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Formule orientale. — 2. Moïse, Gis d' Amran

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justement condamnés, je m'acquitterais plus volontiers de ma dette de toute autre manière.

— Puissent vos jours se multiplier ! répondit El Hakim ; et il se retira en lui faisant le salut usité dans TOrient.

Pendant qu'il sortait, Richard le suivit des yeux en homme qui n'était qu'à demi content de ce qui venait de se passer.

— Etrange obstination de cet El Hakim ! se dit-il à lui-même ; singulier hasard qui arrache cet audacieux Ecossais au châtiment qu'il a si justement mérité! Qu'il vive, au surplus, il y aura un brave de plus dans le monde. IMaintenant songeons à l'Autrichien. Holà ! le baron de Gilsland est-il là?

Sir Thomas De Vaux, appelé ainsi, montra bientôt sa taille épaisse à l'entrée de l'appartement du roi. Derrière lui se glissa comme un spectre , sans être annoncé , sans que personne s'opposât à son passage, le maigre ermite d'Engaddi, couvert d'un manteau de peau de chèvre.

Richard, sans faire aucune attention à la présence de ce dernier, dit à haute voix au baron :

— Sir Thomas Multon De Vaux, baron de Lanercott et de Gilsland, prenez un trompette et un héraut, et rendez-vous à l'instant à la tente de celui qu'on nomme archiduc d'Autriche, et que ce soit au moment où il aura autour de lui le plus grand nombre de ses chevaliers et de ses vassaux , ce qui arrivera probablement à cette heure du jour, car le sangher allemand déjeune avant d'entendre la messe. Présentez-vous devant lui avec aussi peu de respect que vous le pourrez , et accusez-le de la part de Richard d'Angleterre d'avoir cette nuit, de sa propre main, ou en employant celle des autres, arraché de sa pique notre bannière royale. Pour ce, vous lui direz que notre bon plaisir est que , dans l'espace d'une heure , à compter de l'instant où je vous parle, il fasse replacer ladite bannière avec tout honneur, lui et ses principaux barons y assistant la tète découverte et sans porter les marques de leurs dignités. Qu'en outre il arbore à côté, d'une part , la bannière d'Autriche renversée, comme ayant été déshonorée par le vol et la félonie ; et de l'autre, une lance portant la tète de celui qui a été son principal conseiller ou son aide pour cette trahison. Vous ajouterez que, ces ordres que nous lui donnons étant ponctuellement exécutés, nous consentons, à cause de notre vœu, et pour le bien de la Terre-Sainte , à lui pardonner ses autres méfaits.

— Et si l'archiduc d'Autriche nie qu'il ait eu aucune part à cet acte d'injustice et de félonie? demanda Thomas De Vaux.

— Dites-lui que nous prouverons cette accusasion contre lui les armes à la main, répliqua Richard; oui, quand même il serait soutenu de ses deux plus braves champions. Nous la prouverons ea chevalier, à pied ou à cheval, dans le désert ou dans le camp ; nous lui laissons le choix du lieu, du temps et des armes.

— Songez-vous, Sire, dit le baron de Gilsland, à la paix de Dieu et de l'église, qui doit être maintenue parmi les princes engagés dans cette sainte croisade ?

— Songez-vous que vous devez exécuter mes ordres, vassal? s'écria Richard avec impatience. 11 semble qu'on s'imagine qu'il ne faut qu'un souffle pour changer nos projets, comme les enfants font ■voltiger une plume en l'air à droite et à gauche ! La paix de l'église ! dis-moi qui y songe à présent ? La paix de l'éghse parmi les croisés comprend la guen'e aux Sarrasins, avec lesquels les princes ont conclu une trêve ; le commencement de l'une est la fin de l'autre. D'ailleurs ne vois-tu pas que chacun de ces princes ne cherche que son intérêt particulier? Je veux songer au mien aussi, et mon intérêt c'est mon honneur; c'est pour l'honneur que je suis venu ici, et si je ne puis en acquérir en combattant contre les Sarrasins , du moins je ne veux en rien perdre vis-à-vis de ce misérable archiduc, quand même tous les princes de la croisade devraient lui servir de rempart.

De Vaux se disposait à obéir aux ordres du roi en faisant un léger mouvement d'épaule , sa brusque franchise ne pouvant cacher que ces ordres n'étaient pas d'accord avec son jugement. Mais l'ermite d'Engaddi s'avança en prenant l'air inspiré d'un homme chargé d'ordres plus élevés que ceux que peut donner aucun potentat de la terre. Dans le fait, ses vêtements de peaux de chèvre, sajiarbe et ses cheveux en désordre, ses rides, sa maigreur, ses traits défigurés, ses épais sourcils , le feu extraordinaire de ses regards , tout offrait en lui le portrait que nous pouvons nous figurer de ces prophètes des Écritures qui , chargés d'une mission céleste pour les rois pécheurs d'Israël ou de Juda , descendaient des rochers , et sortaient des cavernes où ils demeuraient dans une sohtude profonde, pour confondre les tyrans de la terre au milieu de leur orgueil, en fulminant contre eux les menaces terribles de la majesté divine, semblables au nuage qui lance les éclairs qu'il porte dans son sein sur les pinacles et les tours des châteaux et des palais.

Au miheu de ses plus grands accès de colère, Richard respectait l'église et ses ministres, et, quoique mécontent de voir l'ermite entrer dans sa tente avec si peu de cérémonie, il le salua avec un air de

bonté, et fit signe en même temps à sir Tliomas De Vaux de se hâter

de remplir sa mission.

3rais l'ermite, par ses gestes, par ses regards et par ses paroles, défendit au baron de faire un seul pas pour s'acquitter d'un tel message, et, levant son bras nu avec une véhémence qui rejeta son manteau eu arrière et montra une épaule amaigrie par Tabstinence et couverte des marques des coups de disciphne qu'il s'infligeait, il se tourna vers le roi.

— Au nom de Dieu et du très-saint père , vice-roi sur la terre de l'église chrétienne, dit-il, je défends ce cartel profane, brutal et sanguinaù'e, entre deux princes chrétiens dont l'épaule porte la bienheureuse marque par laquelle ils se sont juré fraternité. Mallieur à celui qui brisera ce lieu ! Richard d'Angleterre, révoque les ordres impies que tu viens de donner à ce baron. Le danger et la mort sont près de toi. Le poignard brille près de ta gorge, et....

— Le danger et la mort sont les compagnons de Richard, répondit le monarque , et il a trop souvent bravé le glaive pour redouter le poignard.

— Le danger et la mort sont près de toi ! répéta l'anachorète d'une voix creuse dont le son ne paraissait pas appartenir à la terre j et après la mort le jugement !

— Bon père, je respecte votre personne et votre sainteté ; mais...

— Ne me respecte pas ! respecte plutôt le vil insecte qui rampe sur les rives de la mer Morte, et qui se nourrit de son maudit hmon ; mais respecte celui au nom de qui je te parle ; respecte celui dont tu as fait vœu de reconquérir le sépulcre ; respecte le serment de concorde que vous avez tous prêté , et ne romps pas le lien argenté d'uniouFCt de fidéhté qui réunit tous les princes confédérés.

— Bon père , vous autres gens d'église , vous me paraissez avoir un peu de présomption, s'il est permis à un laïque de parler ainsi, et vous comptez trop sur la dignité de votre saint caractère. Sans révoquer en doute le droit que vous avez de pi'endre soin de notre conscience , je crois que vous pourriez nous laisser celui de veiller à notre honneur.

— De, la présomption, roi Richard ! Est-ce à moi à avoir de la présomption, quand je ne suis que l'humble sonnette qui obéit à la main du sacristain, le vil et insensible clairon qui transmet les ordres de celui qui en sonne? Vois, je me prosterne à tes pieds pour te conjurer d'avoir pitié de la chrétienté , de TAngletcrre et de toi-même.

— Levez-vous, levez-vous, dit Richard en le relevant lui-même; il ne convient pas que le genou qui flécliit si souvent devant la Divi-

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nité presse la terre eu l'honneur d'un homme. Quel danger nous menace , révérend père ? Depuis quand le pouvoir de [l'Angleterre est-il assez déchu pour que l'insolence bruyante de cet archiduc de nouvelle fabrique doive l'alarmer, elle et son monarque?

— J'ai levé les yeux du haut de ma montagne sur l'armée des deux , tandis que les astres , dans leur course nocturne , se communiquaient leur sagesse les uns aux autres , et répandaient des connaissances sur le petit nombre de ceux qui savent entendre leur langage. Un ennemi siège dans ta Maison de Vie , fier monarque ; un ennemi dangereux pour ta renommée et pour ta prospérité ; une émanation de Saturne, te menaçant d'un péril prochain et sanglant, et qui , à moins que tu ne courbes ta volonté hautaine sous le joug de ton devoir, t'écrasera tout à l'heure aumiheu même de ton orgueil.

— Tais-toi ! tais-toi ! C'est une science païenne ; lés chrétiens ne la pratiquent pas; les hommes sages n'y croient point; tu es fou, vieillard.

— Je ne suis pas fou , Richard ; je ne suis pas assez heureux pour l'être. Je connais ma situation, et je sais qu'une portion de raison m'est encore accordée, non pour moi, mais pour l'avantage de l'église et les intérêts de la croix; je suis l'aveugle qui tient une torche pour les autres , quoiqu'il n'en voie pas la lumière. Questionne-moi sur ce qui concerne le bien de la chrétienté et celui de cette croisade, et je te répondrai comme le plus sage co)iseiller de la bouche duquel la persuasion ait jamais découlé. Parle-moi de ce qui a rapport à mon misérable individu, et mes paroles seront celles du méprisable insensé que je suis.

— Je ne voudrais pas rompre les nœuds qui unissent les princes de la croisade, dit Richard d'un ton un peu adouci; mais quelle réparation peuvent-ils me faire pour l'insulte et l'injustice que je viens de souffrir?

— C'est une question à laquelle je suis prêt à répondre , et je suis même autorisé à le faire par le conseil qui, convoqué par Philippe de France, s'est assemblé à la hâte et a déjà pris des mesures à cet effet.

— 11 est étrange que d'autres prennent sur eux de déterminer ce qui est dû à la majesté outragée de l'Angleterre !

— Les princes croisés sont disposés à prévenir, s'il est possible , toutes vos demandes à ce sujet. Ils consentent unanimement que la bannière d'Angleterre soit replacée sur le mont Saint-George; ils mettent à leur ban l'auteur ou les auteurs audacieux de cet outrage ; ils promettront une récompense royale à quiconque dénoncera le coupable, et sa cbaii* servii'a de pâture aux loups et aux corbeaux.

— Et l'Autrichien, que de si fortes présomptions accusent d'avoir été l'auteur de cette insulte ?

— Pour prévenir la discorde dans l'armée, l'archiduc se justifiera des soupçons qui planent sur lui , en se soumettant à telle épreuve qu'il plaira au patriarche de Jérusalem d'indiquer.

— Se justifiera-t-il par l'épreuve du comhat?

— Son serment le lui défend. D'ailleurs le conseil des princes

— Ne veut autoriser le comhat ni contre les Sarrasins ni contre aucun autre , s'écria Richard avec impétuosité. Mais c'en est assez , mon père; vous m'avez démontré la folie d'agir en cette affaire comme j'en avais conçu le dessein. Il vous serait plus facile d'allumer votre torche dans une citerne que de tirer une étincelle d'un cœur froid et lâche. Il n'y a nul honneur à gagner contre l'Autrichien ; ne songeons pas à lui. Je veux qu'il se parjure pourtant; j'insisterai pour qu'il se soumette à l'épreuve. Comme je rirai quand j'entendrai ses gros doigts frt'mir en saisissant le globe de fer rouge, ou lorsqu'il ouvrira sa large bouche en étouffant pour avaler le pain consacré ?

— Paix , Richard! dit l'ermite ; paix, par pudeur, si ce n'est par charité! Qui louera et honorera des princes qui s'insultent et se calomnient les uns les autres? Hélas! au courage et à la dignité du lion pourquoi mêler sa fureur sauvage, ô toi dont l'âme est si élevée, les œuvres si grandes; toi qui , lorsque ta colère ne t'emporte pas, poun-ais être à la fois le flambeau et l'honneur de la chrétienté par ta sagesse et tes exploits.

L'ermite resta un moment comme en méditation, les yeux baissés vers la terre, et ajouta ensuite :

— I\Iais le ciel, qui connaît les imperfections de notre nature, accepte ton obéissance imparfaite , et , sans révoquer la sentence portée contre toi, il en ajourne l'exécution. L'ange exterminateur s'est arrêté, comme le fit autrefois sur le seuil de la porte d'Araunah le Jébuséen ; mais il tient en main le glaive qui , dans un temps peu éloigné, abaissera Richard, ce Cœur-de-Lion , au niveau du plus humble paysan.

~ Sera-ce donc si promptement? dit Richard. Eh bien , soit ! que ma vie soit brillante si elle doit être courte.

— Hélas! noble roi, dit le solitaire, et il sembla qu'une larme roulait dans ses yeux , qui depuis longtemps étaient privés du don des larmes, —ta vie sera courte, triste, remplie de mortifications, et troublée par la captivité. Tel sera l'espace qui te sépare encore du tombeau, qui s'entr'ouvre pour te recevoir ; tombeau dans lequel tu

seras placé sans laisser de lignage , sans y être suivi par les larmes d'un peuple que tu auras épuisé par tes guerres sans fin , sans avoir rien fait pour leur bonheur.

— Mais non sans renommée, moine, non sans les larmes de la dame que j'aime. Ces consolations, que tu ne peux ni connaître ni apprécier, suivront Richard au tombeau.

— Crois-tu que je ne connaisse pas , que je ne puisse apprécier la valeur des éloges d'un ménestrel et l'amour d'une dame? s'écria l'ermite , qui sembla un instant rivaliser d'enthousiasme avec Richard lui-même. Roi d'Angleterre ! continua-t-il en étendant son bras décharné, le sang qui bout dans tes veines n'est pas plus noble que celui qui est stagnant dans les miennes. Quelque froides que soient les gouttes qui s'y trouvent encore, elles appartiennent au sang royal de Lusignan, du héros, du saint Godefroi. Je suis, c'est-à-dire j'étais, lorsque je vivais dans le monde, Albéric de Mortemar...

— Dont les exploits ont si souvent fait résonner les trompettes de la renommée! s'écria Richard. Est-il bien vrai? se peut-il qu'un astre semblable ait disparu de l'horizon de la chevalerie, sans qu'on ait même su où reposaient ses cendres ?

— Cherche une étoile tombée , répondit l'ermite , et tu ne trouveras qu'un peu d'eau croupie , qui , en traversant l'atmosphère , a revêtu un moment une apparence de splendeur. Richard, si je pensais qu'en levant le voile sanglant qui couvre mon horrible destin je pusse rendre ton cœur orgueilleux soumis à la discipline de l'église, je crois que je trouverais assez de courage pour te faire le récit de faits que j'ai tenus jusqu'ici soigneusement cachés dans mon sein, quoiqu'ils le déchirassent comme le renard du jeune Spartiate. Ecoute donc, Richard, et puissent le chagrin, le désespoir qui ne peuvent être d'aucune utilité au misérable reste de ce qui fut jadis un homme, devenir un exemple puissant pour un être aussi noble, mais aussi impétueux que toi! Oui, oui, je rouvrirai ces blessures tenues si longtemps secrètes , dussent-elles , en se rouvrant , saigner au point de me donner la mort en ta présence.

Le roi Richard, sur qui l'histoire d'Albéric de Mortemar avait fait une profonde impression dans sa jeunesse , quand des ménestrels chantaient dans le palais de son père les légendes de la Terre-Sainte, écouta avec attention ce récit abrégé qui, quoique obscur et imparfait, suffisait pour indiquer la cause de la démence incomplète de cet homme aussi singulier que malheureux.

— Je n'ai pas besoin de t'apprendre , dit l'anachorète, que j'étais noble par ma naissance, élevé par ma fortune, brave dans les ba-

tailles , sap;e dans les conseils. J'étais tout cela ; mais tandis que les plus nobles dames en Palestine se disputaient à qui ferait des guirlandes pour mon casque , mon cœur était attaché passionnément à une fille de bas étage. Son père, ancien soldat de la croix, s aperçut de notre amour, et, redoutant la différence de rang qui nous séparait, il ne \it de refuge pour l'honneur de sa fille que dans l'ombre d'un cloître. Je revins d'une expédition lointaine, riche de gloire et de dépouilles ; mais mon bonheur se trouvant détruit à jamais , je m'enfermai aussi dans un cloître. Ce fut là que Satan , qui m'avait marqué comme sa proie , souffla dans mon cœur une vapeur d'orgueil spirituel , qui ne pouvait avoir sa source que dans les régions infernales. Je m'étais élevé dans l'égUse aussi haut qu'auparavant dans l'état. On me surnommait le sage, le juste, l'impeccable ; j'étais le conseiller des conciles et le directeur des évèques. Comment aui'ais-je fait un faux pas? Comment aurais-je pu craindre la tentation ? Hélas ! je devins confesseur d'un couvent , et dans ce couvent je trouvai celle que j'aimais depuis si longtemps, que j'avais depuis si longtemps perdue. Epargnez-moi de plus amples aveux. Une religieuse coupable , qui s'est punie de son crime par le suicide , repose sous les voûtes des cavernes d'Engaddi , tandis que sur sa sépulture pleure , gémit et se désespère un être à qui il ne reste qu'assez de raison pour sentir l'étendue de son malheur et de son crime.

— Infortuné, dit Richard, je ne m'étonne plus de tes chagrins. Mais comment as-tu échappé aux châtiments que prononcent les canons de l'éghse contre un tel crime?

— Demande-le à celui qui est encore plongé dans le fiel de l'amertume mondaine, répondit l'ermite, et il te parlera d'une vie épargnée par des égards personnels et par des considérations pour un haut rang. Mais moi, Richard, je te dirai que la Providence m'a conservé pour faire de moi un phare allumé sur un promontoire, et dont les cendres, quand son feu terrestre sera éteint, pourront être jetées au vent. Quelque exténué que soit le pauvre corps que tu vois, deux esprits l'animent encore : l'un actif, entreprenant, puissant, pour soutenir la cause de l'égUse de Jérusalem; l'autre vil, abject, flottant entre la folie et le désespoir, pour déplorer ma misère et garder de saintes reliques sur lesquelles je ne pourrais lever les yeux sans crime. N'aie pas pitié de moi, mais profite de mon exemple. Tu es placé sur le pinacle le plus élevé et par conséquent le plus dangereux qu'occupe aucun prince chrétien ; ton cœur se nourrit d'orgueil, ta vie se passe dans la luxure, ta main est teinte de sang. Ecarte de toi les péchés qui sont tes filles, et quelque chères qu'elles

soient au pécheur Adam, chasse ces furies que ton cœur a adoptées, ta superbe, tu luxure, ta soif du sang.

— Il est dans le déhre, dit Richard en se détournant du sohtaire pour s'adresser à De Vaux avec l'air d'un homme blessé par un sarcasme, mais à qui il est défendu de montrer du ressentiment. Regardant alors l'anachorète avec un calme qui approchait du mépris, il lui dit : — Tu m'as trouvé une jolie couvée de filles, révérend père, quoique je ne sois marié que depuis quelques mois ; mais, puisqu'il faut que je les chasse du toit paternel, il convient qu'en bon père je leur procure des étabhssements sortables. Je donne donc ma superbe aux nobles princes de l'église, ma luxure aux moines de ton ordre, et ma soif de sang aux chevahers du Temple.

— Cœur d'acier, main de fer, pour qui les exemples et les avis sont également perdus ! s'écria l'anachorète. Tu seras pourtant épargné pour un temps, afin que tu puisses changer de vie et fah-e ce qui est agréable au ciel. Quant à moi, il faut que je retourne dans ma grotte. Kijrie eleison. Je suis celui par qui les rayons de la gnice céleste se dardent, comme ceux du soleil, sur un miroir ardent qui les concentre sm' d'autres objets, au point de les brûler et de les incendier, tandis que le verre demeure froid et intact. Kyrie eleison. Il faut appeler le pauvre, car le riche a refusé d'assister au banquet. Kyrie eleison.

Et à ces mots il sortit de la tente en poussant de grands cris.

— Ce prêtre est fou, s'écria Richard, les exclamations fanatiques de l'ermite ayant effacé en partie l'impression qu'avait faite sur lui le détail de l'histoire et des fautes de cet infortuné ; suis-le. De Vaux, et veille à ce qu'il ne lui arrive pas d'accident ; car, tout croisés que nous sommes, un jongleur obtient plus de respect parmi nos soldats qu'un moine ou un saint, et Us pourraient lui jouer quelque mauvais tour.

De Vaux obéit, et Richard s'abandonna aux pensées que lui inspiraient les prophéties étranges de l'ermite.

— Mourir jeune, sans lignage, sans laisser de regrets ! c'est une sentence sévère, et il est heureux qu'elle n'ait pas été prononcée par un juge plus compétent. Cependant les Sarrasins, qui sont versés dans les sciences mystiques, prétendent que celui aux yeux duquel la sagesse du sage n'est que folie accorde le don de sagesse et de prophétie à l'être frappé de démence. On dit aussi que cet anachorète sait lire dans les astres, art généralement cultivé dans ce pays, où l'armée céleste était autrefois un sujet d'idolâtrie. Je voudrais lui avoir fait quelques questions sur la perte de ma bannière j car le

bienheureux fondateur de son ordre ne pouvait paraître plus complètement transporté hors de lui-même, ni avoir une langue plus semblable à celle d un prophète. Eh bien ! De Vaux, quelles nou- Telles de ce fou de prêtre ?

— Vous l'appelez fou, Sire, répondit De Vaux ; je crois qu'il ressemble plutôt au bienheureux Jean-Baptiste lui-même sortant du désert. Il est monté sur une de nos machines de guerre, et de là il prêche les soldats : et jamais homme ne prêcha comme lui depuis le temps de Pierre-l'Ermite. Tout le camp, attiré par ses cris, s'attroupe en foule autour de lui ; interrompant de temps en temps le fil principal de son discours, il s'adresse successivement aux diflérentes nations, chacune en sa langue, et fait valoir tour à tour les arguments les plus propres à déterminer chacune d'elles à persister dans la sainte entreprise de déhvrer la Palestine.

— Par le jour qui nous éclaire ! c'est un noble ermite, dit le roi. Mais pouvait-on attendre autre chose du sang de Godefroi ? f 1 désespère de son salut parce qu'il a autrefois cédé à l'amour. Je lui obtiendrai du pape une bonne absolution, quand sa belle amie aurait été une abbesse.

Comme il parlait ainsi, on l'avertit que l'archevêque de Tyr demandait une audience pour inviter Richard à assister, si sa santé le lui permettait, à un conseil secret des chefs de la croisade, où on lui ferait part des incidents militaires et pohtiques qui avaient eu lieu pendant sa maladie.

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