SON ENSEIGNEMENT THÉOLOGIQUE
Quodlibet. La seizième intéressait les contemporains : le sacrement de pénitence est-il efficace par rapport aux péchés dont on a déjà obtenu l’absolution 1. Henri avait été interrogé sur ce point dans son septième Quodhbet. La même année, la difficulté ” futsoumise à Gilles de Rome (deuxième Quodlibet). C’est pendant cette année 1286 que fut posée à Richard la fameuse question dont nous avons parlé à propos de la querelle des Mendiants, qui battait alors son plein : « Un maître peut-il refuser par crainte de répondre à une question utile 2»? La même année encore Henri de Gand et Richard furent amenés à traiter des immunités ecclésiastiques ; il y eut en effet, en ce moment, une tentative d’imposer les clercs *.
Richard fut donc mêlé intimement aux controverses qui passionnaient cet âge : c’est aux théologiens les plus célèbres et dans les questions les plus difficiles qu’il fut appelé à répondre.
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11 nous faut maintenant examiner ses qualités de professeur, déterminer la caractéristique de son esprit et le succès de son enseignement, réservant pour la seconde partie l’étude approfondie de sa doctrine. |
Ce que fut son enseignement théologique, nous pouvons en juger par ses écrits. La postérité fut frappée de la solidité de sa doctrine; au moins on peut le conjecturer par le titre de Doctor Solidus qu'elle lui décerna. Elle a vu juste.
Middleton, comme on peut s’en rendre compte, est un excellent logicien; mais, bien qu’il se meuve à l'aise parmi les systèmes philosophiques, on ne peut cependant dire de lui, comme de saint Thomas, qu’il est un métaphysicien de race 5. Son esprit est plus analytique et critique que synthétique. La simple
1 Ouodl. III, q. 16; p. 110.
3 Quodl. III, q. 20; p. 118.
3 Ouodl. IL], q. 27; p. 125.
* Voir notre appendice 1V, p. 433.
5 C’est aussi l'appréciation de R. SEEBERG, Die Theologie des Johannes Duns Scotus, Leipzig, 1900, p. 31.
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lecture de ses œuvres en donne immédiatement l'impression ; ce que nous dirons de sa méthode et de ses procédés le montrera plus clairement encore. |
Il est même moins métaphysicien que Henri de Gand, Gilles de Rome: Gilles de Lessines ou Godefroid de Fontaines, et la comparaison entre les questions de ces docteurs et celles de Richard, lorsqu'ils abordent les mêmes problèmes, est très instructive à ce point de vue !. |
La façon même dont Richard conçoit la théologie est déjà suggestive. Pour saint Thomas, la théologie est principalement une science spéculative :
.« Licet in scientiis philosophicis alia sit speculativa et alia practica, sacra tamen doctrina comprehendit sub se utramque... Magis tamen est speculativa quam practica, quia principalius agit de rebus divinis quam de actibus humanis, de quibus agit secundum quod per eos ordinatur homo ad perfectam Dei cognitionem ©. »
Pour Richard la théologie est avant tout une science pratique :
« Omnibus çcomputatis, magis debet dici practica quam speculativa 3, »
Assurément, comme saint Thomas, Richard affirme que la théologie est à la fois une science spéculative et pratique : spéculative, puisque son objet principal, Dieu, ne peut être le terme de notre opération « de subiecto non operabile per nos»; pratique, puisqu'elle traite de nombreuses questions touchant la conduite de la vie. Mais, contrairement à saint Thomas, notre docteur déclare que c’est l'aspect pratique qui l’emporte « dico tamen quod principalius est practica», à condition, bien entendu, de ne pas entendre le mot pratique dans le sens mesquinement étroit de pratique extérieure, mais en prenant le mot dans son sens plénier, comme comprenant à la fois les opérations intérieures de la volonté aussi bien que les opérations
1 Voir, par exemple, les remarques faites à propos de Quodl. II, q. 1 et q. 12 dans l’appendice 11, p. 408, 413.
? Summa, 1 pars, q. 1, a. 4. |
3 I Sent., prolog., q. 4; p. 7, c. 2.
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CONCEPTION BONAVENTURIENNE ‘ ‘°° -: * oi extérieures : vouloir, aimer, désirer, craindre sont assurément des actes. |
Ces prémisses posées, voici comment notre docteur prouve son assertion. Ce qui caractérise une science purement spéculative tout comme une science purement pratique, c’est à la fois la matière qu’elle traite et la fin qu’elle poursuit. Accordons que la matière principale de la théologie est d'ordre spéculatif; cependant, même en traitant cette matière spéculative la théologie a en vue bien plus l'opération de la volonté que la pure connaissance. Or la fin poursuivie, bien plus que la matière traitée, distingue les sciences en spéculatives et pratiques. Le but vers lequel tend la théologie, la classe donc parmi les sciences pratiques. Car cette fin n’est pas une fin accidentelle et extérieure, dépendant uniquement de l'intention de celui qui étudie ou enseigne, c’est une fin interne et essentielle. Pour qui considère, en effet, les sujets traités et la manière de les traiter, il apparaîtra bientôt que toute cette science est dirigée moins vers la connaissance que vers l'amour. Les sujets sont plus propres à exciter les affections du cœur qu’à illuminer l’esprit, bien qu'ils produisent ces deux effets. La théologie en effet s'occupe principalement de Dieu, objet éminemment aimable.
Et la façon dont l’Écriture Sainte propose ses enseignements, montre également que la science sacrée est une science principalement pratique : car elle procède surtout par exhortations. Assurément, il lui arrive d’arguer; mais plus généralement elle commande ou défend, elle menace ou attire par des promesses, elle propose des exemples ou simplement expose la vérité mais de façon à charmer. Il est donc manifeste que la méthode employée par l'Écriture est éminemment propre à exciter les affections du cœur !.
Ces idées d’ailleurs se rattachent à une idée chère à notre auteur : le primat de la volonté. En considérant la théologie de ce point de vue, Richard est fidèle à la tradition séraphique 2.
11 Sent., prolog., q. 4. ï 3 LéoNARD DE CARVALHO E CASTRO, Saint Bonaventure, Paris, os. £: LIS- 142; GILSON, Bonaventure, p. 69-88.
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Pour lui, comme pour saint Bonaventure, le but de la théologie est l’amour. La théologie parle de Dieu, plus encore pour le faire aimer que pour le faire connaître; car Dieu désire notre cœur plus que notre tête :
« Quamvis haec scientia principalius tractet de Deo, qui non est operabilis per nos... tamen principalius tractat de Deo propter dilectionem quam propter cognitionem, quia ipse qui hanc scientiam inspiravit plus acceptat a nobis diligi quam cognosci. Et ideo voluit in hac scientia tradi illa potissime quae maxime nata sunt in cordibus nostris divinam excitare dilectionem et etiam per modum maxime dilectionis excitativum !.»
Ces paroles sont pleines de suavité, d’une suavité toute franciscaine. Richard rappelle encore que la foi n’a d’autre but que de préparer l’amour : ainsi connaître doit conduire à aimer :
« Unde videmus quod per fidem credimus quae credimus, non
ut in credendo sistamus sed ut credita diligamus et per dilectionem tendamus in id quod credimus . »
Les qualités de logicien, Richard les manifeste surtout quand il critique un argument, ou quand il répond aux objections de ses adversaires. Il aime à relever les vices de forme dans les raisonnements et emploie volontiers les termes mêmes de la logique: «respondeo per interreptionem.» Cette virtuosité se révèle également dans les analyses de concepts, où il se complait, et qui donnent à ses ouvrages une grande clarté; et, sans doute, ce souci de préciser les notions a contribué à le. faire considérer comme un théologien solide.
Pour caractériser la méthode propre de Middleton, nous dirions volontiers qu'elle est plutôt positive que dialectique, et en cela il est bien de l’école de saint Bonaventure #; sa méthode rappelle même celle des moralistes casuistes. Richard se délecte à exposer les différentes opinions avec leurs arguments, il les oppose et les pèse et bien souvent se contente de constater leur probabilité respective, laissant le choix au lecteur : « Qui
1 1 Sent., prolog. q. 4, ad 27", 3 Jbid., ad 4°%. | | * CARVALHO & CASTRO, op. cit., p. 148-181.