I. Laus, Louange ou renom
RICHABD EN PALESTINE. 8'J
L'Anglais fut frappé du ton solennel avec lequel Kenncth venait de lui parler, et il lui répondit avec plus de cordialité qu'il n'en avait encore montré :
— Sire chevalier du Léopard , eu vous accordant-, ce dont je ne doute pas , que vous êtes parfaitemeht convaincu de ce que vous venez de me dire, dites-moi si, dans un pays oùlart de l'empoisonnement est aussi généralement pratiqué que celui de la cuisine, j'agirais avec prudence en permettant à un médecin inconnu de faire l'essai de ses drogues sur un prince dont la vie est si précieuse à toute la chrétienté ?
— Tout ce que je puis vous répondi'e, Milord, c'est que mon écuyer, le seid homme de toute ma suite que m'aient laissé pour me servir la guerre et la maladie, a été dangereusement attaqué par la même fièvre qui, en s'emparant du roi Richard, a paralysé le membre le plus essentiel de notre sainte entreprise. Ce médecin, cet El Hakim, lui a donné des soins, il n'y a pas encore deux heures, et déjà il goûte un sommeil rafraîchissant. Je ne doute pas qu'il ne puisse guérir une maladie qui nous a été si fatale ; et ce qui prouve, à mon avis, qu'il a l'intention de le faire, c'est la mission que lui a donnée le Soudan , qui est aussi franc et aussi loyal que peut l'être un infidèle aveugle à la vérité de la foi. Quant au succès de ses soins, la certitude d'une récompense s'il réussit, et d'un châtiment exemplaire s'il échoue volontaii'ement, me parait devoir offrir une garantie suffisante.
L'Anglais l'écouta, les yeux baissés , en homme qui doutait , mais qui ne se refusait pas à la conviction. Enfin , il lui dit en levant les yeux sur lui : — Puis-je voir votre écuyer, beau sire?
Le chevaUer écossais hésita, rougit, et répondit enfin : —Volontiers, Milord; mais il faut que vous vous rappeliez, quand vous verrez mon humble demeure , que les nobles et les chevaliers d'Ecosse ne se nourrissent pas aussi somptueusement, n'ont pas de Uts aussi moelleux , et ne recherchent pas un logement aussi magnifique que leurs voisins du sud. Je sais logé pauvrement, lord de Gilslaud, ajouta-t-il en prononçant cet adverbe avec une emphase de fierté , tout en conduisant le baron vers sa tente, non sans une sorte de répugnance.
Quelles que fussent les préventions du lord De "Vaux contre la nation de sa nouvelle connaissance, et sans vouloir nier qu'une partie de ses préjugés n'eussent pris naissance dans la pauvreté de ce peuple, qui était passée en proverbe, il avait trop de noblesse d'âme pour jouir de la mortification d'un brave guerrier qu'il voyait forcé de
faire connaître des besoins que sa fierté aurait voulu pouvoir cacher.
— Honte, dit-il, honte au soldat de la croix qui peut songer à une splendeur mondaine ou aux fnvohtés du luxe quand il marche à la conquête de la sainte cité ! Quelques privations que nous puissions éprouver, nos souflrances n'auront encore rien de comparable à celles de cette armée de saints et de martyrs qui , ayant parcouru ces contrées avant nous, portent maintenant des lampes d'or et des palmes toujours vertes.
C'était peut-être le discours le plus métaphorique qu'on eût jamais entendu prononcer par Thomas de Gilsland, d'autant plus que, comme cela arrive quelquefois, il n'exprimait pas tout à fait ses sentiments; car il était partisan de la bonne chère et aimait un ameublement splendide.
Ils arrivèrent bientôt à l'endroit du camp où était le quartier du chevalier du Léopard. D'après toutes les apparences, rien n'y violait les lois de la mortification que devaient s'imposer les croisés, d'après l'opinion que venait d'énoncer lord de Gilsland. Un espace de terrain assez grand pour y placer une trentaine de tentes, suivant les règles de castramétation des croisés , était partie vacant , parce que le chevalier, par ostentation , avait demandé un terrain proportionné au nombre d'hommes qu'il commandait quand il était arrivé, et partie occupé par quelques misérables huttes, construites de branches darbres et couvertes de feuilles de palmier. Ces habitations semblaient entièrement désertes, et la plupart tombaient en ruine. La hutte du centre servait de pavillon au chef; elle était distinguée par la bannière à queue d'hirondelle , placée au haut d'une lance, et dont les longs plis tombaient immobiles sur la terre comme une plante flétrie par les rayons brûlants du soleil de l'Asie. Mais ni pages, ni écuyers, ni même une sentinelle sohtaire, ne gardaient cet emblème du pouvoir féodal et du rang du chevaUer d'Ecosse. Il n'a^ait dautre garde que sa bonne renommée.
Sir Kenneth jeta un regard mélancolique autour de lui; mais, maîtrisant son émotion , il entra dans sa hutte, et fit signe au baron de Gilsland de le suivre. Celui-ci promena aussi tout autour de lui un regard curieux qui exprimait la pitié, non sans quelque mélange de mépris; car elle en est peut-être aussi voisine qu'on prétend qu'elle l'est de l'amour. Baissant alors son superbe cimier, il entra dans cette hutte, dont son front eût touché presque la toiture.
L'ameublement consistait en deux lits : l'un, composé de feuilles sèches, couvertes de la peau d'une antilope, n'était pas occupé; mais, d'après les différentes armes qui l'entouraient , et un crucifix
d'argent placé avec soin et respect au-dessus du chevet, on jugeait que ce devait être celui du chevalier. Sur lautre était étendu le malade dont SU' Kenneth avait parlé. C'était un homme robuste, dont tous les traits étaient saillants, et qui paraissait de moyen âge. Son lit semblait un peu meilleur que celui de son maître. Il était évident que sir Kenneth avait employé, pour rendi'e plus commode la situation de son écuyer, le grand manteau et les vêtements que portaient les chevaliers quand ils n'étaient pas revêtus de leurs armes.
La hutte était divisée en deux parties. Dans la première, où le baron entra d'abord, un j-niiie homme portant des bottines de peau de daim écrue, un bonnet bleu et un pourpoint dont l'ancienne élégance était bien souillée , était accroupi sur ses genoux devant un réchaud rempli de charbon, sur lequel il faisait cuu'e, sur une plaque de fer, les gâteaux de farine d'orge , qui étaient et qui sont encore aujourd'hui la nourriture favorite des Ecossais'. Un quartier d'antilope était suspendu à l'un des principaux piliers qui soutenaient la hutte; et il n'était pas diflicile de deviner comment celui qui l'habitait s'était procuré cette venaison, car un grand lévrier, plus beau que ceux même qui étaient dans le pavillon du roi Richard, était étendu près du réchaud, et semblait considérer les progrès de la cuisson des gâteaux. Quand les deux chevahers arrivèrent, ce noble animal gronda entre ses dents, en faisant entendre un bruit sourd qu'on aurait pu comparer à celui d'un tonnerre éloigné. Dès qu'il vit son maître , il reconnut sa présence en remuant la queue et en baissant la tête; mais il s'abstint de toute démonstration bruyante de joie , comme si un instinct inteUigent lui avait appris qu'il fallait garder le silence dans la chambre d'un malade.
Près du lit de l'écuyer, sur un coussin composé aussi de peaux d'animaux , le médecin maure , dont sir Kenneth avait parlé , était assis sur ses jambes, croisées à la manière des Orientaux. Le peu de jour qui pénétrait dans la hutte faisait que tout ce qu'on pouvait distinguer de lui , c'était que la partie inférieure de son visage était couverte d'une longue barbe noire qui lui tombait sur la poitrine; qu'il portait un grand tolpac, bonnet tartare de laine d'agneau fabriqué à Astracan , de même couleur que sa barbe , ainsi que l'humble cafetan, ou robe turque, qui l'enveloppait. Deux yeux perçants, qui brillaient d'un éclat peu ordinaire , étaient tout ce qu'on pouvait distinguer de son visage au miUeu de l'obscurité.
Le lord anglais garda le silence, frappé d'une sorte de respect;
i. The land of cakes, est encore la désignation de TÉcosse. (Epigraphe des Contes de mon llôle.)
car, malgré son caractère généralement bourru, le spectacle d'une détresse et d'une pauvreté endui'ées avec fermeté, sans plainte ni murmure, aurait en toute occasion fait plus d'impression sur Thomas De Vaux que toute la splendeur de la chambre d'un roi, à moins que cette chambre n'eût été celle du roi Richard. Pendant quelques minutes, on n'entendit que la respiration forte et réguUère du malade, qui paraissait goûter un profond repos.
— Il y a six jours qu'il n'avait fermé l'œil, dit sir Kenneth, à ce que m'a assuré le jeune homme qui le garde.
— Noble Ecossais, dit Thomas De Vaux en saisissant la main de Kenneth et la serrant avec une cordialité qu'd permettait à peine à ses paroles d'exprimer, cet état de choses ne peut durer davantage ; "votre écuyer n'est ni assez bien nourri, ni convenablement soigné.
En prononçant ces derniers mots, sa voix avait repris le ton haut et décidé qui lui était habituel. Le sommeil du malade en fut troublé.
— Mon noble maître , sir Kenneth , disait le pauvre écuyer en parlant comme dans un rêve, les eaux de la Clyde ne vous paraissentelles pas, comme à moi, pures et rafraîchissantes, après les sources saumàtres de la Palestine ?
— Il rêve de son pays natal et il est heureux dans ses songes , dit sir Kenneth à lord De Vaux à demi-voix. Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que le médecin , quittant la place qu'il avait prise près du ht du malade , et replaçant doucement sur la couche le bras qu'il tenait pour suivre les mouvements du pouls, s'avança vers les deux chevaUers, leur fit signe de garder le silence , et, les prenant chacun par une main, les conduisit hors de la hutte.
— - Au nom d'Issa ben Mariam , que nous honorons comme vous, leur dit-il, quoique ce ne soit pas avec la même superstition aveugle, ne troublez pas Feflet de la potion que je lui ai fait prendre. Le réveil , en ce moment, serait pour lui la mort ou la perte de sa raison; mais, à l'heure où le muezzin appelle les fidèles à la prière du soir, du haut du minaret, vous pouvez revenir ; et, s'il reste tranquille jusqu'alors, je vous promets que ce soldat franc sera en état, sans danger pour sa santé, de causer avec vous sur toutes les afl'aires dont vous pouvez avoir à lui parler tous deux , et surtout son maître.
Les deux chevaliers se retirèrent, cédant au ton d'autorité de ce sage, qui semblait pénétré de la vérité du proverbe oriental, qui dit : — La ciiambre du malade est le royaume du médecin.
Ils s'arrêtèrent quelques instants ensemble à la porte de la hutte ; Kenneth, comme s'il eût attendu que celui dont il venait de rece-
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Toir la visite lui fit ses adieux; De Vaux, comme s'il eût eu l'esprit occupé de quelque idée qui l'empêchait de les lui faire. Le chien, qui les avait suivis, poussait de son long museau la main de son maître, comme pour lui demander modestement de lui accorder quelque marque d'affection. Il n'en eut pas plutôt obtenu ce qu'il desirait, sous la forme d'un mot ou d'un geste caressant, que, pour montrer sa joie de son retour et sa reconnaissance de sa bonté , il partit comme un éclair, courant au grand galop , la queue relevée, allant, venant, décrivant des cercles autour des buttes à demi ruinées, mais ne sortant jamais de l'enceinte que son instinct lui faisait connaître comme protégée par la bannière de son maître. Après avoir ainsi gambadé quelques instants, il revint près de sir Kenneth, quitta tout à coup son air de gaieté, et reprit sa gravité ordinaire , comme s'il eût été honteux de s'être laissé entraîner hors des bornes de la modération.
Les deux chevaliers le regardaient avec plaisir, car sir Kenneth était fier avec raison de ce noble animal, et le baron anglais, qui aimait la chasse, était excellent juge du mérite d'un chien.
— Voilà un superbe animal, dit-il ; je crois, beau sire, que le roi Richard lui-même n'a pas un alan qui lui soit comparable, s'il est aussi habile à la chasse qu'alerte à la course. Mais permettez-moi de vous demander, sans intention de vous faire offense, si vous ne connaissez pas la proclamation qui défend à qui que ce soit au-dessous du rang de comte, de garder des chiens de chasse dans le camp du roi Richard, à moins d'en avoir obtenu la permission de Sa Majesté. 'Je ne crois pas, sir Kenneth, qu'elle vous ait été accordée. Je vous parle ici comme maître de la cavalerie.
— Et je vous réponds comme homme libre et comme chevalier écossais, répliqua Kenneth avec fierté. Je sers en ce moment sous la bannière de l'Angleterre; mais je ne me souviens pas de m' être jamais assujetti à son code forestier. Il ne m'inspire même pas assez de respect pour queje m'y soumette. Quand la trompette appelle aux armes, je mets le pied sur l'étrier aussi promptement que qui que ce soit; quand elle sonne la charge, ma lance n'est pas la dernière qui soit en arrêt; mais pendant mes heures d'inaction et de liberté, le roi Richard n'a pas le droit de me gêner dans mes amusements.
— C'est pourtant une folie de désobéir aux ordonnances du roi, dit lord De Taux ; ainsi donc, sauf votre bon plaisir, et cette affaire étant dans mes attributions, je vous enverrai une protection pour mon ami que voici.
— Je vous remercie, répondit l'Ecossais d'un ton glacial ; mais il
connaît le terrain qui m'a été assigné, et dans ces limites je puis le protéger moi-même. Cependant, ajouta-t-il en changeant tout à coup de ton et de manières , c'est répondre bien froidement à une offre obligeante. Je vous remercie de tout mon cœur, ]\Iilord. Les écuyers et les piquem^s du roi pourraient trouver Ros^val dans un malheureux moment et lui faire un mauvais parti, ce dont je ne serais pas longtemps sansles punir, et il pourrait en résulter des suites fâcheuses. Puisque vous avez vu Tintérieur de mon pavillon, Milord, ajoutat-il en souriant, je puis vous dire sans rougir que Roswal est mon principal pourvoyeur, et j'espère que notre Uon Richard ne sera pas comme le lion de la fable du ménestrel, qui allait à la chasse et qui gardait pour lui seul tout le butin. Je ne crois pas quil refusât à un pauvre gentilhomme une hem'e de récréation et une pièce de venaison , sm^tout quand il est assez difficile de se procurer d'autre nourriture.
— Par ma foi, dit le baron, vous ne faites que rendre justice au roi; et cependant il y a dans ce mot venaison quelque chose qui semble tourner la tète de nos princes normands.
— Nous avons appris depuis peu par des ménestrels et des pèlerins, dit l'Ecossais, que des bandes nombreuses de proscrits se sont organisées dans les comtés d'York et de Nottingham, et qu'ils ont pris pour chef un audacieux archer nommé Robin Hood, dont le lieutenant se nomme Petit-Jean. Il me semble que Richard agirait sagement en adoucissant quelque peu la rigueur de son code forestier en Angleterre, au lieu de chercher à le faire exécuter dans la Terre-Sainte.
— Mauvaise besogne, sir Kenneth, répliqua De Vaux enlevant les épaules avec l'air d'un homme qui veut éviter un sujet d'entretien désagréable ou dangereux j le monde est fou, sire chevaher. Mais il faut que je vous fasse mes adieux et que je retourne au pavillon du roi. A l'heure des vêpres, je reviendrai vous faire une seconde visite et causer avec ce médecin infidèle. En attendant, si ce n'était pas vous offenser, je voudrais vous envoyer quelques provisions pour améliorer votre ordinaire.
-— Je vous remercie, Milord, dit sir Kenneth ; mais je n'en ai pas besoin : Roswal a déjà garni mon garde-manger pour quinze jours; car si le soleil de la Palestine nous envoie des maladies, il nous rend du moins un service en sc'chant la venaison.
Les deux guerriers se séparèrent beaucoup meilleurs amis qu'ils ne s'étaient rencontrés ; mais avant de se retirer Thomas De Vaux apprit avec plus de détail toutes les ch'constances relatives à la mis-
sion du médecin maure, et reçut du chevalier écossais les lettres de créance dont Saladiu l'avait cbarsé.