CHAPITRE VI
La scène va changer, qu'on sonne le clairon : Il faut dans son repaire éveiller le lion. Ancienne pièce dratnntiqtie.
Comme les vers qui précèdent l'annoncent, il faut maintenant que nous changions de scène. Des montagnes solitaires du Jourdain,
nous allons passer dans le camp de Richard, roi d'Angleterre. Ce camp était alors placé entre Saint-Jean d'Acre et Ascalon, et renfermait cette armée avec laquelle Cœur-de-Lion s'était promis de marcher en triomphe jusqu'à Jérusalem, entreprise dans laquelle il aurait prohablement réussi sans les obstacles que lui suscita la jalousie des princes chrétiens qui y avaient pris part ; mais on pouvait aussi en accuser le mécontentement que firent naître la hauteur indomptable du monarque anglais et le mépris qu'il montrait pour des souverains qui, quoique ses égaux en rang, étaient bien loin de régaler en courage, en constance et en talents mihtaires. Des dissensions, et particulièrement la discorde qui régnait entre Richard et Philippe, roi de France, occasionnèrent des querelles et des difïicultés qui s'opposèrent à toutes les mesures actives que proposa le génie héroïque , quoique impétueux , de Richard : cependant les rangs des croisés s'éclaircissaient tous les jours non-seulement parla désertion individuelle, mais par le départ de troupes entières, qui se retiraient, leurs chefs en tète, du théâtre d'une entreprise dont ils avaient cessé d'espérer le succès.
Les effets du climat devinrent , suivant l'usage, funestes aux soldats partis du nord, d'autant plus que les mœurs licencieuses et dissolues des croisés, formant un singulier contraste avec les principes et les motifs qui leur avaient fait prendre les armes , les rendaient plus facilement victimes de l'influence pernicieuse des chaleurs brûlantes et des rosées glaciales. A ces causes de découragement il fallait ajouter la perte que faisait essuyer le glaive de l'ennemi. Saladin, le nom le plus illustre de l'histoire de l'Orient, avait appris par une fatale expérience que ses soldats, légèrement armés , n'étaient guère en état de combattre corps à corps les Fi'ancs couverts d'acier, et qu'il devait redouter le caractère aventureux de Richard. Mais , si ses armées avaient été plus d'une fois mises en déroute avec un grand carnage , le nombre de ses soldats lui donnait l'avantage dans ces légères escarmouches dont la plupart étaient inévitables. A mesure que l'armée des assaillants diminuait, les entreprises du sultan, dans cette espèce de petite guerre, devenaient plus fréquentes et plus audacieuses. Le camp des croisés était entouré et presque assiégé par des escadrons de cavalerie légère, semblables à des essaims de guêpes , qu'on écrase facilement quand on peut les saisir, mais qui ont des ailes pour fuir une force supérieure, et des aiguillons pour se venger. 11 y avait une guerre perpétuelle entre les avant-postes et les fourrageurs , et un grand nombre de vies précieuses y étaient sacrifiées sans aucun avantage. Les convois des croisés étaient inter-
ceptés ; leurs comiuuuicatious étaient coupées : c'était au prix de leur \ie qu'il fallait qu'ils achetassent les moyens de la soutenir; et l'eau, connue celle de la fontaine de Bethléem, tant désirée par le roi David, ne pouvait, alors comme autrefois, être obtenue qu'en répandant le sang.
Ces maux étaient contrebalancés en grande pai'tie par la ferme résolution et l'activité infatigable du roi Richard , qui , avec quelques-uns de ses plus braves chevaliers , était sans cesse à cheval , prêt à se porter sur le point menacé, et non-seulement offrant aux chrétiens un secours inattendu, mais mettant en déroute les infidèles au moment même où ils se croyaient le plus assurés de la victoire. Cependant Cœur-de-Lion ne put lui-même supporter impunément les alternatives d'un chmat malsain, jointes à des fatigues perpétuelles de corps et d'esprit. Il fut attaqué d'une de ces fièvres lentes qui sont particulières à l'Asie , et en dépit de sa vigueur extraordinaire et d'un courage encore plus grand , il devint d'abord hors d'état de monter à cheval, et ensuite d'assister aux conseils de guerre que les croisés tenaient de temps en temps.
Il serait difficile de dire si cet état d'inaction forcée devint plus pénible ou plus facile à supporter pour le monarque anglais, lorsque le conseil des croisés eut résolu de conclure une trêve de trente jours avec le sultan Saladin ; car, d'une part , s'il était courroucé du délai apporté à l'exécution de la grande entreprise , de l'autre il s'en consolait un peu en songeant que ses compagnons d'armes ne cueillaient pas de lauriers tandis qu'il était étendu sur un ht de douleur.
Mais ce que Cœur-de-Lion pouvait le moins excuser, c'était l'indolence générale qui régna dans le camp des croisés dès que sa maladie eut pris un caractère sérieux ; et les renseignements qu'd arracha , presque contre leur gré , à ceux qui l'entouraient , lui apjtrirent que les espérances de l'armée avaient décru dans la même proportion que son indisposition avait augmenté, et qu'on employait l'intervalle de la trêve non à recruter les rangs des soldats , non à ranimer leur courage , à nourrir leur esprit de conquête , à les préparer à marcher avec coiu-age et rapidité vers la sainte cité qui était le but de leur expédition , mais plutôt à fortifier le camp occupé par une armée devenue moins nombreuse , et à l'entourer de tranchées , de palissades et d'autres fortifications, comme si l'on se fût préparé à repousser les attaques d'un ennemi formidable dès que les hostilités recommenceraient , au lieu de prendre l'initiative de l'attaque et de se montrer fièrement en conquérants.
Le monarque anglais fi'émissait en entendant ces rapports, comme
le lion emprisonné qui voit sa proie à travers les barreaux de fer de sa cage ; naturellement \iolent et impétueux, il se sentait consumer par rirritabilité de son caractère. Tous ceux qui le servaient le i-edoutaieut ; et les lionnaes de l'art n'osaient prendre sur lui l'autorité qu'un médecin doit exercer sur son malade pour le guérir. Un fidèle baron, qu'une similitude de caractère attachait peut-être plus qu'un autre à la personne du roi , osait seul se placer entre le lion et sa colère, et, en unissant la douceur à la fermeté, conservait un empire auquel nul autre n'osait prétendi'e sur un malade qu'il était dangereux de contrarier ; cet empire, Thomas de Multon ne l'exerçait que parce qu'il faisait plus de cas de la vie et de l'honneur de son souverain que de la faveur dont il jouissait auprès de lui ; car il s'inquiétait peu du risque qu'il pouvait courir en cherchant à gouverner un malade intraitable, et dont le mécontentement était si dangereux.
Sir Thomas était seigneur de Gilsland, dans le comté de Cumberland; et dans un siècle où les surnoms et les titres n'étaient pas attachés aux individus aussi distinctement qu'aujourd'hui, il était nommé par les Normands lord De Vaux * . Les Saxons , tenant à leur ancienne langue , et fiers du sang saxon qui coulait aussi dans les veines de ce guerrier, l'appelaient Thomas, et plus familièrement Tom (les Gil/s ou de l'Etroite Vallée, d'après laquelle ses vastes domaines étaient connus par la dénomination générale de Gilsland,
Ce baron avait porté les armes dans presque toutes les guerres entre l'Angleterre et l'Ecosse, ou dans la lutte des factions intérieures qui avaient déchiré le premier de ces deux pays; dans toutes il s'était distingué par sa bravoure et ses prouesses. Sous d'autres rapports, c'était un soldat grossier, brusque et insouciant, taciturne et même sombre, paraissant du moins dédaigner toute connaissance de la politique et de l'art des courtisans.
Il se trouvait pourtant des gens qui , prétendant savoir lire dans le fond des cœurs, assuraient que lord De Vaux était aussi fin et aussi ambitieux qu'il était brusque et audacieux , et qui pensaient que, s'il imitait la brusquerie du roi, c'était, du moins jusqu'à un certain point, dans la vue de s'insinuer mieux dans ses bonnes grâces, et de faire réussir les projets que lui inspirait une profonde ambition. Mais personne n'osait le contrecarrer dans ses desseins , s'il en nourrissait de semblables , eu partageant avec lui la dangereuse occupation de passer toutes les journées près du lit d'un prmce dont la maladie avait été déclarée contagieuse, et surtout
t. C'est dans la même ramille que sir Waltcr ScoU a déjà choisi le héros des Fiançailles dt Triermain.
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quand on songeait que ce malade était Cœur-de-Lion, rugissant de l'impatience d'un guerrier qui ne peut assister à une bataille , et de celle d'un souverain hors d'état de déployer son autorité. Quant aux soldats, du moins quant à ceux de l'armée anglaise, ils pensaient en général que les soins que De Vaux prodiguait au roi étaient ceux qu'un camarade donne à un autre , avec la franchise miUtaire et l'amitié désintéressée de ceux qui partagent tous les jours les mêmes dangers.
C'était vers la fin d'un jour de l'été syrien que Richard était étendu sur un lit de douleur, devenu aussi insupportable à son esprit que la maladie l'avait rendu fatigant pour son corps. Son grand œil bleu, qui, dans tous les temps, brillait d'un éclat peu commun , rendu plus vif par la fièvre et les inquiétudes , lançait, sous les longues tresses de cheveux roux bouclés qui le couvraient en partie, des éclairs aussi rapides que les derniers rayons que darde le soleil à travers les nuages de la tempête ; ses traits mâles annonçaient les progrès de la maladie qui le minait, et une barbe négligée couvrait ses lèvres et son menton. Changeant de position à chaque instant, tantôt il tirait à lui ses couvertures, tantôt il les repoussait avec un mouvement de dépit; son lit en désordre et ses gestes d'impatience offraient la preuve de l'énergie et de la vivacité d'un caractère dont l'activité était l'élément naturel.
Près de sa couche était Thomas De Vaux, qui , par son attitude, sa physionomie et ses manières , formait le contraste le plus saillant avec le monarque malade. Sa taille était presque gigantesque, et ses cheveux auraient pu ressembler à ceux de Samson pour l'épaisseur, mais seulement depuis que ceux du champion d'Israël eurent été soumis aux ciseaux des Phihstins; car De Vaux coupait les siens fort court, afin de pouvoir les contenir sous son casque. L'éclat de ses grands yeux noirs ressemblait à celui d'une matinée d'automne, et leur calme n'était troublé que momentanément , quand ils étaient attirés par les marques d'impatience et d'agitation violente de Richard. Ses traits, quoique lourds comme toute sa personne, pouvaient avoir eu quelque beauté avant d'avoir été sillonnés par maintes cicatrices. Sa lèvre supérieure, suivant l'usage des Normands, était couverte de moustaches épaisses, et si longues qu'elles allaient rejoindre sa chevelure, qui était d'un brun foncé, mais commençant à grisonner. Son corps était taillé de manière à défier toute espèce de fatigues et de climats, car il était élancé, avait la poitrine large, les bras longs , et tous les membres doués d'une vigueur peu commune.
Il y avait plus de trois nuits qu'il n avait quitté sa cotte de bufllc, n'ayant pris que quelques iustauts de ce repos que peut se permettre à l'échappée celui qui veille près d'un roi malade. Il changeait rarement d'attitude, si ce u était pour présenter à Richard les breuvages que nul autre que lui ne pouvait décider le monarque impatient à prendre ; et il y avait quelque chose de touchant dans la manière aflèctueuse, quoique gauche, dont il s'acquittait de soins si opposés à ses habitudes militaires et à son caractère de brusquerie.
Le pavillon dans lequel se trouvaient ces deux personnages offrait aux yeux, suivant l'esprit du temps et le caractère personnel de Richard, plus d'appareil militaire que de pompe royale. Des armes offensives et défensives, d'une forme étrange et nouvelle, étaient éparses sous la tente, ou attachées aux piliers qui la soutenaient. Des peaux d'animaux tués à la chasse étaient étendues par terre, ou suspendues aux côtés du pavillon ; sur un monceau de ces dépouilles , recueiihes dans les bois, reposaient trois alans, comme on les nommait alors, c'est-à-dire trois lévriers de la plus grande taille, blancs comme la neige. Les cicatrices des blessures que leur avaient faites à la tète les griffes et les défenses des animaux qu'ils avaient combattus prouvaient la part qu'ils avaient eue à la conquête des trophées sur lesquels ils étaient étendus ; et leurs yeux, fixés de temps en temps sur Richard d'un air expressif, ainsi que leur gueule béante, montraient combien ils étaient étonnés et chagrins de l'inaction extraordinaire qu'ils étaient forcés de partager.
Tous ces objets n'annonçaient que le chasseur et le guerrier ; mais, sur une petite table placée près du lit, on voyait un bouclier d'acier, de forme triangulaire , portant les trois bons passants que le monarque chevalier avait pris d'abord pour armoiries , et le diadème d'or, ressemblant beaucoup à une couronne ducale, si ce n'est qu'il était plus haut sur le front que par derrière , et qui , avec la tiare de velours pourpre brodé , était alors l'emblème de la souveraineté en Angleterre. A côté, comme prête à défendi'e ce symbole de la royauté, était la redoutable masse d'armes de Cœur-de-Lion , dont le poids aui'ait fatigué tout autre bras que le sien.
Dans une division extérieure de la tente étaient deux ou trois officiers de la maison du roi, fort inquiets de la mauvaise santé de leur maître , et qui ne l'étaient peut-être pas moins de ce qu'ils deviendraient eux-mêmes s'il succombait à cette maladie. Leurs sombres appréhensions se communiquaient aux sentinelles, qui allaient et venaient devant la porte du pavillon d'un air soucieux et consterné, ou qui, appuyées sur leurs hallebardes, restaient
immobiles à leur poste , semblables à des trophées d'armes plutôt qu'à des guerriers vivants.
— Ainsi donc tu n'as pas de meilleures nouvelles à me donner, sir Thomas? dit le roi après un assez long intervalle de trouble, de sdence et d'agitation fiévreuse. Tous nos chevaliers sont métamorphosés en femmes; toutes nos femmes sont devenues dévotes, et il n'existe plus une étincelle de valeur ou de galanterie pour animer un camp qui contient Téhte de la chevalerie d'Europe. Ah !...
— Sire, répondit De Vaux, répétant avec patience la même observation pour la ■\ingtieme fois , la trêve met des entraves à notre activité; quant aux dames, je ne suis point un galant, comme Votre Majesté le sait fort bien, et il est rare que je change l'acier et le buffle pour l'or et le velours : mais ce que je sais , c'est que nos beautés les plus célèbres ont accompagné Sa Majesté la reine et la princesse, qui sont en pèlerinage au couvent d'Engaddi, par suite d'un vœu qu'elles ont fait pour obtenir du ciel la guérisou de Votre Majesté.
— Et c'est ainsi, s'écria Richard avec une impatience qu'augmentait encore sa maladie, que des femmes et des filles du sang royal se hasardent dans un chmat où les païens qui le souillent n'ont pas plus de bonne foi envers les hommes que de dévotion pour le vrai Dieu!
— Songez , Sire , répondit De Vaux , qu'elles ont pour sûreté la parole de Saladin.
— C'est vrai, c'est vrai, répliqua Richard : j'étais injuste envers le Soudan, je lui en dois réparation. Plût au ciel que je pusse la lui offrir entre nos deux armées , avec les chrétiens et les païens pour spectateurs !
En parlant ainsi, Richard tu'a hors du lit son bras nu jusqu'à l'épaule , et se mettant avec peine sur son séant , il tendit son poing fermé , comme s'il eût tenu son épée ou sa masse d'armes , prêt à frapper le riche turban de Saladin. Ce ne fut pas sans avoir besoin de recourir à une douce violence , que le roi aurait difficilement soufferte de la part de tout autre, que le lord De Vaux, en sa quahté de garde-malade, força son maître à se recoucher et recouvrit son bras nerveux , son cou et ses épaules , avec tout le soin qu'une mère aurait donné à un enfant fantasque.
— Tu es une garde un peu rude, quoique pleine de bonne volonté, dit le roi avec un sourire amer, mais en se soumettant à une force à laquelle il était hors d'état de résister. Il me semble qu'une coiffe de \ieille femme irait à tes traits aussi bien qu'un béguin d'enfant aux
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miens. Nous serions alors une garde et un poupon propres à effrayer les jeunes filles.
— Nous avons efft'ayé les hommes plus d'une fois, Sire, répondit lord De Vaux , et j'espère que nous vivrons assez pour les effrayer encore. Qu'est-ce qu'un accès de fièvre? Il faut le supporter avec patience pour s'en débarrasser plus facilement.
— Un accès de fièvre ! s'écria Richard avec impétuosité. Oui , tu peux croire avec raison que ma maladie est un accès de fièvre ; mais quelle est celle de tous les autres princes chrétiens, de Philippe de France , de ce pesant Autrichien , du marquis de Montserrat , des Hospitaliers, des TempUers? Quelle est leur maladie? Je te le dirai, c'est une paralysie, une léthargie mortelle , un mal qui les prive de la faculté de parler et d'agir , une plaie qui a rongé le cœur de tout ce qu'il y avait de noble, de vertueux et de chevaleresque parmi eux, qui les a fait manquer au plus noble vœu que chevalier ait jamais fait, qui les a rendus indifférents à leur renommée , qui leur a fait oublier leur Dieu.
— Pour l'amour du ciel, Sire, parlez avec moins de violence , dit De Vaux ; on vous entendra hors de votre tente. La soldatesque n'est déjà que trop portée à tenir de pareils discours, qui ne sont propres qu'à engendrer la discorde et les dissensions dans l'armée chrétienne. Songez que votre maladie les prive du ressort le plus nécessaire à leur entreprise. Il serait plus facile à un mangonneau de travailler sans vis et sans levier qu'à l'armée chrétienne de rien entreprendre sans le roi Richard.
— Tu me flattes. De Vaux, dit le roi ; — et cependant, n'étant pas inaccessible aux séductions des éloges, il appuya la tête sur son oreiller d'un air qui annonçait plus de disposition à chercher le repos qu'il n'en avait encore montré.
Mais Thomas De Vaux n'était pas courtisan. La phrase qu'il venait de prononcer était sortie spontanément de ses lèvres, et il ne savait comment continuer un sujet de conversation agréable, de manière à faire prolonger l'instant de calme qu'il avait fait naître. Il garda donc le silence, et le roi , retombant dans ses sombres méditations, s'écria enfin avec vivacité :
— De par Dieu ! de pareils discours sont bons pour amuser un malade ; mais pourquoi faut-il qu'une ligue de monarques, une réunion de nobles , un rassemblement de toute la chevalerie d'Europe, reste dans l'inaction à cause de la maladie d'un homme, quoique cet homme soit le roi d'Angleterre ? Pourquoi la maladie ou la mort de Richard empécherait-elle la marche de trente mille guerriers aussi braves
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que lui ? Le troupeau se disperse-t-il quaud le cerf qui le conduit est tué ? Quaud le faucou a saisi eutre ses serres la cicogue qui vole en tête des autres, celle qui la suit ne prend-elle pas sa place? Pourquoi les chefs ne se rassemblent-ils pas, et ne clioisisseut-Us pas quelqu'un d'eutre eux pour lui confier la conduite de l'armée ?
— N'en déplaise à Yotre Majesté, répondit De Vaux, j'ai entendu dire qu'il a déjà été question de quelque chose de ce genre dans plusieurs conseils.
— Ah ! s'écria Richard, sa jalousie s'éveiUant et donnant une autre direction à son irritation d'esprit, suis-je donc oublié par mes alliés, avant d'avoir reçu les sacrements? Me croient-ils déjà mort? Mais, non, non, ils ont raison. Et qui choisissent-ils pour chef de l'armée chrétienne ?
— Le rang et la dignité indiquent le roi de France, dit De Vaux.
— Oh ! sans doute ! Philippe, roi de France et de Navarre, Montjoie ! Saint-Denis! Sa Majesté très-chrétienne! voilà de quoi remplir la bouche; il n'y a qu'un seul risque, c'est qu'il ne se méprenne en disant en arrière au lieu d'e« avant ^ et qu'il ne nous reconduise à Paris, au lieu de nous faire marcher sur Jérusalem. Sa tète pohtique a eu le temps d'apprendi'e qu'il y a plus à gagner en opprimant ses feudataires et en pillant ses alhés, qu'en disputant aux musulmans la possession du saint sépulcre.
— On pourrait choisir l'archiduc d'Autriche.
— Quoi ! est-ce parce qu'il est aussi grand et aussi gros que toi, Thomas, qu'il a le crâne aussi épais, sans avoir ton indifférence pour le danger et ton insouciance pour les injures? Je te dis que l'Autrichien, dans toute cette masse de chair, n'a d'autre courage que celui d'une guêpe hargneuse, ni plus de force qu'un roitelet; qu'il n'en soit pas question ! Conduire des chevaliers à la gloh'e, lui ! Qu'on lui donne un flacon de vin pour le voir boire avec ses lansquenets et ses soldats lâches et déguenillés.
— Il y a le grand-maître des TempUers, dit le baron, qui n'était pas fâché de fixer les idées de son maître sur tout autre objet que sa maladie, même aux dépens de la réputation des princes et des potentats ; — il est instruit, brave dans les combats, sage dans les conseils ; et il n'a point d'états qui puissent le distraire de ses efforts pour recouvrer la Terre-Sainte. Que pense Votre Majesté du grand-maitre comme général en chef de l'armée chrétienne ?
— Ah ! Beauséant ! On ne peut faire aucune objection contre le frère Giles Amaui'y. Il connaît l'ordonnance d'une bataille, et il com-
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bat au premier rang quand elle commence. Mais, sir Thomas, seraitil juste de conquérir la Terre-Sainte sur Saladin , qui réunit toutes les vertus dont est capable Thomme que n'éclaire pas la lumière du christianisme, pour en investir Giles Amaury, un homme ])lus païen que le soudan lui-même, un idolâtre , un adorateur du démon , un nécromancien, un renégat; qui commet les crimes les plus noirs et les plus infâmes dans les souterrains et les lieux secrets consacrés aux ténèbres et aux abominations?
— On ne reproche ni hérésie ni magie au grand-maître des chevaliers hospitaliers de Saint- Jean-de- Jérusalem.
— Mais n'cst-il pas d'une avarice sordide? Ne l'a-t-on pas soupçonné et plus que soupçonné d'avoir vendu aux infidèles des avantages qu'ils n'auraient jamais obtenus les armes à la main? Croyezmoi, Thomas, il vaudrait mieux donner l'armée à vendre aux patrons de navires vénitiens ou aux colporteurs lombards que de la confier au grand-maître de Saint-Jean.
— Eh bien! donc, Sire, je ne vous en citerai plus qu'un. Qu'avezvous à dire du brave marquis de Montserrat, si sage, si élégant, si excellent homme d'armes ?
— Sage! vous voulez dire rusé. Elégant! oui, dans la chambre d'une dame, si vous le voulez. Oh, oui ! Conrad de Montserrat 1 qui ne connaît ce damoiseau? Politique et versatile, il changera ses projets aussi souvent que la couleur de ses habits, et vous ne pourrez jamais deviner la couleur de ses vêtements de dessous d'après celle du manteau qu'il porte par dessus. Un brave homme d'armes ! oui, il figure bien à cheval, et il se comporte à merveille dans un tournoi, où l'on combat à fer émoussé. K'étais-tu pas avec moi quand je dis à ce galant marquis: — Nous voici trois bons chrétiens, voilà là-bas une soixantaine de Sarrasins; chargeons-les. Qu'en dites-vous? Ce n'est que vingt mécréants d'infidèles contre un bon chevaher.
— Je m'en souviens, dit De Vaux ; et le marquis vous répondit que ses membres étaient de chair et non d'argile, et qu'il aimait mieux avoir le cœur d'un homme que celui d'un animal, cet animal fùt-il le lion. Mais je vois clair à présent; nous finirons comme nous avons commencé, sans pouvoir espérer d'offrir nos prières au saint sépulcre , jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de rendi^e la santé au roi Richard.
A cette grave remarque, Richard partit d'un éclat de rire, le premier qu'il se fût permis depuis quelque temps. — Ce que c'est que la conscience ! s'écria-t-il, puisque par elle un lourd cerveau septentrional comme le tien peut amener son souverain à faire l'aveu de sa
folie ! n est très- vrai que s'ils ne se mettaient pas en avant comme en état de tenir en main mon bâton de commandant, je ne songerais guère à arracher les lambeaux de soie dont on a couvert toutes les poupées que tu m'as fait passer successivement sous les yeux. Que m'importe qu'ils se pavanent en manteaux brillants de clinquant, pourvu qu'on ne les nomme pas comme mes rivaux dans la grande entreprise à laquelle je me suis dévoué? Oui, De Taux, je t'avoue ma faiblesse et l'égoïsrae de mon ambition. Le camp clirétien contient sans doute beaucoup de meilleurs chevaliers que Richard d'Angleterre, et il serait sage et raisonnable de confier au plus digne d'entre eux la conduite de l'armée ; mais, continua le monarque en se soulevant sur son ht et en repoussant ses couvertures, tandis que ses.yeux brillaient comme s'il eût été à l'instant de hvrer une bataille , si ce chevalier plantait la bannière de la croix sm* le temple de Jérusalem tandis que je serais hors d'état de prendre part à cette noble tâche, je ne manquerais pas, dès que j'aurais la force démettre ma lance en arrêt, de le défier au combat à outrance, pour avoir nui à ma renommée en arrivant avant moi au but de mon entrepiise. Mais écoute ! quelles trompettes entends-je dansl'éloignement?
— Celles du roi PhUippe, à ce que je crois, Sire.
— Tu as l'oreille dm'e, Thomas, dit le roi en cherchant à se lever j n'entends-tu pas la manière dont elles sonnent ? De par le ciel , les Turcs sont dans le camp, j'entends leurs lélies *.
Il fit de nouveaux efforts pour sortir du Ut, et De Vaux fut obligé d'employer toute sa force pour l'y retenir, et ijième d'appeler à son aide les officiers qui se trouvaient dans la première division de la tente.
— Tu es un traître déloyal. De Vaux, s'écria le monarque courroucé, lorsque, épuisé et hors d'haleine, il fut obhgé de se soumettre à une force supérieure et de rester en repos sur son ht. Je voudrais.. . je voudrais être en état de soulever ma hache pour t'en fendre le crâne.
— Je voudrais que vous eussiez cette force , Sire , quand même vous devriez en faire un tel usage. Tous les paris seraient pour la chrétienté, si Thomas 3Iulton était mort, et que Richard d'Angleterre fiit redevenu ce qu'd était.
— Mon bon et fidèle serviteur, dit Richard en lui tendant la main, que le baron baisa avec respect, pardonne à ton maître ce mouvement d'impatience. C'est la fiè-vTe, et non Richard d'Angleterre, qui