‹ Richard II (volume 2)Chapitre 14 sur 92 · Froissart, II, 107 ; Wals., p · texte numérisé non relu

Froissart, II, 107 ; Wals., p

ils n'avaient rien trouvé. A la vue de la barque, « ils commencèrent tous à huer et à donner un si grand cri, qu'il semblait proprement que tous les diables d'enfer fussent là descendus en leur compagnie. » J. Newton était au milieu d'eux, plus mort que vif, et commençant à respirer pourtant; car l'arrivée du roi le sauvait : s'il n'était venu, ils l'eussent mis en pièces. Mais ceux qui accompagnaient le prince n'osèrent l'abandonner en pareille aventure; ils promenaient la barque le long du bord, et toujours à distance, en sorte que le roi put interpeller la foule sans se mettre à sa discrétion.

« Seigneurs, dit Richard quand il fut assez près de la rive, que voulez-vous? dites-le-moi; je suis venu pour vous parler.

— Nous voulons, crièrent-ils, que tu viennes sur la terre; nous te montrerons alors et te dirons plus aisément ce qu'il nous faut.

— Seigneurs, répliqua Salisbury, vous n'êtes pas en tel arroi et ordonnance que le roi puisse vous aller parler. »

Il fit virer de bord et ramener le roi à la Tour (a).

Les révoltés, voyant le roi partir, crièrent : « Trahison, trahison! » Ils coururent à la montagne où était « le grand peuple » ; et tous, d'une même voix, s'écrièrent : « Allons à Londres I » Sur la route, ils détruisirent plusieurs manoirs d'abbés ou de gens de cour. Arrivés au grand faubourg qui étendait Londres sur la rive droite de la Tamise, ils abattirent

encore plusieurs hôtels, renversèrent les prisons de la maréchaussée qu'ils vidèrent, et menacèrent de brûler Londres même si on les réduisait à y entrer de vive force. Mais tandis qu'ils tenaient ce langage, le peuple de Londres s'attroupait et disait : « Pourquoi ne laisse-t-on pas ces bonnes gens entrer en la ville? Ce sont nos gens, et tout ce qu'ils font c'est pour nous. » On disait qu'ils venaient chercher les traîtres et qu'ensuite ils se retireraient*.

Il fallut donc bien qu'on ouvrît les portes. Ils s'y précipitèrent. Leur première pensée fut d'entrer n'importe oii et de manger et boire, car ils mouraient de faim ; et partout les habitants se montraient empressés de pourvoir à leurs besoins. Mais il y avait d'autre appétits à satisfaire. Tandis que les paysans savou raient à loisir, et, on le peut croire, à peu de frais? les vins les plus exquis, les chefs de la révolte son geaient à frapper leurs ennemis. Guidés par ceux d Londres qui partageaient leurs ressentiments, ils & portèrent vers Thôtel de Savoie, hôtel du duc de Lan castre, le plus beau du royaume. Ils y entrèrent di force, tuant les gardes; et, à défaut du duc, prenan un de ses justaucorps, ils le dressèrent au bout d'um pique, le criblèrent de flèches et le mirent en pièces à coups d'épée; puis ils saccagèrent son hôtel et y

1. Fureur de la multitude : « Gumque viderunt regem redire, exclamaverunt vocessuas, clamantes : Treyson , Treyson^ et sic rapidissimo cursu usque Londoniam properarunt. » (M. Evesh. p. 25, cf. Froissart, II, 110.) — Le peuple à Londres : Froissart, Walsingham, et le moine d'Evesham, l.c.

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mirent le feu « pour l'exemple de tous les traîtres » ; et, afin de montrer que l'amour des richesses n'entrait pour rien dans leur résolution, ordre fut donné de ne rien garder des trésors qui s'y trouvaient amassés. La vaisselle plate fut brisée et jetée par menus morceaux à la rivière; les vêtements de soie déchirés et foulés aux pieds; les joyaux, les pierres précieuses, écrasés au marteau. Un homme qui emportait un vase d'argent fut, avec son butin, jeté au feu. Ils disaient, en efîet, par un sentiment qui n'est pas rare dans les mouvements populaires, mais ne se soutient pas toujours, ils disaient qu'ils étaient zélateurs de vérité et de justice, et non voleurs et larrons. Plusieurs pourtant qui avaient pénétré dans les caves et s'y étaient gorgés de vin, périrent sous les décombres et dans les flammes (a).

L'hôtel brûlé et rasé de fond en comble, ils allèrent, en haine du prieur de l'Hôpital, trésorier d'Angleterre, traiter de la même sorte la maison des Hospitaliers de Saint- Jean à Clerkenwell : maison, église, hôpital, tout fut détruit; puis l'école de droit de Templebar; les livres, les chartes étaient tirés, à coups de hache, des coffres des étudiants, mis en pièces et donnés en pâture au feu. Les maisons particulières des hommes de loi n'étaient pas plus épargnées des paysans : les plus vieux, quand il s'agissait de démolir, grimpaient au comble des édifices avec une agilité de rat ou de diable, dit Knighton. Point de vol : mais le meurtre, chemin faisant, s'associait à la destruction et à Pin-

cendie. Tout légiste ou apprenti légiste que l'on pouvait découvrir était, sans délai, mis à mort. Mais l'esprit d'homicide est contagieux, et les haines se donnaient libre cours au milieu de ces massacres. Qui avait un ennemi en profitait pour s'en débarrasser. Les apprentis tuaient leurs maîtres et allaient se joindre aux rebelles. On tuait par vengeance, on tuait par rivalité de commerce ou par haine de nation. On tua, à l'instigation de ceux de Londres^ tous les Flamands que l'on trouva, même dans les monastères et les églises. On força aussi les maisons des Lombards, et on les pilla sans scrupule : prendre bien d'usurier, c'était à leur sens peut-être rentrer dans leur propre bien. Wat-Tyler alla aussi visiter un homme riche nommé Richard Lyons qu'il avait servi comme varlet à la guerre, et qui un jour l'avait battu. Le varlet, devenu par l'insurrection capitaine, ne l'avait point oublié. Il vint chez lui avec ses gens et lui fît * couper la tête : elle fut portée par les rues de Londres au bout d'une pique (a).

Après toute une journée d'incendies et de meurtres, les rebelles vinrent sur le soir se loger devant la Tour. Ils disaient qu'ils ne partiraient pas que le roi n'eût accédé à toutes leurs demandes, et ils déclaraient tout particulièrement vouloir apurer les comptes du chancelier. Qu'étaient devenues les sommes immenses levées depuis cinq ans sur le royaume d'Angleterre? S'il n'en rendait raison à leur entière satisfaction, malheur à lui I Tout dans l'attitude de la foule, sa joie

féroce, ses cris, ses huées, disait assez quelle serait sa justice : l'épouvante régnait dans la Tour (a).

Le roi tint conseil; et plusieurs, principalement le maire de Londres, W.Walworth^ en face de ce grand péril, proposèrent une résolution désespérée. Tout seigneur, tout riche bourgeois, tenait ses gens armés dans son hôtel : Robert Knolles comptait bien cent vingt hommes dans sa troupe; Perducas d'Albret n'en avait guère moins. On pouvait réunir ainsi sept à huit mille hommes avec lesquels, vers minuit, on serait tombé, par quatre rues en même temps, sur cette multitude mal armée et désarmée par le sommeil ou par l'ivresse (tous les ceUiers leur avaient été ouverts par ordre): le maire se faisait fort de- les exterminer. Mais Salisbury et de plus sages combattirent cet avis. On pouvait battre les paysans , mais était-on sûr du peuple de Londres? et s'il se mettait de la partie, qui répondrait du résultat? Il semblait donc meilleur d'apaiser la multitude par de belles paroles, et de ne pas commencer une œuvre qu'on aurait bien pu ne pas achever. Le conseil prévalut. Le maire eut ordre de ne tenter aucun mouvement dans la ville. Le jeune roi, payant de sa personne, se chargeait de dissiper l'orage qui grondait sur les siens (6).

Le vendredi matin, les clameurs redoublèrent au pied de la Tour; ils demandaient le roi, et criaient que s'il tardait davantage, ils prendraient le château de force et tueraient ceux qui étaient dedans. Le roi leur fit dire qu'ils allassent tous hors de Londres, dans

une plaine nommée « Mile'sEnd », lieu de promenadi des bourgeois de la cité, et que lui-même irait ai milieu d'eux pour leur accorder tout ce qu'ils demanderaient. A cette nouvelle, transmise par le maire et criée par la ville, les paysans commencèrent à se rendre au lieu désigné, non pas tous pourtant; car plusieurs trouvaient que puisqu'on était à Londres, il n'en fallait pas sortir ainsi : Londres était un butin qu'on ne retrouverait pas tous les jours. Parmi ces gens de toute sorte qui s'étaient joints à la troupe des paysans, plusieurs ne s'étaient mis en route pour autre chose; et les chefs du mouvement eux-mêmes avaient à traiter avec d'autres que le roi. Quand U roi fut sorti de la Tour pour se rendre à Mile's End Wat-Tyler, Jack Straw et John Bail saisirent l'occai sion et pénétrèrent avec quatre cents hommes environ dans la place (a).

Jamais on n'eut plus hideux spectacle de la fascij nation qui peut troubler les cœurs les plus bravej dans les crises des révolutions. Il y avait, dit Walsingham, à la Tour, six cents archers et six cents hommes d'armes, les plus vaillants et les plus consommés au métier de la guerre : ils demeurèrent comme frappés de stupeur et plus morts que vifs, ei présence de ces quatre cents hommes mal armés. L( souvenir de leurs exploits, le sentiment de leur va-i leur et l'amour de la gloire, tout s'était comme éteinj en leur âme; toute l'audace de la milice anglaise s'q tait évanouie sous le regard de quelques paysans. Ceî

paysans, armés de vils bâtons, entraient sans résistance dans la chambre du roi ou de sa mère; ils faisaient plus que d'user de menaces, ils osaient de leurs sales mains toucher, caresser la barbe des plus nobles chevaliers, les inviter familièrement à faire société avec eux, à leur garder fidélité, à leur prêter serment de les aider dans la recherche des traîtres : traîtres eux-mêmes, s'écrie l'historien, quand ils souillaient leurs pennons et leurs bannières dans le commerce de ces ribauds! Et les misérables se dispersaient dans les salles du château, s'inslallant sur les sièges, s'étalant sur les lits, s'ébaudissant sur le lit même du roi. Ils retrouvèrent dans ses appartements la princesse de Galles, mère de Richard; ils l'entourèrent sans plus de cérémonie comme sans plus d'empêchement de la part de tous ces chevaliers, et l'invitèrent à les baiser! La princesse tomba évanouie, et fut emportée par ses valets et par ses femmes (a).

Mais, au miUeu de cette débauche d'impudeur et d'audace , les chefs n'avaient point oublié pourquoi ils étaient surtout venus. Le chancelier, archevêque de Canterbury, le trésorier et les plus compromis n'avaient eu garde de suivre le roi à Mile's End dans sa conférence avec les insurgés. Mal leur en prit : l'archevêque, prévoyant bien son sort, attendait les meurtriers dans la chapelle; un clerc portait la croix devant lui, et un prêtre, le saint sacrement. {( Oii est le traître, le spoliateur du peuple?

crièrent les furieux en se précipitant dans le liei saint. — Voici votre archevêque, dit le prélat, i| n'est ni traître ni spoliateur; » mais eux, sans s( laisser émouvoir ni de ce calme ni de cet appareil] l'entraînent par les bras, par la tête, jusque hors d^ la Tour avec des cris sauvages, des huées infernales] L'archevêque chercha encore à les détourner d| crime; mais, voyant ses efforts impuissants, il lei pardonna sa mort et tendit la tête : on ne l'abattil qu'au huitième coup. Robert de Haies, le trésorier,! Jean Leg, le principal commissaire de l'impôt, et plusieurs autres avaient été découverts en leurs retraites et menés au même lieu. Leurs comptes, que Ton avait paru si désireux d'examiner à fond, furei réglés sommairement : on les décapita, et leurs têtes jetées à la foule, servirent de jouet à ses vengeances La tête de Parchevêque, portant sa barrette fixée ai crâne par un clou, fut plantée sur une pique et proj menée dans la ville, au cri : « Voilà le traître 1 jusqu'au pont de Londres où on l'exposa. Les autres] roulées à coups de pied par les rues et les ruisseau: de Londres, allèrent rejoindre celle du primat au lieu ordinaire de ces exhibitions (a).

Le jeune roi, parti de la Tour dans l'espoir de faire diversion à la fureur de la multitude, et de sauver, au péril de sa propre personne, la vie des siens, se dirigeait , sans rien savoir encore de ces massacres, vebs le lieu désigné. Ses deux frères utérins, le comte de Kent et Jean de Holland , n'osèrent pas le suivre

jusque-là; d'autres seigneurs le quittèrent encore sur la route. Il continua avec sa petite escorte, et trouva dans la plaine soixante mille hommes assemblés.

« Bonnes gens^ dit-il en les abordant sans trouble, je suis votre roi et votre sire : que vous faut-il ? que voulez-vous ?

— Nous voulons que tu nous affranchisses à toujours, nous, nos hoirs et nos terres, et que nous ne soyons jamais nommés ni tenus serfs.

— Je vous l'accorde : retirez-vous en vos maisons et en vos pays, et laissez seulement de par vous deux ou trois hommes de chaque village; et je leur ferai tantôt écrire et sceller de mon grand sceau des lettres telles que vous les demandez. »

Et pour mettre cette révolution (car c'en était une) sous la sauvegarde de l'autorité royale, il promit de leur faire délivrer par comtés et par communes sa propre bannière (a).

Ces paroles dissipèrent comme par enchantement l'émotion de la foule. Tous ses vœux se trouvaient accomplis, dépassés même. « C'est bien dit, c'est bien dit, criait-on : nous ne demandons pas mieux 1 » Le roi avait ajouté un mot qui mettait le comble à la joie générale, il leur accordait pleine amnistie, à la seule condition qu'ils suivissent ses bannières et s'en retournassent en leurs villages, comme il l'avait ordonné. La multitude rentra donc à Londres, et le roi fit hâter l'expédition de ses ordres. Plus de trente clercs furent employés dans la journée à écrire des

lettres, que l'on scellait et délivrait sitôt que faites Elles portaient en propres termes :

(c Richard , par la grâce de Dieu , roi d'Angleterrl et de France, et seigneur d'Irlande, à tous nos baillij et fidèles qui les présentes verront, salut.

« Sachez que, de notre grâce spéciale , nous avon^ affranchi tous nos hommes liges et sujets , et autrei

du comté de ; que nous les dégageons tous el

chacun de toute servitude (bondagio) , et acquittons par les présentes ; et aussi que nous pardonnons nos mêmes hommes liges et sujets toutes félonies, trahisons, transgressions, extorsions, faites ou perpéi trées de quelque manière par eux ou quelqu'un d'eux! et si quelque mise hors la loi (utlegariam) a été proi noncée contre eux ou quelqu'un d'eux dans ces occa^ sions, nous la leur remettons et leur accordons notri souveraine paix. En foi de quoi nous leur avons faij faire en notre nom ces lettres patentes, moi préseni à Londres, le 15 juin, l'an iv de notre règne (a). »

Grand nombre, ceux de l'Essex notamment, partirent emportant leurs lettres. Mais, dit Froissart, « h grand trouble et venin demeuroit derrière, Wat-Tyler, Jacques Straw et Jean Bail. » Ils avaient juré de n( s'en point aller ainsi; et ils gardaient trente milh hommes avec eux, qui « ne se pressoient pas trop] fort à avoir lettres ni sceaux du roi. » Ils trouvaient d'ailleurs à Londres une masse d'adhérents plus compacte que ne le pouvait être le ramassis des gens qu'ili avaient amenés de la campagne , une troupe qui res-

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tait sous leur main quand tous les autres se dispersaient. Si l'on en pouvait croire absolument les historiens (mais ce règne même ne doit-il pas nous montrer que les vaincus sont trop souvent les victimes de riiisloire?), Wat-Tyler avait résolu d'appliquer plus radicalement la doctrine de John Bail. Aux chartes qu'on lui offrait, il demandait que le roi joignît une commission qui lui donnât pouvoir de couper la tête à tous les gens de loi , à tous les receveurs du domaine, à tous les hommes instruits dans le droit ou tenant au droit par leur office; et, avec les légistes, il voulait supprimer toutes les lois , pour n'en plus admettre que venant de la multitude : on sait ce que cela veut dire. Il avait dit , en portant la main à ses lèvres, qu'avant quatre jours toutes les lois d'Angleterre émaneraient de sa bouche ; et, pour se préparer la place ^ pour faire table rase des anciens pouvoirs, il devait mettre le feu aux quatre coins de Londres , piller la ville, tuer le roi et ses adhérents.

L'exagération du rapport en décèle la fausseté. La suite prouve qu'il ne voulait pas tuer le roi; mais, ([uant aux autres, ils devaient être moins assurés de leur vie. Les nobles, les riches bourgeois savaient bien le péril, et chacun , nous l'avons dit , avait armé ses gens, rassemblé ses amis en son hôtel : défense bien insuffisante dans son isolement contre une attaque menée avec ensemble. Ce qui peut-être ajourna le projet, c'est que le succès n'en semblait pas douteux. Ils ne se hâtaient donc point. Ils er-

raient par la ville , tuant au hasard dans les rues dans les maisons, dans les cimetières, dans leT églises, et, plus d'une fois, s'entre-tuant les uns les autres. Leur refuser hommage, ne point marcher d'accord avec eux , était un crime puni de mort. Un cri, un geste, le chaperon jeté bas, tenaient lieu de sentence. A ce cri bien connu, on accourait de tout J parts, et l'homme était décapité : ils ne tuaient plus qu'en coupant la tête. Aux massacres succédèrent les orgies. La nuit se passa dans les mêmes excès que la veille : hommes du peuple et paysans étaient maîtres de la place; heureux qui leur pouvait faire bonne chère ! Ceux des Lombards qu'ils n'avaient point pillés tenaient pour eux table ouverte , leur servant à discrétion le grenache et le malvoisie : et Dieu sait comme ils en usèrent ! Plusieurs demeurèrent ivresmorts, étendus dans les rues, « comme des porcs saignés, » dit Knighton. Mais le matin les chefs étaient sur pied, et, si quelques-uns s'attardaient encore dans les tavernes , plus de vingt mille se rassemblèrent à leur appel sur la place de Smithfield^ où se tenait le marché aux chevaux. Là^ portant les bannières qu'ils avaient reçues la veille pour une tout autre fin, ils préparaient leur journée; et les capitaines, se ravisant sur leur désintéressement du premier jour : {( Nous n'avons rien fait, disaient-ils. Ces franchises que le roi nous a données nous portent trop peu de profit. Mais soyons tous d'un commun accord : courons cette grosse ville riche et puissante de Londres,

avant que ceux d'Essex, de Sussex, de Cambridge, de Bethford et des autres contrées voisines ne viennent ; car tous viendront. Et si nous nous emparons de la ville, l'or et l'argent seront à nous ; si nous les laissons^ ceux qui viennent nous les raviront (a). » Tous approuvaient^ quand tout à coup parut le roi (6).

I Le jeune prince, revenu à la Tour, et apprenant * avec la mort de ses principaux officiers l'insulte faite à sa mère, s'était empressé de l'aller rejoindre dans une maison de plaisance nommée Queen's Wardrob (la garde-robe de la Reine), située sur la Tamise, à l'autre extrémité de Londres. Il avait passé la nuit auprès d'elle, et dès le matin, après une pieuse station à l'abbaye de Westminster^ il était monté à cheval avec ses barons, se dirigeant vers la Tour. Il avait pris à gauche pour regagner le château sans traverser la ville, quand , arrivé devant l'abbaye de Saint- Barthélémy, il découvrit le grand rassemblement de Smithfield. Il s'arrêta, et dit qu'il n'irait pas plus avant sans savoir de ce peuple ce qu'il voulait. De son côté, Wat-Tyler, apercevant le prince, dit à ses liens : « Voilà le roi, je veux aller lui parler. Ne vous mouvez d'ici si je ne vous fais signe; et, si je vous fais ce signe (il fit le geste), venez avant et tuez tout, liormis le roi : car il est jeune, nous en ferons notre xolonté; nous le mènerons partout où nous voudrons (il Angleterre, et serons seigneurs de tout le royaume. » Il donna des éperons et s'en vint droit à Richard, si

près du prince que la queue de son cheval louchait la' tête du cheval du roi ; puis^ l'interpellant sans plus de formes :

(( Roi, dit-il, vois-tu toutes ces gens qui sont là?

— Oui, dit le roi, pourquoi le dis-tu ?

— Je le dis pour ce qu'ils sont tous en mon conJI mandement, et m'ont tous juré foi et loyauté à faire ce que je voudrai.

— A la bonne heure, dit Richard, je veux bien qu'il en soit ainsi.

— Eh bien , reprit Tyler, qui ne demandait que dispute, penses-tu, dis, roi, que ce peuple qui est là et autant à Londres, se doive partir de toi sans em porter leurs lettres? Nenni, nous les emporteron devant nous.

— Gela est ordonné ainsi ; mais il faut expédi l'un après l'autre. Compagnon, retirez-vous tout be lement devers vos gens ; faites-les retirer de Londre et soyez en paix, car c'est notre intention que chacu de vous, par village et commune, ait sa lettre comm il a été dit. »

Pendant que le roi parlait, Wat-Tyler, qui ne s téressait guère à ses discours, aperçut derrière lui portant l'épée royale, un écuyer du prince, qu'il haï sait : car il s'était jadis pris de paroles avec lui, l'écuyer l'avait blessé.

ce Ah! ah! dit-il, tu es là? donne-moi ta dague.

— Non, certes, dit l'écuyer; pourquoi te la don nerais-je? »

Le roi se tourna vers Técuyer et lui dit : « Donnelui ta dague. » L'écuyer la donna, bien malgré lui.

Quand Tyler la tint, il se mit à jouer avec l'arme, la faisant tournoyer; et s'adressant à 1 ecuyer :

w Donne-moi cette épée.

— Non, non! s'écria l'écuyer : c'est l'épée du roi ! Tn n'es pas digne d'y toucher : car tu n'es qu'un vaurien; et, si j'étais seul avec toi dans cette place, tu ne dirais ni eusses dit ces paroles, pour aussi gros d'or que cette église de Saint-Paul est grande!

— Par ma foi, dit Tyler, oubliant tout dans son enivrement, je ne mangerai point que je n'aie ta tête! »

L'insulte passait toute mesure et ne comportait plus que l'on tînt compte du péril. Le maire de Londres venait de rejoindre le roi avec douze hommes armés sous leurs vêtements. Ayant ouï la menace de Tyler :

« Gars, s'écria-t-il, comment es-tu si osé dédire telles paroles en présence du roi?

— De ce que je fais ou dis, que t'importe? » dit fièrement Wat-Tyler.

Mais le roi indigné avait dit : « Maire, arrêtez-le! » i'^t le maire, se sentant avoué :

« Vraiment, dit-il, misérable, parles-tu ainsi en !;i présence du roi, mon naturel seigneur? Que je meure si tu ne le payes ! »

Et, tirant un grand coutelas, il l'en frappa si violemment sur la tête qu'il l'abattit aux pieds de son heval. Un écuyer du roi, Jean Standich, mit pied à terre et l'acheva d'un coup d'épée (a).

Les assistants l'avaient entouré pour dérober la vu( de sa mort à ses partisans. Mais ceux-ci, ne le voyan| plus à cheval, devinèrent ce qui était arrivé : a Ils ont tué notre capitaine! s'écrièrent-ils pleins de ragei Allons, allons, tuons-les tous. » Et ils saisirent leurs armes. La troupe royale était perdue. Que pouvait cetti poignée d'hommes contre une multitude en furie Mais le jeune roi, illuminé par le péril : « Demeurei ici ! que nul ne me suive, « dit-il à ses gens ; et, cou^ rant seul au-devant des insurgés : « Seigneurs, qu( vous faut- il? C'est moi qui suis votre capitaine. J( suis votre roi : suivez-moi. Vous aurez ce que vouî désirez (a). »

Cette démarche imprévue, cette confiance hardie di royal enfant (il avait quatorze ans!), ce ton de comJ mandement, cet air de maître, jetèrent la confusioi parmi ces hommes habitués à obéir. Ils le suivirent] incertains encore s'ils devaient le tuer, ou déposeriez armes et emporter leurs chartes. Mais le maire avail couru à la ville, et, ralliant les mieux disposés : « Ci-i toyens, disait-il, venez vite au secours du roi qu'oi veut tuer. » Un bruit vague de ce qui était arrivé s'était déjà répandu dans la cité. Au cri : « On tue le roi! les chevaliers, les principaux de Londres sortirent enfin avec les gens qu'ils tenaient armés dans leurs hôtels. Ils prirent Robert Knolles pour capitaine : e1 ces hommes, qu'il eût été si facile d'accabler dam leur dispersion, formèrent en peu de temps un< troupe de six à sept mille combattants, qui rejoigni-

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eut le roi et se rangèrent à ses cotes. C'était maintelant aux révoltés de craindre pour eux-mêmes. Les seigneurs étaient impatients de les assaillir, et Robert vaolles ne demandait qu'un signal pour les extermiler. Le roi s'y refusa : « Le plus grand nombre, dit-il, l'ont suivi que par peur : il ne faut pas que les inlocents payent pour les coupables. » Il voulut donc ju'on les épargnât^ pourvu qu'ils lui rendissent tout (3 qu'ils avaient obtenu de lui par la révolte. Trois lummes venaient d'être nommés par lui chevaliers : (' maire, l'écuyer J. Standich et Nicolas Brambré, un les principaux de Londres. Ce furent eux qu'il chargea d'aller réclamer des paysans ses bannières : elles ni furent rapportées. Si l'on en croit Froissart, après • s bannières le roi ordonna qu'on lui rendît les charcs; et, à mesure qu'elles lui étaient remises^ il les aisait déchirer en leur présence. Walsingham dit, au ontraire, qu'il continua de leur faire expédier les < Itres promises : tradition plus vraisemblable; et '' texte qui nous en est resté porte la date de ce jour niume. La révolte n'était comprimée que dans Lon- I Ires ; on pouvait faire renaître tous les périls en poussant les paysans au désespoir. Pour le moment, c'était issez que de leur reprendre Londres. Défense fut faite lie les recevoir dans la ville. On leur permettait de coucher dehors; mais la plupart, jetant leurs armes, se 'lispersèrent*.

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