‹ Richard de Middleton, sa vie, ses œuvres, sa doctrineChapitre 43 sur 228 · MÉTHODE POSITIVE · texte numérisé non relu

MÉTHODE POSITIVE

recourt volontiers à l'expérience : ceci est encore caractéristique de sa manière. Cette méthode, comme l’amour des sciences expérimentales, révèle également le tour de.son esprit, plus positif que métaphysique, et corrobore donc notre jugement. : On ne sera donc pas étonné de voir notre professeur multiplier les similitudes, et s’y complaire : il aime rendre concrets ses raisonnements et conduire « manuducendo » ses auditeurs parles réalités sensibles aux concepts abstraits. On croirait même que pour lui une idée n’est pas. parfaitement assimilable, s’il ne peut la représenter imaginativement. Ce souci du concret est une qualité éminemment pédagogique.

Certains de ses exemples sont délicieux. Pour faire comprendre pourquoi à la résurrection l’âme s’unira au corps qu’elle anima pendant sa vie terrestre, il choisira un exemple un peu familier cexemplum manuductum et grossum ». Supposez deux jeunes filles de même âge et de même beauté, possédant les mêmes qualités morales et une fortune égale et ne différant entre elles que « numériquement ». S'il devait choisir, un jeune homme serait bien embarrassé; il ne se sentirait pas plus incliné vers l’une que vers l’autre, et l’une autant que l’autre pourrait lui convenir. Cependant après qu’il a épousé l’une d’entre elles, il ne pourrait plus être indifférent envers elle, et si toutes deux ressuscitaient, à cause de la familiarité conjugale qui le relierait à l’une à l’exclusion de l’autre, il éprouverait plus d’inclination pour son épouse que pour celle qui lui est étrangère. Ainsi en serait-il pour une âme par rapport à deux corps qui ne différaient que numériquement 1. |

Il est manifeste aussi que, si l'imagination peut être une aide, très souvent elle déforme les concepts métaphysiques purs. Richard n’a pas évité toujours cet écueil. Il conçoit par exemple certains attributs divins, telle l’éternité, sur un mode spatial 3.

L'œuvre de Richard ne nous permet pas seulement de juger de la trempe de son esprit, elle nous montre aussi la haute idée,

1? Quodl. I, q. 14; p. 20, c. 2.

* Ouodl. III, q. 1; p. 8.

qu'il se faisait de sa charge de théologien, la loyauté de son caractère, son amour de la vérité et sa grande prudence. C’est la conscience de sa responsabilité qui est la cause profonde de son tutiorisme. À ce point de vue la vingt-deuxième question de son troisième Quodlibet me semble particulièrement suggestive.

Cacher la vérité, écrit-il, quand le silence peut causer quelque préjudice à la foi ou aux mœurs est un péché mortel. Dans ce cas, il faut ne tenir aucun compte ni du respect humain, ni de l’amitié, ni des dangers. Et avec une belle fierté, il déclare : « Mieux vaut guerre ouverte que capitulation secrète. »

« Praeponenda est guerra bona. Melius est enim contra falsitatem

et malitiam cum aliquorum discordia, quam cum eorum concordia locum praebere, dissimulando, malitiae et falsitati. »

Céder à la crainte et dissimuler la vérité quand il est simplement utile de la proclamer pour le bien spirituel des auditeurs, est un péché véniel. Mais la crainte du scandale et le désir de conserver la bonne entente et la charité permettent ou parfois nous font un devoir, non pas de nier la vérité, mais de la taire : Parler à contretemps, ce n’est pas honorer la vérité : « Sed non honoraret veritatem !. » |

Peut-être pourrions-nous même deviner quelque chose de sa vie spirituelle. Sa façon de concevoir la théologie comme une science subordonnée à l’amour, comme devant développer la piété et la charité, ainsi que nous l’ont montré les textes cités plus haut, nous révèle l’esprit avec lequel il se livrait à l’étude. Assurément nous ne trouvons guère d’élans mystiques dans ces pages, mais au moins y sentons-nous ce respect souverain de la Vérité, qui est déjà un culte. Les prières qui terminent chacun de ses livres sont touchantes, et je crois qu’il n’est pas téméraire de voir un reflet de ses expériences intimes dans ces lignes :

« Je dis que la théologie est utile pour exciter les affections de notre cœur et nous amener à un amour plus efficace de Dieu.

1 Ouodl. III, q. 22; p. 179.

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