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CHAPITRE XXVIII

Entendez-vous quel bruit font ces guerriers, Le choc du fer el celui des coursiers? Grat

Il avait été convenu , à cause de la chaleur du climat , que le combat judiciaire motif de la réunion de tant de nations différentes près du Diamant du Désert, aurait Meu une heure après le lever du soleil. La lice , qui avait été préparée sous l'inspection du chevalier du Léopard, renfermait un espace sablé de soixante toises de longueur sur vingt de largeur, en s'étendant du nord au sud , de manière à ce que le soleil levant donnât le même avantage aux deux adversaires. Près des barrières qui formaient l'enceinte de ce vaste enclos, et du côté de l'occident , on avait placé le trône de Saladin , précisément en face du point central, où l'on devait supposer que les combattants se rencontreraient. Vis-à-vis était une galerie fermée par un grillage arrangé de manière que les dames à qui elle était destinée pussent voir le combat sans être elles-mêmes exposées à la vue. A chaque extrémité de la lice était une barrière qui pouvait s'ouvrir et se fermer à volonté. Des trônes avaient été aussi préparés pour le roi d'Angleterre et l'archiduc d'Autriche; mais Léopold, Toyant que le sien était moins élevé que celui de Richard, refusa de

l'occuper; et Cœnr-de-Lion , qiii se serait soumis à tout plutôt que de souffrir qu'une formalité empêchât ou retardât le combat , consentit sur-le-champ que les parrains restassent à cheval pendant toute sa durée. A une extrémité de la lice était placée la suite de Richard; à Tautre , celle du marquis de Montserrat. Autour du trône destiné au Soudan était rangée sa belle garde géorgienne. Le reste de l'espace était occupé par les spectateurs , chrétiens et musulmans.

Longtemps avant le point du jour, la lice était entourée par un nombre de Sarrasins encore plus considérable que Saladiu n'en avait montré la veille. Quand le premier rayon du soleil tomba sur le désert, la voix sonore du Soudan lui-même fit entendre le cri : — A la prière! à la prière ! et ce cri fut répété par tous ceux à qui leur rang et leur zèle donnaient le droit de remplir les fonctions de muezzins. C'était un spectacle imposant que de voir tous ces soldats se prosterner en même temps la face contre terre, et le visage tourné vers la Mecque. Mais quand ils se relevèrent, le disque du soleil déjà agrandi sembla confirmer les soupçons qu'avait manifestés la veille Thomas De Vaux, car ses rayons étaient réfléchis par les lances des Arabes, qui, quoique sans ferla soirée précédente, en étaient certainement garnies alors. De Vaux ne manqua pas de le faire remarquer à son maître, qui lui répondit avec un ton d'impati«nce qu'on ne pouvait avoir aucun doute de la bonne foi de Salaelin, et que s'il avait quelque crainte il pouvait se retirer.

Bientôt après on entendit un bruit de tambourins, et aussitôt tous . les cavaliers sarrasins descendirent précipitamment de cheval et se .prosternèrent comme pour faire une seconde prière : c'était pour ' laisser passer la reine, Edith et les dames qui les accompagnaient, de leur pavillon dans la galerie qui leur était destinée. Elles étaient escortées par cinquante gardes du sérail de Saladin, le cimeterre nu à la main, et qui avaient ordre de tailler en pièces, fùt-il prince ou vilain, quiconque oserait jeter un regard sur les dames pendant leur passage, ou même lever la tête jusqu'à ce que les tambourins cessassent de se faire entendre : la fin de cette musique annonça qu'elles étaient entrées dans la galerie, et à l'abri de l'œil de la curiosité.

Cette marque superstitieuse du respect des Orientaux pour le beau sexe porta la reine Bérengère à faire quelques observations critiques qui n'étaient nullement favorables à Saladin et à son pays : mais lem caverne, comme labelle reine appela la galerie, étant bien fermée et bien gardée, il fallut qu'elle se contentât du plaisir de voir sans pouvoir goûter le plaisir plus doux d'être vue.

Cependant les parrains des deux champions examinèrent, comme c'était leur devoir, s'ils étaient convenablement armés et préparés pour le combat. L'archiduc d'Autriche n'était pas très-pressé d'accomplir cette partie du cérémonial, ayant fait, la soirée précédente, une débauche plus qu'ordinaire de vin de Schiraz ; mais le grandmaître des Templiers, plus profondément intéressé à l'événement du combat, arriva de bonne heure devant la tente du marquis de Montgerrat. A sa grande surprise, on lui en refusa l'entrée.

— Ne me connaissez-vous pas, drôle? demanda le grand-maître courroucé.

— Pardonnez-moi, Taillant et révérend grand-maître, répondit l'écuyer de Conrad ; mais vous-même vous ne pouvez entrer en ce moment. Mon maître va se confesser.

— Se confesser! s'écria le grand-maître d'un ton qui indiquait autant d'alarme que de surprise, et à qui donc?

— Mon maître m'a ordonné le secret, répondit l'écuyer. l\Iais le grand-maître, le repoussant brusquement, entra dans la tente.

Il trouva le marquis de Montserrat agenouillé devant l'ermite d'Engaddi et commençant sa confession.

— Que veut dire ceci, marquis ? s'écria le grand-maître. Fi donc ! relevez-vous : si vous avez besoin de vous confesser, ne suis-je pas ici?

— Je ne me suis déjà confessé à vous que trop souvent, répondit Conrad, pâle et bégayant. Pour l'amour de Dieu, grand-maître, retirez-vous, et laissez-moi ouvrir ma conscience à ce saint homme.

— Eu quoi est-il plus saint que moi? dit le grand-ma ttre. Ermite, prophète, fou, dis-moi, si tu l'oses, en quoi tu es plus saint que moi?

— Homme audacieux et pervers, répliqua l'ermite, apprends que je suis le grillage à travers lequel la lumière divine passe pour éclairer les autres, quoique je n'en profite pas moi-même ; et toi, tu es le contrevent de fer qui ne reçoit ni ne communique la clarté.

— Trêve de verbiage, et sors de cette tente à l'instant ! s'écria le grand-maître. Le marquis ne se confessera pas ce matin, à moins que ce ne soit à moi, car je ne quitterai pas son côté.

— Est-ce votre bon plaisir que je me retire? demanda l'ermite à Conrad ; car ne croyez pas que j'obéisse à cet homme orgueilleux si vous continuez à désirer mes secours spirituels.

— Hélas! répondit le marquis d'un ton irrésolu, que voulez- vous que je vous dise? Retirez-vous un instant; nous nous reverrons plus tard.

— 0 funeste esprit de l'homme, qui remet toujours au lendemain

ce qu'il devrait faire à rinstant, tu es le meurtrier de l'ànie! s'écria l'ermite. Adieu, infortuné, non pour un instant, mais jusqu'à ce que nous nous retrouvions tous deux, n'importe où. Quant à toi, ajoutat-il en se tournant vers le grand-maître, tremble !

— Que je tremble î répéta le Templier avec un ton de mépris; je ne le puis, quand je le voudrais.

L'ermite n'entendit pas cette réponse, car il était déjà sorti de la tente.

— Allons, dit le grand-maître, dc'fde bien vite ton chapelet, si tu veux me débiter ta litanie. Mais, écoute ! je crois que je sais par cœur toutes tes peccadilles; ainsi, autant vaut en épargner le détail, qui nous mènerait peut-être trop loin; je vais commencer par te donner l'absolution. A quoi bon compter les taches qui sont sur les mains quand on va les laver !

— Sachant ce que tu es toi-même, dit Conrad, tu blasphèmes en parlant d'absoudre les autres.

— Cela n'est pas conforme aux canons, marquis, répondit le grand-maître. Tu es plus scrupuleux qu'orthodoxe. L'absolution d'un prêtre pécheur est aussi bonne que celle d'un saint; sans quoi, que Dieu ait pitié d'un pauvre pénitent ! Quel est le blessé qui s'inquiète si le chirurgien qui sonde ses blessures a les mains blanches ? Allons, prononcerai-je la fameuse formule?

— Non, répondit Conrad; j'aime mieux mourir sans confession qne de profaner le sacrement.

— Eh bien ! noble marquis, ranimez votre courage, et ne parlez pas ainsi. Dans une heure vous serez victorieux dans la lice ou vous vous confesserez sous le casque, comme un vaillant chevaher.

— Hélas ! grand-maître, je ne vois que de fâcheux augures dans cette affaire. L'instinct d'un limier qui me reconnaît d'une manière si étrange , ce chevalier écossais qui reparaît tout à coup pour se montrer comme un spectre dans la lice ; tout cela est de mauvais présage.

— Folie ! je t'ai vu rompre une lance contre lui dans une joute, et avec chance égale de succès. Suppose qu'il ne s'agisse que d'un tournoi ; qui y figura jamais plus avantageusement que toi ? Ecuvers, allons, avancez ! il est temps que votre maître s'arme pour le combat.

Les écuyers entrèrent et commencèrent à armer le marquis.

— Quel temps fait-il ce matin? demanda Conrad.

— Le soleil s'est levé sous un nuage, répondit un écuj er.

— Vous voyez que rien ne nous sourit, dit le marquis au grandmaître.

303 EICHARD EN PALESTINE.

— Tu en combattras plus fraîchement, mon fils, répondit le Templier; remercie le ciel d'avoir modéré en ta faveur la chaleur brûlante du soleil de la Palestine.

Ainsi plaisantait le grand-maître; mais ces plaisanteries avaient perdu leur influence sur l'esprit du marquis de îlontserrat ; et malgré tous ses eflorts pour conserver sa gaieté, les sombres pressentiments du marquis se communiquèrent insensiblement au Templier.

— Ce poltron, pensa-t-il, se fera battre par ce qu'il appelle scrupule de conscience, qui n'est que faiblesse et lâcheté de cœur. Moi, que les visions et les augures n'ébranlent point, qui suis ferme comme un roc dans mes projets, j'aurais dû me présenter moi-même au combat. Fasse le ciel que l'Ecossais le tue sur la place! Après la victoire, c'est ce qui pourrait survenir de plus heureux. Quoi qu'il puisse arriver, il n'aura d'autre confesseur que moi. Ce qu'il appelle nos péchés sont communs entre nous, et il pourrait en confesser ma part comme la sienne.

Pendant que ces pensées se succédaient dans son esprit , il continuait à aider le marquis à s'armer, mais c'était en silence.

L'heure arriva enfin ; les trompettes sonnèrent , et les deux chevaliers entrèrent dans la lice , armés de toutes pièces, et montés comme des champions qui vont combattre pour l'honneur d'uQ royaume. Ils avaient la visière levée, et il se montrèrent aux spectateurs en faisant trois fois le tour de l'arène. Tous deux étaient bien faits, pleins de noblesse ; mais on voyait sur le front de l'Ecossais un air de mâle confiance et une espérance qui allait presque jusqu'à la joie, tandis que Conrad , malgré les efforts qu'avait faits son orgueil pour rappeler sa bravoure naturelle, semblait accablé d'un découragement de mauvais augure. Son coursier même paraissait mardi er avec moins d'ardeur et de légèreté, au son des trompettes, que le noble cheval arabe que montait sir Kenneth, Le spruch-sprecher secoua la tète en voyant que, tandis que le chevalier écossais faisait le tour de la lice en suivant le cours du soleil , c'est-à-dire de droite à gauche, Conrad faisait le même circuit icidersins*^ c'est-à-dire de gauche à droite , ce qui est regardé comme un mauvais présage en beaucoup de pays.

Sous la galerie occupée par la reine, on avait élevé un autel près duquel on voyait avec d'autres ecclésiastiques l'ermite d'Engaddi , portant l'habit de son ordre, c'est-à-dire un froc de carme. Les parrains des deux champions les y conduisirent successivement. Là ,

i. Au rebcurî.

mettant pied à terre, chacun des deux chevaliers attesta la justice de sa cause par un serinent solennel pr(Mé sur l'évangile, et pria le ciel d'accorder la victoire dans le combat, conformément à la vérité ou à la fausseté du serment qu'il venait de prêter. Ils jurèrent aussi de combattre en francs chevaliers et avec les armes d'usage, sans employer ni charmes, ni talismans, ni le secours de la magie , pour obtenir le succès. Sir Kenneth prêta ce serment d'une voix mâle et ferme, et d'un air hardi et enjoué en même temps. Quand il eut rempli cette formalité , il leva les yeux vers la galerie , et s'inclina profondément, comme pour rendre hommage aux beautés invisibles qu'elle renfermait. Ensuite, quoique chargé du poids de son armure, il sauta légèrement sur son coursier, sans se servir de l'étrier, et le fit retourner en caracolant jusqu'au poste qu'il devait occuper à l'une des extrémités de la hce. Conrad se présenta aussi à son tour devant l'autel avec assez de hardiesse ; mais en prononçant le serment sa voix était creuse et comme étouffée sous son casque. Lorsqu'il pria le ciel d'accorder la victoire au parti de la justice , ses lè^Tes pâlirent en proférant cette impiété. Quand il se retomma pour remonter à cheval, le grand-maitre s'approcha de lui comme pour arranger quelque chose à son hausse-col, et lui dit à l'oreille : — Fou ! lâche ! rappelle tes sens, et tâche de combattre avec bravoure , sans quoi, de par le ciel, quand même tu lui échapperais, tu ne m'échapperas pas !

Le ton sauvage avec lequel il prononça ces mots acheva peut-être de porter à son comble l'agitation du marquis, car il trébucha à l'in. stant où il voulait monter à cheval. Il se releva pourtant sur-le-champ, se mit en selle avec son agiUté ordinaire, et fit admirer sa grâce en allant regagner son poste à l'autre extrémité de la lice. Mais cet accident n'en fut pas moins remarqué par ceux qui étaient aux aguets pour chercher des présages, et ils crurent pouvoir prédire quel serait l'événement du combat.

Les prêtres, après une prière solennelle pour que Dieu accordât la victoire à la cause de la justice, sortirent de l'arène. Les trompettes d'Angleterre sonnèrent une fanfare , et un héraut d'armes , s'avançant à côté du chevalier écossais, s'écria à haute voix :

— Voici le bon chevalier sir Kenneth d'Ecosse, champion de Richard, roi d'Angleterre, qui accuse Conrad, marquis de Moutserrat, de trahison lâche et déshonorante envers ledit roi.

Lorsque les mots Kenneth d'Ecosse eurent annoncé quel était le champion qui se présentait dans la lice, car jusqu'alors on ignorait généralement son nom, des acclamations bruyantes et joyeuses s'éle-

vèrent du milieu des hommes d'armes et des officiers de la suite de Richard, et quoique Tordre du silence eût été réitéré plusieurs fois, à peine permirent-elles d'entendre la réponse du marquis de Montserrat. Comme de raison, Conrad protesta de son innocence, et déclara qu'il était prêt à la prouver par le comhat , au péril de son corps. Les écujers des comhattants s'approchèrent alors de leiu-s maîtres , leur remirent leurs lances , et leur suspendirent leurs boucliers autour du cou, afin qu'ils eussent les deux mains Ubres, Tune pour tenir la bride de leur cheval, l'autre pour diriger leur lance.

Sur le bouclier du chevaher écossais étaient ses armoii'ies ordinaires, un léopard ; mais il y avait ajouté un collier et une chaîne de fer brisée, par allusion à sa captivité. Celui du marquis portait une montagne escarpée qui rappelait son titre, Monte Serrato. Chacun d'eux brandit sa lance comme pour en reconnaître le poids et la force, et la mit au repos. Les parrains, les hérauts et les écuyers se retirèrent en face l'un de l'autre, la lance en arrêt , la visière de leur casque baissée, et si bien couverts par leur armure qu'ils ressemblaient plutôt à des statues de fer qu'à des êtres de chair et de sang. Le silence de l'attente devint alors général ; chacun semblait respirer avec peine, et l'on n'entendait d'autre bruit que celui des hennissements et des trépignements des deux nobles coursiers, qui montraient leur impatience de s'élancer dans la carrière.

Les deux champions restèrent ainsi environ trois minutes. Alors, à un signal donné par le Soudan , cent instruments firent retentir l'air de sons guerriers ; les coursiers partirent au grand galop, et les champions se rencontrèrent au milieu de la lice avec un choc semblable à celui du tonnerre : la victoire ne fut pas douteuse, elle ne le fut pas un instant. A la vérité, Conrad se montra bon guerrier; car il dirigea sa lance avec tant d'adresse et de force, qu'elle frappa au miheu du bouclier de son adversaire, et se brisa en morceaux jusqu'à son gantelet. Le cheval de sir Kenneth recula de deux ou trois pas, et tomba sur ses hanches ; mais son cavaher le releva aisément en serrant les rênes. Conrad eut un destin tout différent; la lance du chevalier écossais, traversant son bouclier, une plaque d'acier de Milan , qui lui servait de cuirasse , et une cotte de mailles qu'il portait par-dessous, lui était entrée profondément dans la poitrine, l'avait renversé de cheval , et s'était brisée , laissant un tronçon dans la blessure.

Les parrains, les hérauts d'armes, et Saladin lui-même, descendant de son trône, accoururent près du blessé, tandis que sir Kenneth, qui avait tiré son épée a> ant de s'être aperçu que son antago-

niste était hors d'état de se défendre, le sommait d'avouer son crime. On leva à la hâte la visière de son casque, et Conrad, les yeux égarés et tournés vers le ciel, dit : — Que voulez-vous de plus ? Dieu a prononcé avec justice; je suis coupable, mais il existe dans le camp des traîtres pires que moi. Par pitié pour mon àme , donnez-moi un confesseur !

— Le talisman , le remède tout-puissant , mon frère , dit Richard à Saladin.

— Le traître mériterait , répondit le Soudan , qu'on le traînât par les talons de la lice à un gibet, plutôt que de profiter des vertus de ce talisman. Et je vois sur sa physionomie quelque chose qui lui pronostique un sort à peu près semblable , ajouta-t-il après avoir regardé avec attention le blessé ; car, quoique sa blessure puisse se guérir, le sceau d'Azrael est sur le front de ce misérable.

— Je vous prie pourtant, mon frère, dit Richard, de faire pour lui tout ce qui sera possible, afin qu'il ait du moins le temps de se confesser. Il ne faut pas tuer l'àme avec le corps. Une demi-heure peut être pour lui plus précieuse que dix mille fois la vie du patriarche qui a vécu le plus longtemps.

— Les désirs de mon frère seront exécutés, répondit Saladin. Esclaves, qu'on porte le blessé dans ma tente.

— N'en faites rien , s'écria le grand-maître , qui jusqu'alors avait vu ce qui se passait en gardant un sombre silence ; l'archiduc d'Autriche et moi, nous ne souffrirons pas que ce malheureux prince chrétien soit livré aux Sarrasins pom' qu'ils essaient leurs charmes sur lui. Nous sommes ses parrains, et nous demandons qu'il soit confié à nos soins.

— C'est-à-dire que vous refusez les moyens certains qu'on vous offre pour le guérir ? dit Saladin.

— Nullement , répondit le grand-maître reprenant sa présence d" esprit ; si le soudan se sert de moyens légitimes, il peut venir voir le blessé sous ma tente.

—Faites-le, mon bon frère, dit Richard à Saladin ; faites-le, je vous en prie, quoique la permission en soit peu gracieusement accordée. Mais à présent occupons-nous de choses plus joyeuses. — Sonnez , trompettes; braves Anglais, une acclamation en l'honneur du champion de l'Angleterre.

Le tambours, les clairons, les trompettes et les cymbales se firent entendre en même temps, et lair retentit des acclamations bruyantes et régulières en usage en Angleterre depuis des siècles, et qui, accompagnées des cris aigus et sauvages des Arabes, aui'aient pu être

comparées au diapason de Torgue au milieu des hurlements d'une tempête. Le silence se rétablit enfin.

— Brave chevalier du Léopard, dit Cœur-de-Lion, tu as montré que l'Ethiopien peut changer sa peau et le léopard ses taches, quoique les clercs citent l'Ecriture pour en prouver l'impossibiUté ; mais je t'en dirai davantage quand je t'aurai conduit en face des dames, qui savent le mieux juger et récompenser les hauts faits de la che- Talerie.

Le chevaher du Léopard ne répondit que par un salut respectueux.

— Et toi, noble Saladin, continua Richard, il faut que tu les voies aussi ; sois sûr que la reine d'Angleterre ne croirait pas avoir été bien reçue si elle n'avait occasion de remercier notre hôte de son accueil vraiment royal.

Saladin inchna la tête avec grâce, mais refusa d'accepter l'invi- ■ tation.

— Il faut que j'aille voir le blessé, dit-il; le médecin ne quitte pas plus son malade que le champion la lice, quand même il serait appelé dans un séjour comparable au paradis. D'ailleurs, roi Richard, sache que le sang de l'Orient ne coule pas avec autant de calme que celui du Frangistan en présence de la beauté. Que dit le hvre à ce sujet? Son œil est comme le tranchant du glaive du Prophète; qui osera le regarder? Celui qui ne veut pas se brûler évite de marcher sur des charbons ardents, et l'homme prudent n'étend pas le chanvre près d'une torche enflammée. Celui qui abandonne un trésor, dit le sage, ne doit pas détourner la tête.

Richard, comme on peut le supposer, respecta le motif de délicatesse qui prenait sa source dans des mœurs si différentes de celles d'Europe, et n'insista pas davantage.

— J'ef^père, dit le Soudan en se retirant, qu'à midi vous accepterez tous mi repas frugal sous la tente noire de peaux de chameaux d'un chef du Kourdistan.

La même invitation fut faite de sa part à tous les chrétiens à qui leur rang permettait d'être admis à un festin destiné à des princes.

— Ecoutez! dit Richard; les tambourins annoncent que la reine et ses dames sortent delà galerie, et voyez! tous les turbans tombent à terre comme s'ils étaient frappés par l'ange exterminateur; voilà tous ces musulmans prosternés, comme si le regard d'un Arabe pouvait souiller la fraîcheur des joues d'une femme ! Allons, rendonsnous au pavillon de Bérengère, et conduisons-y notre vainqueur en triomphe. Combien je plains ce noble Soudan de ne connaître l'amour

que comme le corniaissent les créatures d'une nature inférieure à la nôtre !

Blondel accorda sa harpe pour chanter un air guerrier à l'instant où le vainqueur se présenterait devant la reine. Kenneth entra dans la tente entre ses deux parrains Richard etAVilUamLongue-Epée, et s'agenouilla avec grâce devant Bérengère, quoique cet hommage fût plutôt rendu silencieusement à Edith, qui était assise à la droite de la reine.

— Allons, Mesdames, désarmez-le, s'écria Richard, qui aimait à voir accomphr tous les usages de la clievalerie ; que la beauté honore la valeur ! Détache ses éperons, Bérengère : toute reine que tu es, tu dois lui donner toutes les marques de faveur qui sont en ton pouvoir. Délace son casque, Edith; de par cette main, tu le délaceras, fusses-tu la plus fière Plantagenet de ta race, et f ùt-il le plus pauvre des chevaliers de tout l'univers.

Les deux dames obéirent aux ordres du roi : Bérengère, avec un empressement affecté, comme remplie de zèle et de condescendance pour les volontés de son époux; Edith pâle et rougissant tour à tour, tandis qu'avec lenteur et maladresse elle dénouait, aidée du comte de Salisbury, les cordons qui attachaient le casque au hausse-col.

— Et que vous attendiez-vous à voir sous cette coquille de fer? dit Richard lorsque, le casque ayant été retiré, on vit les traits nobles de sii' Kenneth animés par le combat qu'il venait de livrer et par l'émotion qu'il éprouvait en ce moment. Qu'en pensez-vous, nobles chevaUers et belles dames ? ressemble-t-il à un esclave nubien ? A-t-il 'air d'un aventurier obscur et sans nom? Non, par ma bonne épée ! 3Iai3 ici se terminent ses divers déguisements. Il a fléchi le genou devant vous sans être connu autrement que par son mérite. Celui qui se relève maintenant, aussi distingué par sa naissance que par sa valeur, est David, comte d'Huntingdon, prince royal d'Ecosse.

Il se fit une acclamation générale de surprise, et Edith laissa échapper le casque qu'elle tenait en main.

— Oui, mes maîtres, ajouta le roi, c'est un fait certain. Vous savez que l'Ecosse ne tint pas la promesse qu'elle nous avait faite de nous envoyer ce vaillant comte à la tète d'une troupe de ses plus nobles et de ses plus braves guerriers, pour nous aider à conquérir la Palestine. Ce noble jeune homme, qui devait commander les croisés écossais, ne put se résoudre à ne pas prendre part à cette sainte entreprise, et vint nous joindre en Sicile à la tète de qucl([ues fidèles et dévoués serviteurs, et d'autres Ecossais desquels il n'était pas connu. Tous les confidents du jeune prince, à l'exception d'un vieil

314 BICHARD EN PALESTINE.

écuyer, ont péri, et son secret trop bien gardé m'a mis en danger de couper par la racine une des plus belles espérances de lEurope. Pourquoi ne m'avez-vous pas fait connaître votre rang, noble Huntingdon, quand votre vie fut mise en danger par une sentence dictée par la colère et la précipitation? Soupçonniez-vous Richard d'être capable d'abuser de l'avantage d'avoir entre ses mains l'héritier d'un roi qui a été souvent son ennemi ?

— Je n'étais pas si injuste à votre égard, Sire, répondit le comte d'Huntingdon ; mais ma fitrté ne pouvait se résoudre à me déclarer prince d'Ecosse pour sauver une vie que j'avais mérité de perdre en abandonnant mon poste. D'ailleurs j'avais fait vœu de conserver l'incognito jusqu'à la fin de la croisade, et je n'ai fait connaître mon rang qu'au révérend ermite d'Engaddi, in articula mortis, et sous le sceau de la confession.

— Ce fut donc la connaissance de ce secret, dit Richard, qui inspira à ce digne homme de telles instances pour me faire révoquer ma sentence cruelle? li avait bien raison de dire que si ce brave chevalier eût reçu la mort par mes ordres, j'aurais voulu pouvoir racheter ses jours au prix d'un de mes membres. D'un de mes membres î — J'aurais donné ma vie pour lui rendre la sienne, puisqu'on aurait pu dire que Richard avait abusé de la situation dans laquelle s'était placé l'héritier du royaume d'Ecosse en se confiant à sa générosité.

— Mais pouvons-nous savoir par quel étrange et heureux hasard Votre Majesté découvrit enfin ce secret? demanda la reine Bérengère.

— Il nous arriva d'Angleterre, répondit Richard, des lettres qui nous apprirent, entre autres choses peu agréables, que le roi d'Ecosse s'était emparé de trois de nos principaux nobles qui faisaient un pèlerinage à Saint ->"inian', et en avait donné pour prétexte que son fils, qu'il croyait dans les rangs des chevaliers teutoniques et combattant les païens de Borussie, était de fait dans notre camp et en notre pouvoir, et qu'en conséquence il entendait les garder comme otages de ca sûreté. Ce fut le premier trait de lumière qui m'éclaira sur le véritable rang du chevalier du Léopard; mais De Vaux, à son retour d'Ascalon, changea mes soupçons en certitude en ramenant avec lui l'écuycr du comte d'Huntingdon, serf à crâne épais, qui avait fait trente milles pour découvrir à De Vaux un secret qu'il aurait dû me confier à moi-même.

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