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1 S, THoMAs, II Sent., d. XVIII, q. r, a. 2.
3 GiLSON, Bonaventure, p. 281-288.
composé, la production de la forme précède logiquement la production du composé. Par conséquent, le composé est engendré parce que la forme est produite dans la matière et dès lors, il faut de toute nécessité postuler que dans le fondement même de la transmutation, c’est-à-dire dans la matière, existe quelque chose dont se fasse la forme, de quo forma fiat. Et reprenant un argument de saint Bonaventure il ajoute : étant donné qu’une forme ne peut pas engendrer une forme contraire, pour expliquer une transformation substantielle, il n’y a que quatre explications possibles : ou bien la matière reçoit la forme du dehors; mais alors d’où vient celle-ci ? Si elle ne sort de rien préexistant, elle est faite ex nihilo, c’est à dire créée. Ou bien on dira que la matière elle-même se change en la forme nouvelle : mais, si vous l’entendez en ce sens qu’elle se change entièrement en cette forme, la matière ne peut rester partie composante du composé nouveau, ce qui est contraire à l’hypothèse. Croire enfin que la matière se transforme dans le composé, c’est une absurdité. Car, comme le composé est fait de matière et de forme, la matière devrait se transformer à la fois en matière et forme: or, il est absurde de dire que la matière se transforme en elle-même. Il ne reste donc plus que la quatrième hypothèse qui est la vraie, à savoir que quelque chose de la matitre devient la forme nouvelle.
D'autres soutiennent que c’est la forme elle-même qui se mue en la forme engendrée, selon l’un des degrés de son essence. Exphication qui ne satisfait pas aux données du problème. Dans la génération, ce degré se retrouve dans la forme engendrée: or,un même degré ne peut à la fois se changer en un autre et rester lui-même.
D'après d’autres enfin, Dieu a « concréé » dans la matière toute l’essence des formes futures, mais elles n’y possèdent qu’une actualité réduite et incomplète. Mais cette théorie ne satisfait pas davantage, car elle revient à la théorie de la latitatio formarum rejetée par les meilleurs philosophes.
Par conséquent il faut dire que dans la matière existe un principe purement possible, qui par la nature peut se transformer dans la forme nouvelle; en vertu de ce principe, l'essence
de cette forme se trouve tout entière dans la matière, mais à l’état de pur possible. Ce principe n’est donc pas une simple possibilité logique, c’est à dire l’absence de contradiction, c’est une possibilité positive, concréée avec la matière :
« Videtur ergo mihi dicendum, quod in materia. est aliquid purum possibile, quod per naturam est transmutabile in formam generabilem et corruptibilem, ratione cuius essentia talis formae lota est in materia, sub esse incompleto, vocando esse incompletum non esse actuale imperfectum sed esse purum possibile… Principium purum possibile est ipsa possibilitas positiva quae est de ratione materiae tanquam pars eius intimior… Per principium purum possibile intelligamus passivam potentiam materiae, non illam qua materia potest ipsam recipere formam... sed per quam materia ita se habet ad formam, quod de se ipsa est educibilis per naturam 1.» — « Restat ergo quod illud quod transmutatur in illud quod generatur, non transmutetur in ipsum nisi per hoc quod transmutatur in eius formam. Et quia transmutari in formam et recipere formam rebus conveniunt ratione alicuius possibilitatis quae principaliter est conditio materiae ?. »
C’est par le même principium purum possibile, et on comprend maintenant pourquoi, que Richard explique les rationes seminales de saint Augustin.
On peut, dit-il, comprendre les raisons séminales de deux façons. Dans le sens propre, la raison séminale n’est pas autre chose qu’une force active qui se trouve dans la semence, en vertu de laquelle la matière de la semence se transforme naturellement et par elle-même en la forme de l’espèce à laquelle elle appartient. Dans son sens plus général, ce mot peut s’appliquer soit à la force qui vient d’être décrite, soit au principe purement possible :
« Communiter, sic potest dici non tantum de vi praedicta sed etiam de principio pure possibili transmutabili in formam educibilem per naturam de potentia naturae et sic in materia unius elementi est ratio
seminalis ad formam alterius elementi, et in elementis ad ea quae naturaliter generantur ex elementis 8. »
Remarquons enfin que notre docteur nie formellement que LII Sent., d. XV,a.2,q.1; p. 199.
? II Sent., d. XII, a. 1, q. 1; p. 143.
3 II Sent., d. XVIII, a. 1, Qq. 2; p. 235, C. 2.
Dieu ait déposé dans les éléments, au moment de la création, comme la semence des choses futures, entendue d’une puissance active :
« In materia unius elementi non est potentia activa sibi naturaliter coaptata ad formam alterius elementi 1. »
Les formes futures ne sont dans les éléments que potentiellement selon le principe de pure puissance, et c’est dans ce sens qu’il explique saint Augustin ?.
Il est donc manifeste que la théorie de Richard s'éloigne complètement de celle de saint Bonaventure * et de la plupart des anciens Franciscains {.
La pluralité des formes est une autre thèse que Richard de Middleton hérita du Docteur Séraphique. Contre les thomistes, mais sans prendre parti pour la théorie de Henri de Gand, il défendit avec vigueur la pluralité des formes dans l’homme $. Mais il ne se prononce pas formellement sur la pluralité des formes dans les composés organiques inférieurs, bien qu’il semble assez favorable à cette thèse :
« Videmus plantam, quandoque in una sui parte mori et vivere in alia, et tamen partes remanere continuas, quod non esset verum, nisi aliqua substantialis forma remaneret communis utrique. Ergo, tel in planta sunt plures formae, vel sua forma recipit magis et minus 6.» |
« Arguebatur :. in bruto non est nisi una forma... Dico quod ista propositio est dubia : utrum in bruto sit una forma tantum. Ex dubiis autem arguendum non est. Et praeterea si concedat aliquis quod in bruto non est nisi una forma substantialis tantum, propter hoc non
1 ]I Sent., d. XIV, a. 3, q. 3; p. 178, c. 2.
? Jbid., ad 1°.
3 BONAVENTURA, II Sent., d. XVIII, a. 1, q. 2, avec le commentaire des éditeurs, t. Il, p. 443. — GiLsoN, Bonaventure, p. 281-301.
4 Voir l’appendice vi, p. 447. — Scot repousse aussi les raisons séminales. (LoNGPRÉ, La philosophie du B. Duns Scot, dans Études franciscaines, t, XXXVW, 1923, P- 47-48).
5 Voir l’appendice 1, p. 389.
S II Sent., d. XVII, a. 1. q. 5; p.219, c. 2.
oportet quod concedatur in homine, quia ad constitutionem hominis concurrit et agens per generationem et agens per creationem 1.»
De même il ne se prononce pas explicitement sur la composition des êtres inorganiques (les mixtes) :
« Ad istam quaestionem dicunt quidam quod in corporibus animalium sunt formae substantiales elementorum secundum suas essentias æncompletas et haec opinio multas auctoritates habet pro se... Ali dicunt quod formae elementares secundum suas essentias nullo modo sunt in mixto. »
et il laisse au lecteur le choix ?.
Au contraire, et ici il s'éloigne de saint Bonaventure, il soutient qu'il n’y a qu’une seule forme dans les éléments: « Respondeo quod in quolibet elemento est tantum una substantials forma », et la raison qu’il apporte est non pas l’unité substantielle de l’élément, cette raison il la rejette positivement comme non recevable, mais que cette multiplicité est inutile :
« Ad ponendum in uno elemento plures formas non compellit fides, quod satis planum est, nec naturalis eius operatio, quia ad suas actiones
naturales sufficit una forma, nec sua passio.. Frustra ergo in uno elemento essent plures formae. Cum ergo natura nihil facit frustra..
La pluralité des formes ne nuit pas à l’unité substantielle de l’homme. Car la forme ou les formes inférieures avec la matière constituent un composé incomplet qui demande pour exister d’une façon stable une forme complétive : c’est de ce complément ultime que les formes inférieures elles-mêmes reçoivent leur stabilité. Richard s’explique très clairement dans sa Quaestio disputata 39°, où il examine le rapport de la forme ou des formes inférieures 1) avec la matière — 2) avec la nature — 3) avec l’acte d’être —: 4) avec l’âme et avec le composé.
Par rapport à la matière première, la forme inférieure a une double relation : elle est tirée de la puissance de la matière et, avec elle, elle constitue un composé incomplet, c’est à dire : d'une part elle donne à la matière une première perfection,
1 Quaest. disp., q. 39, ad 45".
3 II Sent., d. XV,a.1,q.1;p.195,c.1.
3 II Sent., d. XIV, a.2.q.1; p. 175.
mais en même temps elle la dispose à recevoir des perfections ultérieures :
«Ita se habet ad essentiam materiae primae, quod educitur de
potentia illius et quod ex ipsa et materia constituitur unum compositum incompletum .
Richard se défend vigoureusement de confondre les formes qui constituent réellement le composé physique avec le genre et l’espèce qui en composent la définition ?. Les parties métaphysiques d’une définition, telles le genre et l’espèce, ne sont pas des parties réelles ; elles n’ont de réalité distincte que dans l'esprit :
« I]lae partes definitionis de quibus loquitur philosophus, non sunt partes secundum rem, sed partes secundum rationem. Idem enim indicatur per genus et speciem et differentiam, sed per genus sub modo indeterminato, per speciem sub modo determinato, per differentiam sub modo determinato 5. »
Comment donc concevoir les principes réels du composé humain? Et en particulier quel est le rôle de la forme ou des formes inférieures, —- car Richard ne tranche pas la question si la forme inférieure elle-même est simple ou composée, — et quels sont leurs rapports avec les autres parties du composé ?
La forme ou les formes inférieures sont extraites de la puissance de la matière et forment avec celle-ci un composé vraiment un, mais incomplet, qui est lui-même, dans son unité, la matière prochaine de la forme supérieure qu’elle appelle, et l’ultime disposition à sa réception. Incomplet, il exige un complément et, par le fait même, il n’a pas un être fixe et entièrement déterminé, mais plutôt un être fluant, « fluxibile et indeterminatum secundum quid ». C’est la réalité de la forme complétive qui fixe définitivement, détermine complètement et termine le composé; elle lui donne la stabilité comme l’achèvement qui est propre à chaque espèce : sans cette forme complétive « materta non potest consistere in esse stabili et quietos. Le
1 Quaest. disp., q. 39.
2 joid., ad 2%" et 3°".
3 II Sent., d. XIV, a. 2, q. 1, ad 1: p. 175, c. 2.
premier composé imparfait est donc dans un équilibre instable : il tend ou vers sa pleine réalisation ou vers sa dissolution, et ne pourrait donc, sans miracle, d’ailleurs nullement impossible à la toute-puissance divine, subsister dans cet état. Aussi bien, le mouvement de la nature et son évolution ne s’arrêtent-ils pas de transformer la matière jusqu’à l’ultime moment où l’âme est infusée par Dieu :
« Quousque habeatur ista forma cum illis dispositionibus quae requiruntur in materia ad receptionem intellectivae 1. »
Et d’autre part, dès que l’âme intellectuelle est séparée du corps, l’évolution de la nature reprend immédiatement et va à la décomposition totale du premier composé, en vue de la génération d’un composé nouveau :
« Non cessat natura resolvi usque ad essentiam ipsius materiae ad hoc ut introducatur alia forma specifica à. »
Le grand souci de notre docteur est de sauvegarder l’unité substantielle de l’homme. Non seulement il affirme que de sa théorie il ne suit pas qu’il y ait dans l’homme trois âmes, une âme végétative, une âme sensitive et une âme intellectuelle ; mais, répondant à un argument tiré d’Aristote, il dit :
« Concludit enim quod vegetativa, sensitiva et intellectiva in homine [non] sunt tres formae sed una forma per quam est in homine esse
vegetativum, sensitivum et intellectivum. Et ego non nego hoc, quia concedo hoc esse verum 5. »
Mais il s’efforce de montrer métaphysiquement que le composé humain est vraiment un. De même que la distinction de matière et de forme n'empêche pas l'unité, de même ce premier composé de matière et d’une forme inférieure étant incomplet, et constituant ainsi la matière prochaine relativement à la forme supérieure, n’est pas un obstacle à l’unité du composé définitif :
« Sicut non obstante incompleta et indeterminata actualitate materiae
1 Quaest. disp., q. 39.
3 Ibid.
8 Jbid., ad 8", ad 18", ad 20", ad 23",
primae, ex ipsa et forma elementari constituitur unum per essentiam, ita dico quod, non obstante incompleta et indeterminata actualitate materiae proximae et propriae ad recipiendum intellectivam, ex ipsa intellectiva constituitur unum per essentiam 1. »
Comme on le voit, cette réponse est dépendante du concept d'une matière première, jouissant déjà par elle-même d’une certaine actualité. Précisant encore sa pensée, et toujours pour établir mieux l'unité substantielle, il affirme que c’est la forme complétive qui donne au composé non seulement son être définitif, mais encore sa substantialité : si bien que le premier composé incomplet, tout comme la matière première elle-même, n’est substance que par réduction; au composé ultime seul convient pleinement la notion de substance :
« Nec compositum ex materia et forma illa incompleta habet plene rationem substantiae, in quantum substantia est, nec corporis, in quantum corpus est sed tantummodo incomplete et per quamdam reductionem, quamvis non ita incomplete conveniat sibi ratio substantiae, unde substantia est, sicut materiae primae, nec ita a remotis reducitur ad praedicamentum substantiae. Unde per animam intellectivam non tantum constituitur homo sub ratione, qua homo est, sed etiam sub ratione qua completa est substantia et sub ratione qua completum corpus et sic de aliis 3.»
Richard ne conçoit donc pas la forme à la façon thomiste. La forme, pour lui, a évidemment pour fonction de conférer une perfection, mais aussi, sauf la dernière, de préparer la matière à recevoir une perfection ultérieure. Sa conception est plus dynamique que statique : il considère le mouvement de l’être vers son achèvement qui le couronne. Mais la différence entre lui et saint Thomas est plus profonde encore : elle tient à la méthode et aux premiers principes. Saint Thomas prétend déterminer a priori les conditions métaphysiques de l’être contingent et de l’être corporel. Richard part plutôt de l’expérience et du donné sensible. Aussi ne conçoit-il pas l’unité de l’être existant, d’une façon aussi rigoureuse que le saint docteur : son unité, quoiqu'il en dise, n’est qu’un emboîtement d’êtres
3 II Sent., d. XVII, a. 1,q. 5: p.221,c.1.
2 Ibid.
déjà existants, une sorte de pyramide : du moment qu'il avait accordé une actualité propre à la matière première, l’unité foncière du composé substantiel était relâchée : et la conception aristotélicienne de deux principes réels et réellement distincts, incapables d’exister séparément et n'existant que par et dans le composé qu’ils forment, comme la conception de la causalité réciproque du couple acte et puissance, lui restait étrangère.
Il est certain cependant que c’est encore Richard qui a présenté la meilleure théorie de la pluralité des formes.
Il faut signaler enfin une autre proposition qui, sur ce domaine, oppose Richard à Aristote: pour lui, les formes sont susceptibles de plus et de moins !. Ce qu’il avait démontré dans cette question, en partant des notions de forme et de matière, telles qu'il les entendait, il le reprend dans son Commentaire, avec Îles mêmes autorités :
« Formae substantiales elementorum et quaedam aliae formae substantiales recipiunt magis et minus, imo, ut proprius loquar, contingit materiam formas elementares et aliquas alias formas substantiales participare secundum magis et minus per hoc quod contingit materiam plus vel minus habere de essentia illius formae 3. »
Et par conséquent il nie le principe thomiste : « Esse curuslibet substantiae consistere in indivisibili 3.»
Le principe d’individuation n’a pas été longuement traité par notre docteur. C’est à propos de l’ange qu'il fut amené à considérer le problème dans ses Quaestiones disputatae. La théorie présentée dans son Commentaire ne diffère pas de celle qu'on trouve dans sa première œuvre, mais dans celle-ci le côté philosophique est plus développé.
On sait que Middleton admettait la composition hylémorphique dans l’ange et la multiplication des individus dans la
1 Quaest. disp., q. 41.
3 II Sent., d. XIV, a. 2, q. 2; p. 376.
3 II Sent., d. XVII, a. 1, q. 5; p.219, c. 2.