VOLONTÉ LIBRE
mouvements de la volonté seront aussi nécessaires que ceux de l’intelligence même. Il est à remarquer en effet que, dans son jugement, l'intelligence ou bien possède un motif nécessaire, et alors elle affirme nécessairement : « hoc est eligendum»; ou bien son motif est plus probable, et dans ce cas elle opine nécessairement : « hoc est eligendum »; ou bien elle n’a pas plus de motif pour que contre : et dans ce cas par nécessité elle ne peut opiner ni dans un sens ni dans un autre. Si donc l'intelligence n’éprouve pas cette nécessité dont il vient d’être parlé, c’est précisément parce que la volonté peut détourner l'intelligence de considérer les raisons qui militent en un sens et fixer son attention sur les raisons contraires. La liberté que nous éprouvons dans le choix de nos opinions provient précisément de la volonté.
D'autres docteurs, et sans doute Richard pense à saint Thomas, ont soutenu que la volonté, avant d’être déterminée par l'intelligence à vouloir en particulier ceci ou cela, peut librement vouloir l’un ou l’autre, en présupposant seulement la simple appréhension de l’objet. Mais après le dictamen de l'intelligence elle est déterminée à vouloir cet objet déterminé, aussi longtemps bien entendu que perdure ce dictamen. Mais cette opinion ne tient pas devant l’examen. Car dans cette hypothèse il faudrait dire que la volonté est moins libre après la délibération qu'avant. Or cela est insoutenable. Et le bon sens proteste aussi: car manifestement les déterminations mûrement réfléchies sont plus libres que celles qui précèdent la délibération. Voilà pourquoi il faut affirmer que par rapport à de multiples objets qui sont des moyens relativement à la fin dernière, la volonté peut se mouvoir contrairement au jugement de l'intelligence, non seulement en général, mais même en particulier :
« Voluntas potest se movere contra iudicium intellectus in universali et in particulari 1,»
Cette conclusion se prouve par de multiples raisons. Elle
1 Quaest. disp., q. 15, a. 3.
est soutenue par saint Augustin, par saint Bernard; de plus dans la théorie opposée il faudrait concéder, contrairement à l’autorité d’Aristote, que pour la vertu, la connaissance est plus nécessaire que la volonté. Mais la raison fondamentale est le primat de la volonté (Quaest. disp., q. 15, a. 4. — II Sent. d. XXXVIII, a. 2, q. 4; p. 471-472).
Dès lors on devine déjà quel est le champ de la liberté : elle peut s'exercer, non sur la volonté de la fin elle-même, mais sur tous les moyens qui conduisent à la fin; même, prononce hardiment Richard, par rapport aux moyens nécessaires :
« Non est simile de cognitione intellectus respectu conclusionis….. et de actu voluntatis respectu eorum quae sunt ad finem, evidenter con-
nexorum cum fine. Tanta est voluntatis libertas quod non potest necessitari circa actum eius respectu eorum quae sunt ad finem 1.»
Ce qui achève de montrer la hardiesse de Richard, c’est la conclusion suivante. La raison ultime du choix n’est autre que la volonté même; de même que pour Dieu, lorsqu'il prédestine l’un et réprouve l’autre, on ne peut donner d’autre raison, sinon que Dieu l’a voulu :
«IIla auctoritas Anselmi (omnis voluntas habet quid et cur), sic intelligenda est quod semper voluntas vult illud quod vult propter aliquid in universali vel in particulari. Unde determinando se ad unum significatum aequaliter eligibilium, bene hoc facit propter aliquid, utpote,, quia illud est expediens sibi; sed illud propter aliquid non respicit magis unum quam aliud. Unde quod magis accipiat À quam B, non potest .reddi aliud propter quid, nisi quod hoc vult À.»
Le libre arbitre est-il égal en tous les hommes? Oui, dans le sens de cette liberté essentielle qui consiste à être exempt de nécessité, et celle-là est inadmissible ; ce qui ne veut évidemment pas dire que tous les actes de la volonté soient libres, ou que certaines conditions ne soient requises pour l'exercice de la liberté ; mais si l’on entend par liberté, cette liberté accidentelle qui consiste dans la possibilité d'éviter le péché, ou de faire le bien, il est manifeste que cette liberté-là est plus grande
1 II Sent., d. XXXVIII, a. 2, q. 4, ad 1%; p. 472, c. 2. 2 Jbid., ad 3%; p. 473, c. 1.