitera donc avec toute la révérence qui leur est due: « Elegi viam in qua reverentiam condignam dictis vestrae litterae exhibui. et ad maiorem reverentiam dictis vestris exhibendam...» — Il termine en suppliant leur « celsitudinem magistralem » de l’excuser ?,
Le début savoureux de cette lettre d’Olivi vaut la peine d’être cité :
} Ænalecta, t. II, p. 374-376: EHRLE, Olivi, p. 416. *Eume, Oui, p. 418, 421.
«Reverendis in christo Fratribus, fratri Arlotto de Prato, fratri Richa rdo de Mediavilla, fratri Drochoni, fratri Iohanni Valensi, fratri Symoni, sacrae theologiae doctoribus, fratri Aegidio de Baysi, fratris Iohanni de Murro, bachalariis domus Parisiensis, homuncio peccator vilissimus; dictus frater Petrus Iohannes Olivi, eam reverentiae plenitudinem quam decet magistros et patres tantos ac tales. ! Hinc est, carissimi Patres, mihi valde venerabiles et merito reverendi et metuendi, quod quamvis ego abominandus homuncio, ne dicam respectu Dei, sed etiam respectu vestri, sim nihil et, si dici queat, minus quam nihil; ex hoc tamen a me oboedientiam talem exigere aut exigendam consulere debetis ut vestris dictis quamvis solemnibus, quamvis reverendis, tanquam catholicae fidei aut velut scripturae sacrae eloquiis aut tanquam determinationi romani pontificis vel concilii generalis, omnino debeam subdi, nisi enodatione luce clariori prius innotescat, vestrum dictum esse vere dictum catholicae fidei et scripturae sacrae ?, ».
La censure proprement dite, contenue dans le premier document, « sententia iudicialis », était couchée sur une longue feuille de parchemin. Elle contenait trente-quatre propositions, prises pour la plupart textuellement dans les Quaestiones d'Olivi. Dans la marge était notée la censure convenant à chacune des propositions, et elle variait depuis la note d’hérésie jusqu’à celle d’ineptie; quelques-unes des propositions étaient simplement marquées d’une croix :
« De quibusdam scriptionibus seu quaestiunculis meis quas [pro] exercitatione aliqualis intelligentiae mihi datae, satis secrete perscripseram, quamvis apud quosdam fratres praeter intentionem meam, imo contra voluntatem expressam, fuerunt publicatae, quaedam sunt per vos vel aliquos vestrum excerpta et in uno rofulo recollecta. Quorum quaedam sive concorditer ab omnibus, sive a maiore parte vestrum per sententialem definitionem datam in scriptis et in ipso rotulo a latere consignatam, sunt indicat falsa, quaedam vero haeretica, quaedam in fide dubia, quaedam nostro ordini periculosa, quaedam nescia, quaedam praesumptuosa… et quaedam, ut ita dicam, crucifigenda, seu crucis signo consignanda; et sicut apparet ex his quae a latere in ipso sunt rotulo consignata, non solum ea, quae ibi
1 DupLessis D'ARGENTRÉ, Collectio iudiciorum, Paris, 1728, t. I, p. 226. Cette salutation n'est pas reproduite par EHRLE (Olivi, p. 418), mais le reste du texte est plus complet chez ce dernier.
3 EHRLE, loc, cit.
CONDAMNATION D'OLIVI 83
excerpta sunt, sed etiam ipse auctor est sententialiter laesus et reprehensus. »
D’après ces dernières paroles, il semblerait que les censeurs ont dépassé leur commission, puisqu'ils se sont non seulement prononcés sur la doctrine, mais même ont condamné la personne.
Il est à remarquer que le document indiquait que certaines de ces notes avaient été données à l’unanimité, les autres à la majorité des suffrages : « Sive concorditer ab omnsbus, sive a maiore parte vestrum »; de plus, les propositions étaient condamnées sans discussion ni considérants :
« Ad improbationem dictorum meorum nulla ratio aut auctoritas inducitur, sed absolute mea dicta.. improbantur praecise dicendo : «hoc est haereticum, vel falsum, vel erroneum vel periculosum », vel dicendo : «hic fiat crux », et consimilia. »
Olivi le leur reproche amèrement; mais, à vrai dire, bien à tort : car Richard et les autres maîtres n’avaient pas été chargés d'instituer une discussion théologique, mais simplement de donner leur avis sur la valeur de ces propositions.
Le second document contenait vingt-deux propositions contradictoires aux articles incriminés; véritable rétractation à imposer au prévenu. Cette lettre, dite « des sept sceaux » était munie de sept cachets, un pour chaque censeur, qui pendaient à la pièce, comme les sceaux aux bulles pontificales.
« Praeter praefatum rotulum, facta est a vobis quaedam littera VII sigillis vestris pendentibus solemniter sigillata, continens plures articulos e directo cotatos contra illa quae in primo rotulo contra me sunt excerpta, ita quod erat utrimque uniformis consignatio per a. b. c. facta.»
Le ton de cette lettre était péremptoire, et l’accusé devait signer sa rétractation, sans discussion :
« Quodammodo compellebar consentire dictis vestris, in littera VII sigillis vestris sigillata, contentis ac si omnia ibidem contenta essent mera fides aut authentica determinatio romani pontificis vel concilii generalis. » :
Bien plus, Olivi attribue les mesures de rigueur, prises par
le général au chapitre d’Avignon, aux conseils de Richard et des autres censeurs. Mais d’après les termes employés par le plaignant, il paraît bien qu’il ne rapporte ici qu’un oui-dire ou une conjecture :
« Rursus ex vestro concilio et sententia, prout datur intellioi, praeceptum fuit quod omnes quaestiones meae, a quocumque eas habente, tollerentur quasi in signum cuiusdam sententialis ac totalis et publicae cassationis et quod rotulus praedictus cum quadam solemni littera ei, ut videtur, e directo opposita, per omnes conventus nostrae provinciae, coram fratribus omnibus, publice legerentur, quasi in signum reprobationis evidentioris et horribilioris. »
Pierre Olivi, cité au chapitre d’Avignon, en octobre 1283, y subit de profondes humiliations ; on lui imposa la rétractation, sans lui donner le temps de réfléchir; à peine lui permit-on, s’il faut l’en croire, de lire les documents. Il se soumit cependant !, non sans quelque réserve. Nous possédons encore sa lettre, conservée dans la Chronique des X XIV Généraux :
« Ego frater Petrus Iohannis, in verbis magistrorum nostrorum, quae continentur in Littera VII sigillorum, qui ad requisitionem venerabilis patris, fratris Bonagratiae, tunc generalis ministri, requisiti per oboedientiam, responderunt, credo, ipsos habuisse sanum intellectum et secundum sanum intellectum quem credo ipsos habuisse in verbis illis, illa verba accepto et recipio et quidquid eis contrarium dixi, vel scripsi, vel docui, revoco À. »
Après cette soumission, faite par écrit, il sollicita la permission de se rendre à Paris, pour défendre sa cause devant ses juges. Sur le refus du provincial, il composa le long mémoire justificatif qui nous a servi déjà pour reconstituer les deux documents des censeurs. Ce mémoire est daté de Nîmes 1285. Richard était devenu dans l’entretemps docteur.
La tactique du condamné était de reconnaître la justesse des censures portées, mais de prétendre qu’elles ne l’atteignaient pas. Distinguant le sens des propositions tiréesfde ses œuvres, il protestait ne les avoir jamais soutenues dans le sens condam-
1 EHRLE, Vorgeschichte, t. III, p. 14.
3 Analecta, t. III, p. 376.
3 EHRLE, Ofrui, p. 425.
CONDAMNATION D'OLIVI 85
nable. Il se plaignait également de la sévérité inouïe, voire de la malveillance de ses juges et surtout d’avoir été condamné sans pouvoir se défendre ou s'expliquer, et sans avoir même été interrogé.
Il accusait enfin ses censeurs de n'avoir pas pris la peine de s’enquérir du sens véritable des propositions qu’on lui attribuait. Accusation grave assurément :
« Miror satis quomodo tam rigidus processus est contra me actus, et quomodo tam solemnis tamque inusitata sententia tamque diffamatoria per viros tam solemnes est data, me super his omnino irrequisito ; saltem an omnino sub illis verbis ego illa scripsissem et an sub tali sensu seu intentione qualis mihi imponitur. cum omnia iura tam civilia quam canonica clamant quod reus ante debeat audiri quam sententialiter condemnari.. ! »
« Ego vero attendens quod praeter correspondentiam et cotationem Rotuk et Litterae utrimque factam indirecte viderer confiteri illa quae de meis scriptis excerpta fuerant me scripsisse in alio sensu et intentione quam feceram; quod peius esset, viderer per hoc concedere, et hoc mendose et contra conscientiam meam, quod ego in illo erroneo vel haeretico sensu, qui mihi erat impositus, ea dixissem.. Et insimul cum hoc animadvertens, quod si nollem aliquomodo dictis Litterae consentire, viderer eo ipso negare quosdam articulos nostrae fidei.. satis miratus sum qua ex causa modus ita perplexus et captiosus circa me est habitus, ut si vellem fugere Scyllam inciderem in Charybdim... Ubi et aliquantulum suspicatus sum quod aliqua subtili excogitatione, ne dicam astucia, ordinatum fuerit a quocumque, quod ego non requirerer de his quae erant in Rotulo directe contra me fabricato, sed solum de dictis Litterae vestrae praefatae, quae non ita directe contra me edita videbatur.… ? »
Aux plaintes amères d’Olivi font écho tous ses partisans. Nous lisons, dans un mémoire présenté par les Spirituels au pape Clément V, l’assurance de la parfaite orthodoxie de Pierre; seuls ses ennemis ont pu y découvrir des hérésies :
« In libris fratris Petri Iohannis nescimus nec credimus aliquos articulos erroneos contineri propter quos fuerint merito damnati. cum aliqui fere omnia eius scripta legimus, et, si aliquando apparuerint ‘aliquibus fratribus aliqui articuli dubii, dictus frater se taliter declaravit
——— om
? Exnie, Okui, p. 428.
* Enre, Obvi, p. 419.
quod fratres illi, exceptis forte aliquibus eius aemulis, remanserint contenti pariter et pacati.. Condemnationem librorum suorum existimaraus iniuste factam .»
Ange de Clareno, sans mettre directement en cause les censeurs de Paris, attribue toute l’affaire à la haine des adversaires de Pierre; et il montre le châtiment de Dieu, frappant à Avignon même, au moment où il se préparait à publier la sentence des censeurs parisiens, le ministre général, auteur de la persécution :
« Et cum eo pariter duo principaliores aemuli fratris Petri, qui
generalem ministrum prae caeteris omnibus ad iniquae illius persecutionis rabiem promovendam inflammabant :. »
Comme on pouvait s’y attendre, les partisans de la communauté, adversaires des réformateurs, jugent la condamnation parfaitement juste. Ainsi dans la défense de l’Ordre des Mineurs contre les accusations d’Ubertin de Casale, nous lisons :
« Contra quod praefati fratres Raymundus procurator et Bonagratia pro parte Ordinis dicti, proponunt quod dicti libri continent varios et diversos errores in fide et moribus.. et quod ob hoc fuerunt combusti et destructi primo per dominum leronimum.., secundo per fratrem Bonagratiam qui successit dicto Ileronimo in generali ministerio, vir multae sanctitatis, de concilio magistrorum et bacchalariorum Parisiensium, secundum statuta et privilegia ipsius Ordinis, errores multos in dictis libris dogmatizatos reprobavit ?. »
La protestation de l’Ordre, présentée au pape Clément V, s'exprime ainsi :
«Et proponimus quod dictae omnes opiniones et libri praefati fratris P. universaliter fuerunt iuste et rationabiliter.… de consilio magistrorum Parisiensium reprobati et condemnati et fratribus interdicti, tum quia doctrina haeresi fermentata propter huiusmodi periculum est condemnanda et interdicenda totaliter., tum quia ipsa doctrina sectam habet periculosam, tum quia in ipsis libris erant
1 EHRLE, Vorgeschichte, t. 111, p. 143-144.
? EHRLE, Die Historia septem tribulationum ordims Minorum, dans Archiv, t. II, p. 291, 292.
* EHRLE, Vorgeschichte, t. III, p. 156.
CONDAMNATION D'OLIVI 87 taliter praedicti errores multipliciter commixti et per partes diversas dispersi ?. »
De même, la Chronique des X XIV Généraux rend hommage à la sincérité des juges et au sérieux de leur examen: «Qur super his, matura deliberatione praehabita… ? »
Si nous examinons les documents de plus près, nous nous convaincrons, je pense, que plusieurs des accusations d’Olivi n’atteignent pas les censeurs eux-mêmes, quoi qu’on puisse penser du bien fondé de ses récriminations.
D’après les textes cités plus haut, on peut conclure, en effet, que l'initiative fut prise par le ministre général Bonagratia, à la suite du chapitre de Strasbourg; c’est lui, semble-t-il, qui fit le choix des propositions suspectes et les soumit à l’examen des docteurs de Paris 3. Ensuite, ceux-ci n’avaient pas à citer Pierre Olivi, puisqu'ils n'étaient pas proprement des juges, mais de simples experts. On ne peut toutefois nier qu’ils furent sévères. Comme le note le cardinal Ehrle #, le fait que le concile de Vienne ne retint que trois des propositions incriminées, paraît bien justifier la plainte d’Olivi. Peut-être même dépassérent-ils leur rôle, s’il est vrai qu’ils qualifièrent la personne au lieu de se borner à juger la doctrine. Mais Olivi n’exagère-t-il pas ? Peut-être aussi Olivi leur reproche-t-il à bon droit de n’avoir pas assez étudié les propositions dans leur contexte et en tenant compte de l’ensemble de la doctrine : ils se sont contentés sans doute, d’examiner les thèses, extraites par le ministre général, sans prendre la précaution de lire les écrits originaux.
Quoi qu’il en soit, vers la fin de 1285, le nouveau général Arlotto de Prato, un des anciens censeurs de Pierre, gagné par lui, le cita à Paris pour lui permettre de se justifier :
« Hic generalis processum sui praedecessoris contra fratrem Petrum
? Enr1&, Vorgeschichte, t. I], p. 372.
3? Analecta, t. III, p. 374.
* La Chronique des XXIV Généraux et l’ensemble des documents cités plus haut donnent cette impression.
* Exrce, Vorgeschichte, III, p. 427. — WADDING, Annales, an. 1297, n° 36, tâche de disculper Olivi. De MARTIGNÉ, p. 163, sans aller jusqu'à Je justifier complètement, montre que plusieurs censures sont pour le moins excessives.
Iohannis Olivi et eius doctrinam continuans propter turbationes et scandala, quae sequi dicebantur, eundem fratrem Petrum Iohannis citavit Parisius, ut veniret personaliter ibidem responsurus. Sed cum idem frater Athlotus per annum in officio vixisset, appositus est ad sanctos Patres et Parisius requiescit. Et sic dictum negotium remansit indiscussum !. » |
La Chronique des X XIV Généraux ne nomme pas Richard à cette occasion; mais nous savons que Richard enseignait à cette époque au Studium de Paris, et Ange de Clareno, dans son Historia septem tribulationum, le met en scène :
« Inimicabantur ei fratres et doctrinam ipsius praesertim in ea parte in qua religionis statum tangebat, fustare quaerelis et mordere detractionibus et calumniis depravare nitebantur. Nam articulos plurimos, ipso vivente, aemulis ipsius contra eum in iudicio proponentibus, vocatus est Parisius a generali ministro coram magistris et aliis fratribus ibi congregatis ad proposita contra ipsum responsurus. Ad quae omnia tam sapienter et diserte et plene respondit, ut astantes omnes mirarentur et stuperent et confiterentur, catholicam esse assertionem suam de praefatis articulis et accusantium quisquam adversus eum non auderet proferre sermonem.
« Nam et tempore fratris Arlotti, generalis ministri, Parisius existens et transiens solus per claustrum vel locum in quo minister cum duobus magistris sedebat, fratre scilicet Ricardo et Iohanni de Murro, generalis qui erat vir mansuetus et humilis, de industria vocavit eum ad se et dixit ei: Frater Petre, quia nos omnes audivimus, quod super quaestione illa de essentia (allusion à sa doctrine trinitaire), quaedam singularia dicis, vellem quod nunc aliquid coram magistris istis pro parte illa quam magis tenendam opinaris, diceres. Qui dixit : Pater, omissis sanctorum auctoritatibus ad praesens dicam vobis VII principaliores rationes, quarum quaelibet VII habet rationes annexas,quibus roboratur. Et incipiens a prima usque ad ultimam prosecutus est. Quibus auditis, subridens minister, dixit duobus illis magistris, qui multum opinioni illi adversabantur : Frater Ricarde et Frater Iohannes, respondete ei. Nec quisquam eorum praesumpsit ei quidquam respondere, quamvis minister invitaret eos ad respondendum. Hoc ipsum erat de omnibus aliis quaestionibus in quibus fratres adversabantur ei: non enim poterant resistere sapientiae et spiritui qui loquebantur in eo 3.»
ee
1 Analecta, t. III, p. 382.
3 EHRLE, Die Historia septem tribulationum Ordimis Minorum dans Archiv, t. Il, p. 295-296.
CONDAMNATION D'OLIVI 89
Richard fait assez triste figure dans ce récit. Jusqu'à quel point cette anecdote est-elle authentique ? Il est difficile de le dire : une histoire de partisan aussi passionnée que l’Historia tribulationum n’est pas une garantie suffisante; et le R. P. Ehrle a relevé certaines de ces erreurs !. Aussi n’ai-je rapporté ce texte que pour montrer que Richard passait pour un adversaire décidé de Pierre Olivi. |
Avec le même éminent auteur, je crois que la Chronique des XXIV Généraux a raison de déclarer que la mort du pieux général laissa l’affaire en suspens ? ; mais il est également certain que, sous Matthieu d’Aquasparta, lui aussi un théologien remarquable *, Olivi se trouva suffisamment justifié pour obtenir un lectorat en théologie, d’abord à Santa Crocce de Florence, puis au Studium de Montpellier 5.
Nous avons mis sous les yeux du lecteur tous les documents utiles que nous avons pu rassembler, ainsi que la suite des événements, pour autant qu’il était nécessaire à notre but. Nous pouvons maintenant essayer de résoudre la question que nous posions au début de cette section : quelle fut l'attitude de Richard devant le mouvement des Spirituels ?. En particulier, quelle fut sa part de responsabilité, lorsqu'il signa, en 1283, cette condamnation d’Olivi, qui souleva tant de récriminations et dont la sévérité nous a paru excessive? Quels furent ses mobiles ? Quels furent ses procédés ?
Pour dégager, avec plus de sûreté, ce qui revient en propre à Richard, dans la censure de 1283, rappelons qu’à cette date, il n’était que simple bachelier formé; et il est juste en outre de rechercher quelles influences il a pu subir de la part de ses collègues plus âgés ou plus passionnés.
Nous pouvons juger de l’état d'esprit de deux au moins d’entre eux et qui semblent avoir été les plus influents. Arlotto
1 Voir, par exemple, EHRLE, Olivi, p. 424-425. 3 Jbid., p. 430.
* De humanae cognitionis ratione, p. x1v.
‘ EHR1s, Vorgeschichte, t. II, p. 387.
* Enrie, Oui, p. 430-431.
de Prado, maître en sacrée théologie et homme d'autorité dans l’Ordre, puisque deux ans plus tard, en 1285, il devint ministre général, paraît avoir été un adversaire décidé des Spirituels : car au chapitre de Milan, qui l’élut général, un décret fut porté défendant jusqu’à nouvel ordre la lecture des œuvres d’Olivi 1. Mais il n’était pas un homme injuste ou aveuglé par la passion, puisqu'il se laissa gagner par Olivi, comme nous venons de le dire.
Jean de Murro resta toujours l’adversaire irréductible de Pierre :
« Postea vero dominus frater Iohannes de Murro, qui dicto Raymundo Gaufridi in ministerio successit et nunc est episciopus Portuensis, intendens tunc pericula et scandala quae ex dicta doctrina et scriptis fratris P. Iohannis [oriebantur praecepit ut] colligentur ubique per ordinem et comburentur et excommunicavit omnes fratres utentes libris seu scriptis dicti fratris P. Io.. 2.»
Telles sont les influences auxquelles Richard ne put se soustraire.
Quant à Richard lui-même, il semblerait ressortir tant de la tradition qui lui attribue un écrit contre Pierre Olivi $, que de l’anecdote rapportée par l'Histoire des tribulations et que nous avons citée #, qu'il fut un des principaux adversaires du réformateur. Ange de Clareno dit de lui et de Jean de Murro : «Qui multum opiniont illius adversabantur 5. »
D'autre part la lecture des écrits de Middleton qui nous ont été conservés, nous incline à une conclusion opposée. D'une façon générale, Richard nous apparaît comme un homme essentiellement modéré. Le ton de ses leçons et de ses disputes est calme, objectif, sans trace de passion. Bien plus nous n'avons trouvé aucun indice d’une animosité personnelle ni contre Olivi ni contre les Spirituels.
Si l’on recherche dans ses Quodlibeta, ses Quaestiones, ou ses
1 EHRLE, Oliui, p. 429.
2 EHRLE, Vorgeschichte, t. III, p. 157.
3% Voir plus haut l’Introduction, p. 22.
4 Voir plus haut, p. 88.
5 EHRLE, Die Historia septem tribulationum, dans Archiu, t. II, p. 296.
CONDAMNATION. D'OLIVI 91
Commentaires, ce qu’il pensait des thèses censurées à Paris, en 1283, on remarque bientôt que notre docteur fait preuve d’une grande largeur de vues et semble tout le contraire d’un partisan !. Le langage de Richard est beaucoup plus pondéré que celui d’Olivi qui déclare facilement hérétique l’opinion qu’il combat.
Nous sommes donc portés à croire que les notes sévères de la censure ne sont pas de son inspiration. | |
Remarquons en outre que certaines propositions, comme nous l’apprend Olivi, avaient été condamnées à l’unanimité a concorditer », d’autres à la simple majorité « mator pars» ?. Nous pouvons croire, que, simple bachelier, Richard se sera laissé entraîner par l’autorité des docteurs ou influencer par la passion des plus violents, pour les propositions censurées à l’unanimité; peut-être était-il de la minorité quand les propositions ne furent condamnées que par la majorité. Ce ne sont là évidemment que des conjectures, mais elles sont suggérées par l’examen des écrits authentiques de Richard.
Comment se fait-il cependant que la tradition l’ait considéré comme un des principaux adversaires d’Olivi? La seule explication qui puisse mettre d’accord les indices en sens contraire que nous avons relevés, est, me semble-t-il, que Richard fut un défenseur convaincu de la communauté contre les Spirituels, dans la question de la pauvreté; et en cela il se montrait le fidèle disciple de saint Bonaventure ÿ. Sur cette question brûlante, il ne s’est pas expliqué dans les écrits qui nous restent. Mais pour autant que nous pouvons en juger, il est peu probable que, même sur ce sujet, il se soit laissé emporter par la passion et se soit départi de sa modération ordinaire. D'ailleurs le récit passioné de Clareno lui-même ne dit pas davantage : « Qui multum opinioni ill adversabatur %. » Notons enfin que notre
1 Voir l’appendice vi, où nous avons recherché ce que Richard pensait des propositions stigmatisées à Paris.
3% Voir plus haut, p. 83.
3 GILSON, Bonaventure, p. 21-28.
* EHRLE, Die Historia septem tribulationum, dans Archiv, t. Il, p. 296.
docteur vécut à Barcelone, et semble-t-il, en bonne intelligence avec Ponce Carbonel, disciple fervent de Pierre Olivi et qui souffrit persécution pour. avoir refusé de livrer les manuscrits du réformateur 1.
1 Carbonel passait pour un saint; son sépuicre fut honoré de miracles (BARTHOLOMÉE DE Pise, dans Analecta, t. IV, p. 380; WADDING, Annales, an. 1297, n. 34).