CHAPITRE XIX
Faut-il donc replacer dans leurs Tourreaux honteux Nos glaives jusqu'ici toujours viclorieux? Lorsque tant d'ennemis onl mordu la poussière. Allons-nous lâchement retourner en arriùrc? Jeter le bouclier qu'en face des autels Nous prîmes en faisant des serments solennels? Nos vœux sacrés sont-ils la promesse éphémère Qu'afin de l'apaiser fait à l'enfant sa mère, El qu'emporte le vent sans qu'il en reste rien? La Croisade, tragédie.
L'archevêque de Tjt était un émissaire parfaitement choisi pour communiquer à Richard des nouvelles que nulle autre voix n'aurait pu lui annoncer sans provoquer les plus terribles explosions de son ressentiment. Ce révérend prélat, malgré toute sa sagacité, trouva
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même quelque difficulté à le disposer à écouter des paroles qui détruisaieut tout sou espoir de reconquérir le saint sépulcre par la force des armes, et d'acquérir le renom que toute la chrétienté était prête à lui accorder avec une acclamation générale, comme au champion de la croix.
D'après le rapport que lui fit l'archevêque, il paraissait que Saladin assemblait toutes les forces de ses cent tribus, et que les monarques d'Europe, que différents motifs dégoûtaient déjà dune expédition qui s'était trouvée si hasardeuse et qui le devenait tous les jours encore davantage, avaient résolu de renoncer àleur projet. Ils étaient soutenus dans cette résolution par l'exemple de Phihppe de France, qui, avec maintes assurances d'amitié, et en protestant qu'il voulait d'abord voir son frère d'Angleterre en sûreté, avait déclaré son intention de retourner en Europe. Son grand vassal, le comte de Cliampagne, avait adopté la même détermination, et l'on ne sera pas surpris que Léopold, insulté comme il l'avait été par Richard, eût saisi avec plaisir l'occasion d'abandonner une cause dont son orgueilleux adversaire était considéré comme le chef. D'autres annonçaient le même projet, de sorte qu'il était évident que si le roi d'Angleterre s'obstinait à rester en Palestine, il ne serait plus soutenu que par les volontaires qui, dans des circonstances si peu encourageantes, pourraient se joindre à l'armée anglaise, et par les secours fort douteux de Conrad de Montserrat et des chevaUers des ordres militaires du Temple et de Saint-Jean, qui, quoique obligés par leurs vœux à faire la guerre aux Sarrasins, ne désiraient pourtant pas qu'aucun monarque européen fit la conquête de la Palestine, où, avec les vues étroites d'une politique égoïste, ils se proposaient de former une souveraineté indépendante.
Richard ne tarda pas à comprendre quelle était sa véritable situation. Après un premier élan d'indignation, il s'assit tranquillement, et écouta d'un air sombre, la tête baissée et les bras croisés sur sa poitrine, les arguments de l'archevêque sur l'impossiblUté où il se trouvait de persister dans la croisade quand ses compagnons l'auraient abandonné. Il s'abstint même de l'interrompre quand le prélat, en termes mesurés, se hasarda à faire sentir que le caractère impétueux de Richard avait été une des principales causes qui avaient dégoûté les princes de cette expédition.
— CoTifiteor, répondit Richard d'un air abattu et avec un sourire de tristesse; j'avoue, respectable prélat, que sous certains rapports je voudrais dire meâ culpâ. Mais n'est-il pas bien dur de punir d'une telle pénitence la fragilité de mon caractère? Quoi ! pour quelques
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accès d'emportement bien naturels, je serai condamné à voir se flétrir sous mes yeux cette riche moisson de gloire pour Dieu, et! d'iionneur pour la chevalerie? Mais elle ne se flétrira pas! Par Tàme du conquérant, je planterai la croix sur les tours de Jérusalem, ou on la plantera sur la tombe de Richard !
— S'^ous pouvez le faire , dit l'archevêque , sans verser dans cette querelle une seule goutte de plus de sang chrétien.
— Vous voulez parler d'un traité ; mais alors il faut que le sang de ces chiens infidèles cesse aussi de couler.
— Il y aura assez de gloire à avoir arraché de Saladin , par la force des armes et par le respect qu'inspire votre renommée , des conditions qui nous rendront le saint sépulcre, qui ouvriront l'entrée de la Terre-Sainte aux pèlerins, qui garantiront leur sûreté en nous accordant des places fortes , et qui , ce qui est encore plus , assureront celle de la sainte cité en conférant à Richard le titre de roi gardien de Jérusalem.
— Comment! s'écria Richard, les yeux étincelants d'un éclat plus qu'ordinaire, moi ! moi ! moi, roi gardien de la sainte cité ! La victoire, si ce n'est qu'elle est victoire, ne pourrait obtenir davantage ; à peine pouiTait-elle en espérer autant , étant due à des forces désunies et de mauvaise volonté. Mais Saladin se propose-t-il de conserver quelque pouvoir dans la Terre-Sainte?
— Oui , mais à de tels titres qu'il en serait conjointement souverain avec le puissant Richard , sou allié , et , si cela lui est permis , son parent par mariage.
— Par mariage? répéta Richard surpris, mais moins que le prélat ne s'y attendait. Ah ! oui! Edith Plantagenet. L'ai-je rêvé? ou quelqu'un m'en a-t-il parlé? Ma tète se ressent encore de cette fièvre, et j'ai eu l'esprit si agité... Est-ce l'Ecossais, Hakim ou l'ermite, qui m'a parlé de cet étrange projet?
— C'est vraisemblablement l'ermite d'Engaddi, dit l'archevêque, car il a beaucoup travaillé à cette négociation ; et depuis que le mécontentement des princes est devenu évident, et que la séparation de leurs forces paraît inévitable, il a tenu beaucoup de consultations, tant avec les chrétiens qu'avec les païens , pour préparer une paix qui puisse assurer à la chrétienté une partie au moins des avantages qu'on se proposait d'obtenir par cette sainte guerre.
— Ma parente à un infidèle ! s'écria Richard, dont les yeux commençaient à s'enflammer.
Le prélat se hâta de détourner sa colère.
— Sans contredit, il faut d'abord obtenir le consentement du
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pape , dit-il , et le suiut ermite , qui est bien connu à Rome , traitera avec le Saint-Père.
— Quoi! sans notre consentement préalable! s'écria Richard.
— Certainement non, répondit l'arclievèque d'un ton doux et insinuant ; seulement avec votre sanction spéciale.
— Ma sanction pour donner ma parente en mariage à un infidèle! dit Richard. Cependant il parlait plutôt avec l'air d'un homme qui hésite sur ce qu'il doit faire qu'avec un ton annonçant qu'il réprouvât absolument une telle proposition. Aurais-je pu rêver à un pareil arrangement , ajouta-t-il , quand de la proue de ma galère je sautai sur le rivage de la Syrie comme un lion s'élance sur sa proie ! et maintenant... Mais continuez, je vous écouterai avec calme.
Aussi enchanté que surpris de trouver sa tâche beaucoup plus facile qu'il ne l'avait espéré, l'archevêque se hâta de citer à Richard de nombreux exemples de semblables alliances qui avaient eu heu en Espagne , non sans l'approbation du saint-siége ; il lui fit valoir les avantages incalculables que retirerait toute la chrétienté de l'union que Richard et Saladin contracteraient par le moyen d'une telle alliance; et surtout il parla avec beaucoup de chaleur et d'onction de la probabihté que Saladin, par suite du mariage proposé, renoncerait à sa foi erronée pour embrasser la véritable.
— Le Soudan a-t-il montré quelque disposition à se faire chrétien? demanda Richard. Si cela était, il n'existe sur la terre aucua roi à qui j'accordasse la main de ma parente, et même d'une sœur, avec plus de plaisir qu'au noble Saladin. Oui, quand même il n'aurait à lui offrir que son bon cimeterre et son cœur encore meilleur, et qu'un autre mettrait à ses pieds des sceptres et des couronnes.
— Saladin a entendu nos professem's du christianisme , répondit l'archevêque , cherchant à éluder la question , et U est permis d'es-« pérer qu'il pourra devenir un tison arraché aux flammes. Magna est Veritas, et prœvalebit*. D'ailleurs l'ermite d'Engaddi , dont les paroles tombent rarement sur la terre sans produire des fruits, est pleinement convaincu que le moment approche où les Sarrasins et les autres païens seront appelés à la connaissance de la vérité , et que ce mariage pourra l'accélérer. Il sait lire dans le cours des astres; et demeurant, en se mortifiant la chair, dans ces heux consacrés que les saints ont habités autrefois , il reçoit l'esprit d'Elie , comme le reçut autrefois le prophète Elisée, fils de Saphat, quand il lui laissa son manteau.