‹ Richard de Middleton, sa vie, ses œuvres, sa doctrineChapitre 63 sur 228 · CONNAISSANCE DU SINGULIER · texte numérisé non relu

CONNAISSANCE DU SINGULIER

fl pose en thèse que l’homme peut connaître le singulier, même le singulier matériel et d’une connaissance non seulement sensible, mais même intellectuelle !.

Cette thèse appuie plus sur la connaissance intellectuelle du singulier que ne l’avait fait Bonaventure, mais cependant elle est de même inspiration, comme on le voit par la façon dont Richard s’explique : car il affirme que nous connaissons le singulier par le même concept universel, bien plus, que nous atteignons d’abord l’universel et ensuite le singulier.

« Possumus intelligere singularia non tantum spiritualia sed etiam sensibilia et per unam speciem singularem intelligimus et universale et singulare.. Etiam prius ordine naturae intelligimus universale quam singulare ?. »

Cette connaissance cependant n’est qu’une connaissance dérivée, c’est par un retour vers le phantasme que l'intelligence, connaissant l’universel, atteint donc le phantasme, le particulier.

« Ergo videtur quod intellectus noster prius ordine naturae cognoscit universale quam singulare, nec attingit ad cognitionem rei singularis nisi mediante cognitione universali; et forte propter hoc voluerunt aliqui dicere singulare sensibile non intelligi a nobis nisi per refletionem 5.»

Ces derniers mots rappellent saint Thomas. Cependant Richard semble bien dire que dans et par notre concept universel, par une sorte de mouvement de retour notre intelligence atteint elle-même le singulier matériel, ce qui n’est pas tout à fait la position de saint Thomas, ni celle de saint Bonaventure :

« De potentia phantasmatis. educitur per naturalem actionem intellectus agentis, quaedam refulgentia rem repraesentans sub esse

universale, non separata a phantasmate secundum reale esse, sed in ipso remanens et sibi quasi colligata quae directe et immediate obicitur

UBBERWEG, p. 571-585; 192%-194%. — EPHREM LONGPRÉ, La philosophie de Duns Scot, dans Études Franciscaines, t. XXXIV, 1922, p. 433-482; t. XXXV, 1923, p. 26-66; 499-531: t. XXXVI, 1924, p. 29-62; 225-253; 337-370. Le lecteur trouvera dans cet article une abondante bibliographie. — P. ALE- XANDRE BERTONI, Le Bienheureux Duns Scot, Levanto, 1917.

1 Quaest. disp., q. 43.

3 Il Sent., d. XXIV, a. 3, q. 4; p. 311-312.

* Jbid., p. 312-313.

intellectui.… et ideo mediante refulgentia praedicta intellectus reflectitur super phantasma. Non enim video rationem quare per modum praedictum non posset intelligere hoc singulare quod est phantasma, cum possit intelligere singulare cuius est phantasma, utrumque ergo per reflexionem intelligit : et pro tanto etiam potest dici aliquomodo quod obiectum suum intelligit in exemplari sensibili, quod est phantasma 1, »

Aussi n’admet-il pas sans restriction l’adage qu’il n’y a de science que de l’universel ?.

Ce qu’ajoute la connaissance intellectuelle du singulier matériel à ce que nous en percevons déjà par le sens, c’est une connaissance analytique selon ses notes rationnelles :

« Per sensum cognoscitur singulare confuse, non resolvendo ipsum

distincte in suas partes rationales; per intellectum autem cognoscitur distincte resolvendo ipsum in suas partes rationales ?. »

Richard est donc très éloigné encore de la thèse de Scot {, qui admet la perception intellectuelle, immédiate et primitive des individus matériels, sorte d’intuition confuse du singulier par l’intellect. Il est en opposition directe avec Matthieu d’Aquasparta qui professe une thèse très voisine du scotisme lorsqu'il déclare :

« Revera intellectus cognoscit et intelligit singularia per se et proprie, non per accidens, ita quod singularia cognoscit per species singulares, universalia per species universales, nec species universalis sufficit ad cognoscendum singularia 5. »

Saint Bonaventure admettait que l’âme se connaît elle-même, ainsi que les vertus infuses, sans l’intermédiaire d’une species abstraite des données sensibles : elle aurait une sorte de connaissance directe et expérimentale $. Richard sur ce point,

1 II Sent., d. XXV, a. 5, q. 1; p. 332.

3 II Sent., d. XXIV, a. 3, q. 4, ad 20%; p. 312, c. 1. — Ï Sent., d. XXV,a.1 q. 3, ad 10; p. 229, c. 1.

® II Sent., d. XXIV, a. 3, q. 4, ad 4"; D. 312, c. 2.

4 Minces (Skotistiches, p. 269) est d’un avis contraire.

5 GRABMANN, Die Erkenntnislehre, p. 85-91.

# Luycxx, Die Erkenntnislehre Bonaventuras, p. 166-193. — GRABMANN Die Erkenntnislehre, p. 92-105. — GiLsoN, Bonaventure, p. 358. Le contraste entre Richard et les autres maîtres franciscains est remarquable.

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