VOLONTÉ LIBRE
l'intelligence, car celle-ci peut être forcée par l'évidence. D'autre part, tous les actes de la volonté ne sont pas libres : car il est nécessaire qu'il y ait une véritable élection. Or celle-ci exige la délibération ou du moins que l’homme ait eu le loisir de délibérer. En effet, un acte volontaire n’est pas moralement imputable avant que l’homme ait délibéré ou du moins ait eu la possibilité et l'obligation de le faire; cette condition suffit, car supposé que l'intelligence appréhende un objet et ait le temps suffisant pour le considérer, la volonté peut déterminer ou non l’intelligence à proposer un choix raisonnable et dès lors, si la volonté 8e détermine avant cette délibération, qu’elle aurait pu produire, son acte lui est justement imputable. Il faut donc conclure que le libre arbitre s’identifie avec la volonté, mais en tant que celleci est considérée dans son rapport avec la délibération antécé-
dente, au moins possible et obligatoire (Quaest. disp., q. 44) : « Formaliter liberum arbitrium est ipsa voluntas prout consideratur
post deliberationem pendentem in intellectu vel post tempus quo homo deliberare potuit et debuit 1.»
La volonté se meut elle-même, elle est une puissance d’autodétermination : mais dans quelle mesure cette autodétermination est elle libre, c’est à dire exempte de toute nécessité interne et de toute coaction? Ce problème a été longuement examiné dans les Quaestiones disputatae et dans le Commentaire.
La volonté libre veut naturellement sa fin en tant que celle-ci est connue d’une façon générale comme le bien qui assouvit pleinement l'appétit. Car le ressort profond de toutes nos volitions, le premier moteur, est la tendance vers la fin dernière; mais en cette tendance, la volonté ne subit aucune coaction; car la détermination de la volonté à vouloir sa fin n’est nullement contraire à sa propre inclination. Cette appétition donc, bien qu’exempte de toute coaction, est nécessaire, en ce sens, qu’elle ne tombe pas sous l'élection, ni ne ressortit au libre arbitre (Quaest. disp., q. 14, a. 1. — II Sent., d. XXXWVIIT, a. 2, q. 1; p. 465). |
4 IL Sent., d. XXIV, a. 1, q. 3; p. 295.
En voulant sa fin, la volonté n’est pas déterminée par l'intelligence : mais la tendance radicale de la faculté vers sa fin est imprimée en elle par l’auteur de la nature. La volonté ne se détermine donc pas elle-même à cette première volition: mais l’homme qui possède la volonté se meut à vouloir, par le moyen de la volonté ainsi déterminée, non seulement les moyens d’obtenir la fin mais encore la fin elle-même, ou, plus clairement, la volonté est déterminée par Dieu à désirer sa fin, mais l’homme se meut par sa volonté à suivre ce mouvement naturel : « Voluntas exsequitur motum quo vult finem» (Quaest. disp., q. 14, a. 2, 3 et 4. — IT Sent., d. XXXVIIT, a. 2, q. 2; p. 467-469). Tout ce que la volonté veut, elle le veut en vertu de sa tendance vers la fin dernière (/bid., q. 3; p. 469-470).
Le libre arbitre ne peut souffrir violence, ni de la part de la créature, ni de la part de Dieu. Et la raison en est que l’immunité de toute coaction est fondée immédiatement sur la nature même de la volonté. Aussi Dieu lui-même peut détruire le libre arbitre mais ne peut pas le forcer: cela implique contradiction (Quaest. disp., q. 15, a. 1. — II Sent., d. XXV, a.4,q.1et2;p. 329-331). Dieu peut donc incliner fortement ou solliciter le libre arbitre; il ne peut lui faire violence (II Sent., d. XXV, a. 4, q. 2, ad 2M; p. 331, C. 1).
La volonté peut-elle être déterminée par l'intelligence ? Quelques-uns l'ont cru, pour cette raison que la volonté, étant indifférente à vouloir tout ce qui peut être objet de volition, ne peut se mouvoir contrairement au jugement de l'intelligence, ni même vouloir en dehors du jugement. Mais cette opinion est manifestement fausse. S'il s’agit de la fin elle-même, la volonté n’est nullement indifférente, et dès lors la simple appréhension de la fin suffit pour que l’homme puisse la vouloir, sans que l’intervention d’un jugement soit nécessaire. Et s’il s’agit des moyens d'atteindre sa fin, la volonté peut se mouvoir sans l’intermédiaire d’un jugement. Elle peut même vouloir contrairement au jugement de l'intelligence. Dire le contraire, c’est nier la liberté même. Car l'intelligence étant une faculté nécessaire, ce qu’elle juge, elle le juge nécessairement. Si donc la volonté suit nécessairement le jugement de l'intelligence, les