PRIMAT DE LA VOLONTÉ
« Nobilius est Deum diligere quam intelligere, in tantum quod ipsa cognitio, si non adsit dilectio, elongat a Deo !. »
Bien plus, l'intelligence est subordonnée à la volonté et son rôle est de l’éclairer :
« Intellectus enim se habet ad voluntatem, sicut serviens qui portat lucernam ante dominum suum, qui nihil facit nisi ostendere viam et persuadere, et dominus imperat sibi et divertit quocumque sibi placuerit. Et sicut consiliarius ad imperatorem, qui ostendit et persuadet quod sit faciendum; imperator autem quandoque imperat secundum quod sibi consultum est, et aliquando contrarium ?. »
La même doctrine se retrouve chez Gautier de Bruges 5, Les deux facultés, intelligence et volonté, ne sont pas indépendantes, il y a manifestement action et réaction. Et l’on devine déjà quelles sont les relations qui les unissent. La volonté ne peut passer à son acte d’aimer, sans l'intelligence :
« Voluntas non potest exire in actum suum amandi, nisi mediante actu intellectus #. »
Mais le rôle de l'intelligence est uniquement de disposer la volonté et dans ce sens seulement la priorité lui revient : mais la volonté se meut elle-même, et par conséquent dans l’ordre de l'efficience le moteur principal est la volonté elle-même : aussi faut-il conclure que l’acte d'intelligence est subordonné à l’acte de la volonté et que celui-ci est plus proche de la fin.
«In motibus animae intellectus est prior motor quam voluntas; dico quod verum est, loquendo de movente dispositive : intellectus enim per suum actum disponit ad actum voluntatis; non est autem verum de movente principaliter et effective, sic enim, sub Deo movente, movet voluntas se ipsam …ideo actus voluntatis est ultimior in ratione finis quam actus intellectus : actus enim intellectus ad actum voluntatis ordinatur. Cuius signum est quod non quiescit creatura rationalis in <ognoscendo, sed ultra tendit 5, »
1 Quaest. disp., q. 10, a. 3. — IL Sent., d. XXIV, a. 1, q. 5; p. 299, C. 1.
2 II Sent., d. XXX VIII, a. 2, q. 4: p. 472, c. 2.
# LONGPRÉ, Gautier de Bruges et lAugustinisme franciscain, dans Miscellanea Francesco Ehrle, Rome, 1924, t. I, p. 200.
* I Sent., d. XII, a. 1, q. 4; P. 120, c. 2.
SIL Sent. , d. XXIV, a. 1, q. 5, ad 4%; p. 299, c. 2.
Assurément l'intelligence peut se mouvoir sans le concours de la volonté dans certains de ses actes, mais son acte parfait, le verbe mental, terme de l’intellection, ne peut se produire sans l'influence de la volonté, car ce n’est que sous la motion du vouloir que nous cherchons et que nous trouvons. Aussi, tout bien considéré, le secours de la volonté est-il plus nécessaire à l'intelligence, que l’aide de l'intelligence n’est requise à la volonté :
« Quamvis intellectus possit in aliquem actüum sine voluntate et non e converso, non tamen propter hoc sequitur quod sit nobilior voluntate; quia in complementum actus sui, qui consistit in completa formatione verbi, non potest, sine voluntate; quod patet per Augustinum.. dicentem quod partum mentis antecedit appetitus quo, id quod nosce volumus, quaerendo et inveniendo, nascitur proles : ipsa notitia. Actus etiam, in quantum potest cum modico adiutorio intellectus, fortissimus est. Ille autem in quem potest intellectus sine adiutorio voluntatis, debilis est et imperfectüs ; ita quod, omnibus pensatis, maius est adiutorium quod facit voluntas intellectui ad perfectionem sui actus, quam illud quod facit intellectus voluntati ad sui actus perfectionem !. »
La principale noblesse de la volonté consiste dans sa liberté. La liberté est formellement dans la volonté. Assurément la liberté présuppose l’intelligence : car c’est à l'intelligence qu’il revient de proposer le pour et le contre d’une détermination, et dans ce sens le libre arbitre comprend à la fois l’intelligence et la volonté; mais comme c’est la volonté qui se détermine elle-même dans le choix ultime, c’est donc bien la volonté qui est formellement libre. |
Le libre arbitre n’est pas un habitus surajouté aux facultés, car un habitus incline la faculté à agir dans un sens déterminé, ce qui est contraire à la notion du libre arbitre. Ce n’est pas une faculté différente de la volonté: car elle serait ou supérieure ou inférieure; or, les deux hypothèses sont impossibles : il n’y a rien de supérieur au libre arbitre, et d’autre part la volonté est la faculté suprême. Le libre arbitre ne se confond pas avec
1II Sent., d. XXIV, a. 1, q. 5, ad 2%; p. 299, c. 2. Sur Scot, voir LONGPRÉ, La philosophie du B. Duns Scot, dans Études franciscaines, t. XXXV, 1923, p.29,t. XXX VI, 1924, p. 29-62.