‹ Richard en PalestineChapitre 12 sur 54 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Jamais l'Anglais et l'Ecossaîs N'ont combattu sur les frontières Sans qu'on ait vu le sang inonder nos guéretâ Comme l'eau tombant des goulières.

La balaille d'Ollerbourne.

Vy nombre considérable de guerriers écossais avaient joint les croisés, et ils s'étaient naturellement rangés sous les bannières du monarque anglais, étant, comme les soldats de ce prince, d'origine saxonne ou normande, parlant la même langue, plusieurs possédant des domaines en Angleterre aussi bien qu'en Ecosse, et d'autres étant alhés à l'Angleterre par le sang et les mariages. Cette époque d'ailleurs précédait celle où l'ambition démesurée d'Edouard I" donna un caractère d'acharnement envenimé aux guerres qui eurent lieu entre ces deux nations, les Anglais ne voulant rien moins qu'assujettir l'Ecosse , et les Ecossais combattant avec la ferme détermination et r opiniâtreté qui leur sont naturelles, pour le maintien de leur indépendance, dans les circonstances les plus désavantageuses, à quelque risque que ce fût et en recourant aux moyens les plus violents. Jusqu'alors les guerres entre les deux peuples, quoique fréquentes et animées, avaient été conduites d'après les principes d'une franche hostilité, et elles admettaient ces nuances de courtoisie délicate et de respect pour des ennemis déclarés qui adoucissent et rendent plus supportables les horreurs de la guerre. Il en résultait qu'en temps de paix, et surtout quand les deux paj s étaient

1. Les notes indiquC-cs par une lettre italique sont placées à la On du voiumo.

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engagés, comme à l'époque dont il s'agit, dans une guerre entreprise pour une cause commune que leurs idées religieuses leur rendaient également chère, les aventuriers des deux contrées combattaient souvent dans les mêmes rangs, l'émulation nationale ne servant qu'à les exciter à se surpasser les unes les autres.

Le caractère franc et belliqueux de Richard, qui ne faisait de distinction entre ses propres sujets et ceux d'Alexandre, roi d'Ecosse, que d'après la manière dont ils se comportaient sur le champ de bataille, tendait beaucoup à lui attacher les troupes des deux nations. Mais pendant sa maladie, et dans les circonstances défavorables où se trouvaient les croisés, les antipathies nationales commencèrent à se montrer parmi les soldats des différents peuples unis pour la croisade, comme d'anciennes blessures se rouvrent dans le corps humain quand il est miné par la maladie ou l'épuisement.

Les Ecossais et les Anglais, également fiers, jaloux et prorapts à s'offenser, les premiers encore plus que les autres, parce qu'ils appartenaient à la plus pauvre et à la plus faible des deux nations, commencèrent à remplir par des divisions intestines l'intervalle de temps que la trêve les empêchait d'employer à faire tomber sur les Sarrasins leurs efforts réunis. Comme les deux chefs romains qui se disputaient l'empire du monde, les Ecossais ne voulaient pas reconnaître de supériorité , et leurs voisins du sud ne voulaient pas admettre d'égalité. On n'entendait que plaintes et récriminations; les soldats, les chefs et les chevaliers, qui avaient été bons camarades tant que la victoire leur avait souri, se lançaient des regards courroucés dans le moment de l'adversité, comme si leur concorde n'eût pas été alors plus nécessaire que jamais pour assurer non-seulement le succès de leur cause commune; mais même leur sûreté personnelle. La même désunion avait commencé à éclater entre les Français et les Anglais, entre les Italiens et les Allemaixls, même entre les Danois et les Suédois ; mais ce qui concerne le plus particulièrement notre histoire , c'est la division qui s'était déclarée entre les deux nations que nourrit une même île, et qui n'en paraissaient être pour cela même que plus animées l'une contre l'autre.

De tous les nobles anglais qui avaient suivi le roi en Palestine, De Vaux était celui qui avait le plus de préjugés contre les Ecossais. Ses domaines étaient situés près des frontières; il avait passé toute sa vie à faire la guerre contre eux , soit de nation à nation, soit de seigneur à seigneur; il avait porté chez eux le fer et le feu, et ils lui avaient fait éprouver de semblables calamités. Son dévouement et sa fidélité pour son roi ressemblaient à l'affection de l'ancien matin

anglais pour son maître, alleclioa qui le rend grondeur et inaccessible même à ceux pour qui il est indifférent, et dangereux pour tous ceux contre qui il a conçu une prévention. De Vaux n'avait jamais \u sans déplaisir et sans jalousie Richard accorder une marque de courtoisie ou de faveur à cette race perverse, trompeuse et l'éroce, née au nord d'un certain fleuve, ou d'une ligne imaginaire de démarcation tracée au milieu d'un désert et à travers des montagnes : il doutait même du succès d'une croisade dans laquelle on avait permis aux Ecossais de porter les armes, car il les regardait, à peu de chose près, du même œil que les Sarrasins qu'il venait combattre. Ou peut y ajouter qu'étant lui-même un franc et véritable Anglais, peu accoutumé à cacher le plus léger mouvement d'affection ou de haine, il regardait la courtoisie que les Ecossais avaient puisée soit dans leurs relations avec les Français, leurs alliés ordinaires, soit dans leur propre caractère fier et réservé, comme un masque perfide de leurs dangereux desseins à l'égard de leurs voisins, contre lesquels il croyait avec mie confiance véritablement anglaise qu'il était impossible qu'ils obtinssent jamais aucun avantage en employant des moyens honorables et légitimes.

Cependant, quoique De Vaux nourrit de pareils sentiments relativement à ses voisins du nord, et les étendit même sur ceux d'entre eux qui avaient pris la croix, son respect pour le roi et le sentiment des devoirs que lui imposait son vœu comme croisé l'empêchaient de les montrer autrement qu'en évitant, autant qu'il lui était possible tout commerce avec ses frères d'armes du nord, ou en observant une sombre et méprisante taciturnité toutes les fois que le hasard l'obhgeait à se trouver avec quelqu'un d'entre eux, soit en marche, soit dans le camp. Les barons et les chevaliers écossais n'étaient pas hommes à supporter ses dédains sans les lui rendre, et les choses en vinrent au point qu'ils le regardèrent comme l'ennemi le plus actif et le plus déterminé d'une nation qu'il se bornait pourtant à ne pas aimer et à mépriser. De bons observateurs avaient même remarqué que, s'il n'avait pas pour eux la charité de l'Ecriture, qui souffre longtemps et qui juge avec indulgence, il ne manquait nullement de cette vertu subordonnée et plus hmitée qui compatit aux souffraiices des autres et qui les soulage. La richesse de Thomas de Gilsland lui procurait en abondance des approvisionnements de toute espèce, et une partie s'en écoulait toujours, par de secrets canaux, dans la quartier occupé par les Ecossais, sa sombre bienveillance partant du principe que ce qu'il y avait de plus important au monde pour un homme, après ses amis, c'étaient ses ennemis, et passant par-dessus

tous les degrés mtermédi aires, comme trop incUfférents pour mériter de lui une seule pensée. Cette explication était nécessaire pour que le lecteur put bien comprendre les détails dans lesquels nous allons maintenant entrer.

Thomas de Vaux était à peine sorti du pavillon du roi, qu'il reconnut ce qu'avait découvert sur-le-champ l'oreille beaucoup plus -fine du monarque anglais, qui ne manquait pas de talent dans Tart des ménestrels ; c'est-à-dire que les sons de musique qu'ils avaient entendus étaient produits par les trompettes, les hautbois et les timbales des Sarrasins. Au bout d'une longue avenue de tentes qui conduisait à celle de Richard, il vit une foule de soldats réunis autour de l'endroit d'où partait ce bruit , presque au centre du camp; et, à sa grande surprise, il distingua au milieu des casques de forme variée que portaient les croisés de différentes nations, des turbans blancs et de longues piques qui annonçaient la présence des Sarrasins armés, et les grosses tètes difformes de chameaux et dedi^omadaires, qui s'élevaient au-dessus de la multitude à l'aide de leurs longs cous disproportionnés.

Aussi mécontent qu'étonné d'un spectacle si inattendu et si singulier, car d était d'usage que toutes les communications qui avaient lieu avec l'ennemi sous un pavillon de trêve se fissent dans un endroit convenu hors des barrières , le baron regarda à la hâte autour de lui, cherchant quelqu'un à qui il put demander la cause de cette nouveauté alarmante.

Au pas grave et à l'air de fierté du premier guerrier qu'il vit s'avancer vers lui , il conclut sur-le-champ que c'était im Ecossais ou un Espagnol; et un instant après d se dit à lui-même : — Oui, c'est bien un Ecossais; c'est le chevalier du Léopard; je l'ai vu combattre assez bien pour un homme de son pays.

JXe se souciant pas même de lui fah^e une question en passant, il allait continuer son chemin sans s'arrêter , avec cet au' sombre et dédaigneux qui semblait dire — je te connais, et je ne veux avoir aucune relation avec toi, — quand sh' Kenneth l'empêcha d'exécuter cette résolution, car il s'avança lui-même vers le baron, et, l'abordant avec une pohtesse froide, il lui dit : — Lord de Vaux de Gilsland, j'ai besoin de vous parler.

— A moi ! s'écria le chevaUer anglais ; soit : mais parlez brièvement, car je suis chargé d'un message de la part du roi.

— Ce que j'ai à vous dire touche le roi Richard encore de plus près, répondit sir Kenneth, car j'espère que je lui rapporte la santé.

Lord de Vaux regarda l'Ecossais d'un aii* incrédule, et lui répon-

dit : — Vous n'êtes pas inédeciu, à ce que je crois, sire Ecossais; j'aurais cru aussi aiscmeut que vous apportiez la richesse au roi d'Angleterre.

Kenueth, quoique mécontent du ton avec lequel le baron lui répondit, ajouta d'un ton calme : — La santé de Richard est la gloire et la richesse de la chrétienté ; mais le temps presse j dites-moi, je vous prie, si je puis voir le roi.

— Non certainement, beau su^e, jusqu'à ce que vous m'ayez appris plus distinctement quel message vous avez pour lui. La chambre d'un prince malade ne s'ouvre pas à quiconque veut y entrer, comme une hôtellerie dans le Nord.

— La croix que je porte comme vous, Milord, et l'importance du sujet qui m'amène, me font une loi de ne pas faire attention, quant à présent, à une conduite qu'en toute autre occasion je ne serais pas disposé à souffrh". Je vous dirai donc distinctement que j'amène un médeciu maure qui se charge de rendi'e la santé au roi Richard.

— Un médecin maure ! et qui me répondra que les remèdes qu'U emploiera ne sont pas du poison ?

— Sa propre vie, Milord, sa tète qu'd offre pom' garantie.

— J'ai connu plus d'uu scélérat résolu qui ne faisait pas de sa ^ie plus de cas quelle ne le méritait, et qui aurait marché à la potence aussi gaiement que s'il s'était agi de danser avec le bourreau.

— Mais voici le fait, Milord. Saladin, à qui personne ne refusera l'honnem' d'être un ennemi aussi généreux que vaillant , a envoyé ici ce médecin avec une suite et une garde convenables à la haute estime que le soudan accorde à El Hakim ' ; il y a joint des fruits et des rafraîchissements pour la tente du roi, et un message tel qu'on peut en attendre d'un honorable ennemi , désirant que Richard se guérisse promptement de sa fièvre, afin qu'il soit plus en état de recevoir la visite que le soudau se propose de lui rendre, le cimeterre nu à la main et à la tête de cent mille cavahers. Vous plaira-t-il, vous qui êtes conseiller privé du roi, d'ordonner qu'on décharge ces chameaux , et qu'on prenne des mesui'es poiu* recevoir ce savant médecin?

— C'est merveilleux ! dit De Vaux , comme s'il se fût parlé à luimême ; mais qui garantira l'honneur de Saladin , quand un acte de mauvaif e foi pourrait le débarrasser de son plus puissant ennemi?

— J'en répondiai moi-même sur ma fortune, sur ma vie, sur moii honneur.

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