Wals.,p
[)arloir une pierre meulière qu'on y avait placée en témoignage des conventions faites autrefois entre la ville et le couvent : ils la mirent en pièces et se la partagèrent par morceaux, « comme on fait le pain bénit, » afin que ces parcelles leur fussent un gage et un souvenir de leurs droits recouvrés et de la part qu'ils avaient prise à l'œuvre. Le débat fut long, l/abbé avait bien dû finir par livrer les actes qu'il avait ; mais les habitants le soupçonnaient d'en retenir quelqu'un qui eût rendu vaine la remise de tous les autres; et, de guerre lasse, on s'ajourna au lendemain. Cette trêve ne servit qu'aux violents; ils revinrent aigris de la contestation de la veille, plus disposés à brûler le couvent qu'à lui demander des chartes. C'était le jour où, à Londres, Wat-ïyler se proposait d'agir avec tous ceux que les chartes loyales n'avaient point désarmés. Ceux de Saint- Alban, plaçant des sentinelles aux environs, de peur que des secours ne vinssent au monastère, commencèrent à se poser en maîtres, et publièrent qu'ils feraient droit à toute réclamation contre le couvent. Devant de pareils arbitres, nulle requête n'était téméraire. Un ancien fermier de l'abbaye, qui avait lui pour ne lui point payer sa dette, osa venir réclamer 1 00 marcs comme indemnité de déplacement : c'était le prieur qui l'y avait contraint, disait-il, en exigeant de lui ce qu'il ne devait en aucune sorte; et il menaçait de brûler le couvent si l'abbé ne lui faisait justice. L'abbé lui donna 20 livres; il les prit
en murmurant qu'il eût mieux aimé la tête d\ prieur*.
Dans de pareilles conjonctures, Tabbé ne pouvaij guère se croire en sûreté : il songeait à fuir avec se^ moines, à l'exemple du prieur, quand, le dimanche arriva la nouvelle de la mort de Wat-Tyler. Cet évéj nement changeait toute la situation : les insurge perdaient leur point d'appui, et l'abbé vit bientôt arl river des officiers du roi chargés de le prendre souJ leur garde. Mais les premiers étaient assez nombreu] pour qu'on crût prudent de les ménager (ceux dl Barnet étaient venus les rejoindre), et ils se sentaient assez de force encore pour ne se point séparer san( garantie. Il ne leur suffit pas de la paix du roi qu'oi leur offrait. Ils voulurent quelque chose de plus spe cial; et, sans insister davantage pour avoir la chart qu'on ne trouvait point , ils s'en firent donner unj nouvelle par l'abbé, avec serment qu'il n'avait pî l'autre ^
Le mouvement de Saint-Alban, né de celui d^ Londres, ne lui avait donc pas survécu ; maisd'auti part plusieurs des vaincus de Londres, se jetant dans
1. Les pierres du parloir. Intérim ribaldi cum instrumentis claustrum ingredientes de locutorio forinseco lapides molares (qui in pavimento locutorii monumentum et memoriam antiqui placiti inter villanos et monasterium quondam abbatis Ricardi locati fuerant) levaverunt.... et confregerunt, dantes partem cuique, ut panis benedictus dominicis partiri et conferriin ecclesiisparochialibus consuevit, ut videlicet videntes particulas apud se recognoscerent se olim in ea causa de monasterio vindicasse. Wals., p. 257. — Le fermier de Saint-Alban, Ibid., p. 259.
a. Wals., p. 260, 261; Knighton, p. 2639.
les comtés voisins, y chercliaierit de nouvelles chances de triomphe, ou tout au moins de sanglantes satisfactions à leur défaite. Ainsi le prêtre Jean Wraw, quittant la capitale après la mort de Wat-Tyler, pénètre dans le Suffolk et le Norfolk, y réunit cinquante mille hommes avec lesquels il parcourt le pays^ détruisant les maisons des grands et des gens de loi, tuant tous les juristes. Ils firent périr entre autres J. Cavendish, président du banc du roi, et Jean de Cambridge, prieur de Bury, haï des habitants pour avoir trop bien défendu contre eux les intérêts de son monastère. Leurs têtes, plantées sur des bâtons, fuient portées processionnellement dans Bury; et, chemin faisant, ces hommes cruels prenaient plaisir à les rapprocher, comme pour les faire se parler Tune à Tautre ou se baiser mutuellement, jusqu'à ce que, lassés eux-mêmes de ces jeux féroces, ils finirent par les exposer sur la potence; puis ils envahirent le ouvent, réclamant quelque autre victime. Mais ces Il ideuses saturnales n'inspiraient pas plus de confiance dans leur triomphe; et ceux mêmes dont ils servaient les intérêts n'eussent point osé avouer leurs services. Après de nouvelles exécutions, les révoltés, rassemhlant les moines, leur dirent que trop longtemps le t ouvent avait opprimé leurs bons amis de Bury; et se Taisant livrer toutes les chartes qui obligeaient la \ille au profit du monastère, ils invitèrent les habilants à voir si on ne leur en dérobait rien : vérification que ceux-ci accomplirent avec un em[)re8sement
dissimulé sous un air de contrainte et de tristess puis ils voulurent qu'on délivrât à la commune une charte nouvelle où toutes ses libertés fussent reconnues; et comme gage de l'assentiment de l'abbé, a sent alors, ils se firent remettre les plus précieuj joyaux du monastère (a).
Cette campagne de J. Wraw était une suite, e comme l'émeute de Saint-Alban, une sorte d'appe dice de l'insurrection qui s'était abattue sur la ca taie. Ailleurs d'autres mouvements, procédant de îâ même cause, allaient aboutir par des voies toutes pareilles à la même fin. C'était en effet, avec la même haine contre les seigneurs, le même soin d'en prendre pour chefs ou plutôt pour enseignes. Ceux de No folk conduits par J. Littester, teinturier de Norwic voulaient mettre à leur tête le comte de Suffolk, qu s'échappa sous un déguisement. Ils en prirent d'autres, et parmi eux Robert de Salles, qui ne put s'empêcher de manifester bientôt son horreur pour leurs excès, et le paya de sa tête. Selon le récit deFroissart, il n'attendit pas si longtemps pour leur exprimer son mépris et en recevoir la récompense. Robert de Salles n'appartenait point par sa naissance à la noblesse. Il était de ceux (et c'est le secret de la force, on peut même dire de la popularité de cettearistocratie) , il était de ceux qui s'y font place par leur mérite : homme de petite origine, mais « le mieux tourné de membres et le plus fort homme de l'Angleterre », l'un des plus braves aussi, il avait été fait chevalier par Edouard III pour
ire
sa vaillance; il était capitaine de Norwich quand les bandes des comtés voisins, passant par là, eurent la pensée de le prendre pour chef, croyant, dit l'historien, qu'ils en seraient plus « cremus (craints) et mieux aimés ». Ils l'invitèrent à leur venir parler aux champs, menaçant, s'il ne le faisait, de prendre et de brûler la ville. Le chevalier monta à cheval et les vint trouver seul. Ils lui firent grand'chère et grand honneur, le prièrent de descendre, l'environnèrent et commencèrent à le traiter « bellement et doucement ». u Robert, lui disaient-ils, vous êtes chevalier et un homme de grand'créance en ce pays, et de renommée moult vaillant homme. Et quoique vous soyez tel, nous vous connaissons bien, vous n'êtes mie gentilhomme , mais fils d'un vilain et d'un maçon , si comme nous sommes. Venez- vous-en avec nous, vous serez notre maître; et nous vous ferons si grand seineur, que le quart d'Angleterre sera en votre obéis-
sance, »
Le chevalier les regardant avec mépris : c( Arrière, méchantes gens, faux et mauvais traîtres que vous êtes! voulez-vous que je relinquisse (laisse) mon naturel seigneur pour telle merdaille que vous êtes, et que je me déshonore? J'aurais plus cher que vous fussiez très tous pendus, ainsi que vous serez; car vous n'aurez autre fin. »
Il voulut remonter à cheval; mais il manqua l'étrier, et le cheval s'effraya. Mille huées, mille cris partaient de la foule : « A la mort! à la mort! » Il tira
son épée, « une btîlle et longue épée de Bordeaux, etl vous commence à escarmoucher et à faire place autour de lui , que c'était grand'beauté de voir. » De chaque coup il coupait pied, tête, bras ou jambe; et] il n'y avait si hardi qui ne le redoutât. Mais ils étaient! plus de soixante mille, et il était tout désarmé; et à' vrai dire, eût-il été de fer ou d'acier, il serait demeuré sur la place. Après en avoir tué douze , « sans ceux qu'il meshaigna et affola » (blessa), il succomba luimême. Les paysans lui coupèrent les jambes et les bras, et le mirent en pièces \
Littester ne chercha plus d'autre chef que luimême : il se fit appeler roi des communes ; et, si l'on en croit Walsingham, les nobles qu'il avait contraints de marcher avec lui ne se firent épargner qu'à force de bassesses, obtenant, comme signe de ses bonnes grâces, de goûter aux mets de sa table et de le servir à genoux pendant son repas. Mais cette insolente royauté ne dura guère. Là aussi les paysans, après l'enivrement des premiers jours, se montraient mal disposés à suivre leur chef jusqu'au bout. Ils se souciaient fort peu que Littester fût roi : il leur suffisait d'être libres; et ils se croyaient plus sûrs de l'être, s'ils obtenaient du roi Richard des chartes d'affranchissement et de rémission. Littester, contraint de céder à leurs instances et ébranlé sans doute par les nouvelles de Londres, désigna deux de ses chevaliers