MATIÈRE ET FORME
que la matière n’est pas homogène dans les corps matériels et dans les êtres spirituels : et même, à proprement parler, le concept de matière n’est pas univoque. Car l'extension dans les corps matériels dépend principalement de la matière : or les êtres spirituels sont inétendus. De plus, la puissance passive se différencie d’après son acte; comme la matière angélique est déterminée par une forme spirituelle, forme qui répugne à la corporéité, et d’autre part que la matière corporelle est destinée à être informée par une forme corporelle et est inapte à être informée par une forme spirituelle, il est manifeste qu’il n’y a aucune homogénéité 1.
Il faut en dire autant des corps incorruptibles. La matière qui compose les corps sidéraux n’est pas homogène avec celle qui compose les corps corruptibles : et ici encore le concept de matière est un concept analogue ?.
Quant à la nature de la matière elle-même, tout en suivant le Docteur Séraphique, Richard a son idée propre, laquelle prépare de loin la théorie scotiste de la materia primo prima. Le mot matière déclare Richard peut s’entendre dans un double sens : d’abord, dans le sens généralement admis, il désigne cet élément passif du composé actué par la forme correspondante; ensuite, dans le sens d’une pure possibilité subjective capable de se transformer en une actualité : il signifie le principium pure possibile dont nous devrons préciser la notion :
a Materia dupliciter potest accipi : vel pro re pure possibils transmutabili in actualitatem generabilem et corruptibilem, vel pro materia recipiente ipsam formam, quae est altera pars compositi #, »
La matière qui entre en composition avec la forme n'est pas pure puissance, contrairement à ce que pensent les thomistes ; elle possède une actualité propre, mais d’un degré inférieur; et par conséquent, bien que naturellement elle ne puisse subsister sans une forme, cependant Dieu pourrait la réaliser et
1 Quaest. disp., q. 6. — IL Sent., d. III, a. 2, q. 1: p. 49. 3 II Sent., d. XIII, a. 1, q. 4: P. 159, c. 1. 3 1I Sent., d. XII, a. 1, q. 4; D. 146, c. 2.
lui donner miraculeusement d'exister seule. Ce sera la thèse que soutiendra Scot |.
« Non est res pure possibilis simpliciter, quamvis sit pure possibilis respectu formarum quae recipiuntur in ea... Tenet tamen in entibus infimum actualitatis gradum . »
« Secundo modo accipiendo materiam, Deus potest facere materiam sine omni forma; quamwis enim naturale esse materiae sit esse sub forma, tamen Deus supernaturaliter potest ipsam privari ab illo esse et dare sibi esse per se 5. »
Ceci est gros de conséquences, comme l’a bien montré le R. P. Maréchal 4. Aussi vaut-il la peine d’insister un peu. Richard admet donc une double actualité dans le composé : l’actualité de la forme et une actualité indépendante de celle-ci, actualité infime et indéterminée et capable de recevoir toutes les déterminations ultérieures. Cette thèse fondamentale appelle nécessairement la théorie de la multiplicité des formes au sein du composé.
« Sic utuntur nomine materiae, illi qui actualitatem distinguunt in actualitatem quae est forma et in actualitatem quae non est forma, quia illam actualitatem quae non est forma, dicunt ultimum actualitatis . gradum et indeterminatum, qui omnem actualitatem generabilem et
corruptibilem natus est in se recipere et per eam diversimode terminari; et illam infimam actualitatem vocant materiam $. »
Mais outre la matière dont nous venons de parler, Richard pose encore un principium pure possibile qui joue un grand rôle dans sa philosophie. Nous l’avons déjà entendu, lorsqu'il distingue deux sens au mot matière. Il en parle à plusieurs reprises, d’abord dans ses Quaestiones disputatae, ensuite fréquemment dans son Commentaire et il lui a même consacré toute une question dans un de ses Quodlibets « Utrum Deus posset facere aliquam creaturam inferiorem prima materia gene-
1 LONGPRÉ, La Philosophie du B. Duns Scot, dans Études franciscaines, t. XXXV, 1923, p. 44, t. XXXVI, 1924, p. 345.
3 Il Sent., d. XII, a. 1, q. 1; p. 143, c. 2.
3 II Sent., d. XII, a. 1, q. 4; p. 146, c. 2.
* MARÉCHAL, Le point de départ de la Métaphysique, Louvain, t. I, p. 84-97.
5 II Sent., d. XIL, a. 1, q. 3; p. 146, c. 1.
$ Quaest. disp., q. 17.
rabilium .» Dans le premier article du Quodhibet comme dans sa Question disputée, il commence par distinguer les deux sens du mot matière :
« Secundum quod dicit commune manens in generato et corrupto usque ad quod resolvit natura cum ex uno generatur aliud generatione proprie dicta: .….primarium fundamentum transmutationis naturalis… Alio modo accipitur prima materia generabilium et corruptibilium pro quodam principio pure possibile, quod nullam penitus importat actualitatem, dicens rem mediam inter quamcumque actualitatem et nihil. Quod quidem principium pure possibile transmutatur in ipsam formam. »
Ce principium pure possibile ne peut pas exister séparément, puisqu'il ne comporte aucune actualité ?, Cependant ce principium pure possibile n’est pas le néant, bien qu’il ne puisse se concevoir que par négation ou par comparaison avec une forme, et qu’il n’ait aucune activité; car ce qui peut être transformé en autre chose n’est pas pur non-être :
« Cognoscitur per privationem vel comparationem ad formam et argumentationem, nec potest rem transmutare, nec potest esse per se per quamcumque potentiam, quia ipsam esse per se includeret contradictionem. Nec tamen nominat nihil, quia nihil transmutari non potest in aliquid, quamvis possit aliquid fieri ex nihilo 8. »
Il existe donc, mais grâce à l’existence du composé; il est concréé par Dieu avec la matière :
« Est per actualitatem alienam, quia est annexum rei habenti actualitatem . — Res pure possibilis transmutabilis in formam, concreata est materiae secundum quod accipitur pro natura receptiva formae quae remanet altera pars compositi 5. — Non potest esse, nisi per actualitatem alienam, concreatum fundamento naturalis transmutationis, transmutabile in ipsam formam educibilem de potentia materiae, per actionem agentis naturalis 6. »
Enfin, ce principe n’est ni une forme substantielle, ni une forme accidentelle ?, ni une partie composante du composé réel,
1 Quodl. I, q. 5; p. 40.
3 Jbid., p. 41, c. x, et II Sent., d. XII, a. 1, q. 3; p. 145, c. 2. S II Sent., d. XII, a. 1, q. 1; p. 143, C. 2.
* Quodl. II, q. 5; p. 41, c. 2.
5 II Sent., d. XII, a. 1, q. 4; P. 147, C. 1.
S II Sent., d. XII, a. 1, q. 10 ad 4"; p. 103, c. 2.
T Ibid.
comme est la matière première, entendue au sens ordinaire du mot, et au-dessous de ce principium pure possibile, on ne peut concevoir rien de plus infime dans l’ordre même des possibles :
« Probatum est quod in rebus est dare aliquod ens pure possibile quod nullam importat actualitatem propriam; est etiam dare in rebus formam infimam educibilem per naturam, de potentia materiae: est ergo dare in rebus ens pure potentiale transmutabile in formam infimam quae educi possit per naturam de potentia materiae. Sed tali enti. nullum potest esse inferius ens : quare illa possibilitas quae est transmutabilis in infimam formam est infimissima possibilitas 1. »
Enfin si on compare ce principium pure possibile avec la matière première des composés, il en diffère réellement, mais s’identifie avec ce qu'on appelle la « puissance de la matière » :
« Potentia materiae dupliciter accipi potest : uno modo pro eo quo materia potest recipere formam et sic realiter idem est quod ipsa materia, sola ratione differens ab ea : materia enim per seipsam potest recipere formam vel dispositionem ad formam. Alio modo pro eo quo de ipsa educi potest forma educibilis de potentia materiae : et sic non est realiter idem quod ipsa materia; sed est quoddam principium purum possibile transmutabile in formam educibilem de potentia materiae per actionem naturalis agentis ?. »
On serait tenté de croire que Richard a voulu par sa théorie se rapprocher de la notion de matière première, pure puissance, au sens d’Aristote, tout en gardant la position de Bonaventure :
« Et de materia sic accepta potest exponi quod dicit Commentator super VIII metaphys. quod subiectum in transmutatione quae est
substantiae, est in potentia, et esse suum quasi est medium inter esse actu et non esse 5. »
Il est manifeste cependant que la pensée de Middleton est différente. Il conçoit son principtum pure possibile, non pas comme le substratum nécessaire de toute transformation, car ce rôle revient à la matière première, dans le sens ordinaire du mot, mais comme le réceptacle contenant en puissance les
1 Quodl. II, q. 5; p. 4r,c. 1.
3 II Sent., d. XII, a. 1, q. 10: p. 163, c. x. 3 II Sent., d. XII, a. 1,q. 1; p. 143, c. 2.
Go ogle
formes qui peuvent actuer la matière. Il déclare formellement qu'il pose ce principium comme postulat nécessaire de la transformation :
« Quia aliter… aut essentia compositi non generatur, aut oporteret formam creari in cuiuscumque compositi generatione À, »
« Est quoddam principium purum possibile in materia, quod non est idem re cum ipsa natura, transmissibile in ipsam formam per actionem agentis naturalis, ita quod forma generanda dicitur esse in materia in esse pure possibili, ratione illius principii possibilis quod est transmissibile in ipsam... Illud enim principium pure possibile non dicitur quid diversum a forma in quam transmutatur, sicut una forma ab alia; nec sicut materia proprie dicta ab ipsa forma; nec tamen potest dici, idem in actu, quia purum possibile cum nulla re habet identitatem actualem ?. »
C’est en effet pour expliquer le mystère de l’apparition de formes nouvelles sous l’action d’un agent créé, que Richard inventa sa théorie. Ce qui le prouve déjà, c’est que précisément ce fut l’examen de l’action angélique sur le monde matériel, qui amena notre docteur à poser pour la première fois son principe #. Problème important autant que difficile que celui de l’eductio formae e potentia materiae, car il pose le problème de la génération, en même temps que celui de l'efficacité des causes secondes; il paraît même insoluble, à première vue. Nier qu’une forme nouvelle soit produite, c’est nier le concept même de génération. Mais s’il se produit vraiment une forme nouvelle, d’où vient-elle ? Dire qu’elle est produite immédiatement par la cause première, c’est ou bien admettre l’occasionnalisme, ou du moins réduire le rôle de l’agent créé à disposer la matière en vue de la réception de la forme, et par conséquent dénier aux causes secondes toute efficacité dans la production de la forme. Mais ici il faut éviter un autre excès. Si l’on suppose que la forme nouvelle n’est pas donnée dans la matière, l’action de l’agent qui l’introduit dans cette matière équivaudra à une création. Si au contraire cette forme est précontenue dans la
1 II Sent., d. XII, a.1,q.10;p.163,c.1.
3 OQuodl. II, q. 5; p. 40, c. 2.
3 Ouaest. disp., q. 37.
matière, l’agent qui semble produire quelque chose, en fait ne produit rien, lorsqu'il semble la tirer de la matière. De toutes parts on semble se heurter à des difficultés.
Saint Bonaventure, à la suite de saint Augustin, chercha à résoudre la difficulté par sa théorie des raisons séminales ; saint Thomas, par l’eductio e potentia materiae. Dans cette explication, les formes ne sont nullement précontenues dans la matière, ni formées, ni semi-formées, elles n’y existent pas même virtuellement. Le rôle de la matière est un rôle purement passif : il consiste à recevoir les formes et à être leur substratum, et ainsi à concourir à l’existence du composé. Les formes sont dans la puissance de la matière uniquement en ce sens que la matière peut les recevoir, et s’il s’agit de puissance prochaine, qu’elle est disposée et apte à recevoir telle ou telle forme déterminée à l’exclusion d’autres. Par conséquent, bien que cette réceptivité et cette disposition prochaine soient une condition nécessaire à l'apparition de telle ou telle forme, cependant toute l’efficacité de cette opération se concentre dans la forme même de l’agent !.
Saint Bonaventure trouvait qu’une telle explication accordait trop à l'agent créé ?. Richard, sans admettre que les formes préexistent déjà dans la matière, d’une façon déterminée quoique latente ou enveloppée, croit cependant qu’il faut postuler l'existence, dans la matière, d’un principe passif concréé avec la matière, qui sous l’action de l’agent se transforme réellement en la forme qui doit être engendrée. Écoutons notre docteur.
Quelques-uns, dit-il, prétendent que dans la matière il n’y a rien dont se fasse la forme qui est engendrée, parce qu’à proprement parler ce n’est pas la forme qui est engendrée, mais le composé. Mais cette réponse est insuffisante. Car, toute génération est une évolution de l’imparfait au parfait. Or, logiquement les parties essentielles sont produites avant le tout, car les principes sont, par nature, avant le composé qu'ils constituent. Donc, comme la forme est la partie principale du