MÉTHODE POSITIVE
vult hanc opinionem sequi…. qui vult alteram tenere dicere potest.… » Cette modération, sans doute, n’est pas étrangère, non plus, à son titre de Solidus : mais elle décèle, me semble-t-il, une hésitation dans l’esprit de Richard; elle manifeste aussi que son esprit n’était pas essentiellement synthétique. Aussi bien. ne retrouve-t-on pas chez lui ce souci de tout ramener aux premiers principes, comme le fait saint Thomas.
Il est certain aussi que les raisons d’autorité ont beaucoup plus de poids pour lui que les raisons a priori : ce sont les premières qui déterminent son choix et on ne peut que l'en louer; la méthode propre de la théologie est l’autorité de la tradition.
Et de là aussi une autre caractéristique de notre docteur : son tutiorisme !. Fort probablement ce soin constant de suivre toujours l'opinion la plus commune et la plus traditionnelle l'a recommandé à la postérité comme le docteur sûr par excellence.
Donnons quelques exemples :
« Qui vult tenere hanc opinionem quae videtur tutior.. » (Quodl. I, q- 53 p- 9).
« Sic placet aliis dicere de hac quaestione, via tamen prior multis et magnis videtur securior » (Quodl. IT, q. 6; p. 43).
« Communis tamen opinio, quae est securior, tenet.…. » (IV Sent. d. XV, a. 5, q. 8; p. 226).
On pourrait multiplier les citations de ce genre. Le passage suivant est particulièrement intéressant :
« Aliorum opinio est quod Deus potest facere unum corpus in diversis locis simul localiter; quae opinio videtur tutior, tm quia ab errore magis remota, tum quia auctoritati consona, tum quia per veritatem
1 SERBERG, Die Theologie des Duns Scotus, p. 31-32, attribue cette attitude à la timidité : et il renvoie à la déclaration du Quodlibetum, III, q. 22. Mais les circonstances très spéciales qui soulevèrent cette question (voir plus haut les pages 38-48) ne permettent pas de tirer cette conclusion générale. Seeberg relève aussi cette expression « sine praeiudicio dictum sit ». Mais ces formules sont fréquentes également chez Henri de Gand, qui certes ne manquait pas de hardiesse, et chez les autres maîtres contemporains. Il est vrai que cette expression revient peut-être plus souvent sous la plume de Richard, mais elle me paraît un indice de son tutiorisme et de la délicatesse de sa conscience.
104 LE PROFESSEUR sacramenti aitaris ostendi poterit esse vera. Dicitur ergo quod est ab : errore magis remota; qui enim dicit per divinam potentiam unum corpus posse esse simul in diversis locis localiter, magis est remotus ab errore illorum infidelium qui opinantur corpus Christi non posse . simul esse in diversis altaribus sub diversis speciebus sacramentalibus, | quam illi qui dicunt unum corpus simul non posse esse per divinam potentiam in diversis locis localiter. Quando autem sunt duae opiniones : quarum una est magis temota ab uno pernitioso errore Quam alia, magis declinandum est per illam quae magis remota est ab errore, si potest ratio talis sustentari vel sustineri 1,»
Ce texte me semble révélateur, de la Re de Richard : entre deux opinions philosophiques, son choix se détermine par une considération tout extérieure; il adopte celle qui lui. semble favoriser le moins l’hérésie; et même il pose comme principe général, qu'entre deux théories, il faut toujours préférer celle. qui est plus contraire à l'erreur, si du moins elle est défendable. Il est évident qu’un métaphysicien comme saint Thomas ne parlerait pas de la sorte : dans une question essentiellement métaphysique comme la multilocation, il examinerait d’abord le problème du point de vue philosophique. La méthode positive de Richard s’y montre également et son tutiorisme naïvement se manifeste. On y voit aussi que notre docteur ne conçoit pas la philosophie comme une science autonome. Fidèle à la tradition augustinienne, il entend dans un sens très étroit la subordination de la philosophie à la théologie 2.
Comme nous l'avons déjà noté en analysant la psychologie de Richard 3, pour prouver ou confirmer ses thèses, notre docteur
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1 Quodl. I, q. 2; p. 3, c. 2. |
3 EHRLE, Der Augustinismus und der Aristotelismus in der Scholastik gegen Ende des XIII Fahrhunderts, dans Archiv, t. V, 1889, p. 603-633. — FELDER, p. 447- 490. — MANDONNET, Siger de Brabant, Fribourg, 1899, p. LxIv. — De WuLr, Gilles de Lessines, p. 11-12. — PORTALIÉ, Augustimisme, dans le Dictionnaire de Théologie catholique, t. 1, c. 2501-2514. — GiLsON, La Philosophie au Moyen Age, Paris, »922, t. II. ID. Le Thomisme, Strasbourg, 1920. Ip. Études de Philosophie médiévale, Strasbourg, 1921, p. 76-124. — R. P. MARTIN, O. P., Quelques «premiers » maîtres dominicains de Paris et d'Oxford et la soi-disant école dominicaine augustinienne, dans la Revue des Sciences philosophiques et théologiques, t. XIX, 1920, p. 556-580. |
3 Voir plus haut, p. 67.