Froissart, II
aussi bien au temps d'été comme c'était en hiver, le vingt-septième jour de novembre, ils eussent tout tenu à revel (badinage) ; mais la terre étoit froide et orde, boueuse et mauvaise, et la nuit longue; etpleuvoit à la fois sur leurs têtes; » l'eau ruisselait de leurs bassinets; car ils étaient en équipage de combat, n'attendant « autre chose, fors qu'on les vînt assaillir. )) Pour leur faire prendre patience, le sire de Saint-Py, qui s'était mis à Tavant-garde comme connaissant mieux le pays, s'en allait de temps à autre en tapinois vers le logis des Flamands, et revenait dire à ses compagnons tout bas : « Or cy, cy, nos ennemis se tiennent tout cois, espoir (peut-être) viendront-ils sur le jour; chacun soit tout pourvu et avisé de ce qu'il doit faire. » Et vers le point du jour, il accourut enfin leur apporter la bonne nouvelle : « Véezles cy (les voici), ils viennent, vous les aurez tantôt; les larrons viennent le petit pas; ils nous cuident attraper et surprendre ! » Ils furent surpris eux-mêmes. La petite troupe dont ils se promettaient si bon marché, était surexcitée par cette longue attente de la bataille. « Ils furent recueillis de ces longs glaives aux fers tranchants affilés de Bordeaux^ dont ils se voyoient empallés, que les mailles de leurs cottes ne leur duroient néant plus que toile doublée en trois doubles ; mais les passoient tout outre et les enfiloient parmi ventres, parmi poitrines et parmi têtes. » Ils reculaient, et les Français, les pressant d'autant plus^ gagnèrent après eux la chaussée, d'où ils les forcèrent à fuir
avec leur chef grièvement blessé. Le connétable vint les y rejoindre par le pont qu'il avait rétablie
La Flandre était ouverte, et^ avec de pareils hommes, .tout était possible. Arleveld ne s'était point découragé toutefois. « Le roi de France, disait-il fièrement, a vingt mille hommes d'armes; je lui en mettrai autant ensemble devant lui en bataille. » Il s'étonnait pourtant que les Anglais ne vinssent pas, et se réjouit fort quand on lui apprit l'arrivée d'un héraut d'Angleterre; mais quand il sut qu'on n'envoyait après lui qu'un chevalier porteur des conditions de l'alliance à conclure : « Ah! dit-il, ce sera trop tard. » Charles VI, en effet, avait rejoint l'armée à Commines, et il était pressé de porter un coup décisif; car il avait derrière lui Paris murmurant. C'est à peine si, pour éclater^ on s'y résignait à attendre les bonnes nouvelles qu'on espérait des communes de Flandre. Et la noblesse ne souhaitait pas moins vivement la bataille. Le temps était affreux, les routes, les terres détrempées, défoncées par la pluie. Cette campagne dans la boue, inaugurée au pont de Commines, laissait à désirer d'autres journées.
L'intérêt d'Arteveld eût été de traîner en longueur, de mettre les Anglais en demeure de venir; mais il voyait les Français faire chaque jour des progrès : Ypres, et à son exemple Cassel, Bergues, Bourbourg, Gravelines, Furnes, Dunkerque, Poperinghe avaient
1, Froissart, II, 184.
ItiO LIVRE TROISIÈME. [1382],
fait leur soumission à Charles YI, et il y avait à craindre que la défection ne gagnât Bruges, peu attachée ai la cause de Gand. D'autre part^ il avait sous les yeux le spectacle de la dévastation du pays. L'invasionj avait été si peu redoutée, que rien n'avait été mis à couvert. Le soldat n'avait qu'à prendre; et d'abord il' trouvait tant de choses qu'il ne daignait ramasser que l'or et Targent. Mais le pillage était devenu plus méthodique et rencontrait plus de facilités. Des marchands de Lille et de Douai suivaient l'armée, ache-l taient les draps; les Bretons et d'autres encore enj chargeaient des chariots à leur exemple, et les expédiaient eux-mêmes vers leur pays. Arteveld ne voulut point éviter la lutte ; il réunit toutes les forces] de Gand, et alla s'établir en un lieu où il pouvait dis-j puter aux Français le chemin d'Audenarde et celui! de Bruges, à Rosebecque; et les Français, sachant qu'il attendait la bataille, ne tardèrent point à venir prendre position en face de lui \
Dans la nuit qui précéda cette journée décisive, y eut une alerte au camp des Flamands. On entendit un grand bruit qui semblait venir du côté des Français; tous se tinrent sous les armes : mais l'ennemi n'avait point remué; et l'on se demanda avec inquiétude quelle était la cause de ce bruit : a Or, disent
1. Le roiàCommines. Froissart, II, 185; — Dispositions de Pam,j ibid., 187; — Arteveld et les Anglais, ibid., 185 ; -- Progrès de\ Charles VI en Flandre, ibid., 186; — Pillage du pays, ibid., 184! et 188; — Arteveld et les Français à Rosebecque, ibid., 189-191.
aucuns que c'étoientles diables d'enfer qui là jouoient et tournoient où la bataille devoit être, pour la grand' proie qu'ils en attendoient. » Les Flamands se crurent trahis; néanmoins ils se préparèrent avec vigueur au combat. Dès le point du jour ils avaient pris leur ordre de bataille. Un large fossé^ des taillis et des ronces couvraient leur front. Ils étaient cinquante mille, tous hommes de choix, « des plus forts, des plus apperts et des plus outrageux, et qui le moins accomptoient i de leurs vies. » Ils n'avaient rien négligé d'ailleurs I de ce qui les pouvait protéger : chapeaux de fer, hoquetons et gants de baleine; et, pour armes offensives, maillets, houes et plançons (épieux) à pointe ou à virole; tous à pied sous leur armure demi-chevaleresque. Arteveld seul faisait tenir à côté de lui un < cheval de prix, non pour fuir, mais pour commander la poursuite, quand les Français seraient vaincus. Il avait donné ordre qu'on épargnât le roi : « Car, disait-il, c'est un enfant, on lui doit pardonner : il ne sait ce qu'il fait, il va ainsi qu'on le mène. Nous le mènerons à Gand apprendre à parler et à être Flamand. Mais ducs, comtes et gens d'armes, ajoutait-il, tuez tout; les communautés de France ne nous en sauront pas mauvais gré; car ils voudroient, de ce suis-je tout assuré, que jamais pied n'en retournât en France ; et aussi ne fera-t-iP. »
1. Alerte parmi les Flamands. Froissart, II, 192. — Dispositions pour la bataille^ ibid. , 193. — Ordre d^ Arteveld^ ibid.^
Cette journée fut, sur une scène plus vaste, la répéj tition de ce qui s'était passé au pont de Comminesj Cette fois encore ce furent les Flamands qui se lassé-' rent d'attendre. « Que faisons-nous, disaient-ils, étant sur nos pieds? Nous nous refroidissons. Que n'allonsnous avant de bon courage, puisque nous en avons 1^ volonté, requerre nos ennemis et combattre? Noi séjournons cy (ici) pour néant, jamais les François ni nous viendroient cy querre (quérir). » Us quittèrei donc leurs fortes positions pour gagner une collinj située entre les deux armées.
Mais les Français ne leur en laissèrent pas le temps Lorsque Glisson, qui les épiait, les vit en marche « Sire, dit-il au roi, réjouissez-vous; ces gens soi nôtres. Nos gros varlets les combattroient. » Et ji tant sur les ailes l'avant -garde et la réserve] il porta son corps de bataille au-devant des FIj mands*.
Arteveld^ pour opposer à la chevalerie français une plus forte résistance, avait rangé toute son arm( en masse; c'était un souvenir de sa victoire de Bri ges, et il la rappelait à leur mémoire : « Souvene: vous, leur disait-il, de nos ennemis : comme ils fi rent tout déconfits et ouverts à la bataille de Brugeî par nous tenir drus et forts ensemble, afin qu'on ne nous pût ouvrir : si (donc) faites ainsi, et (que) chacun porte son bâton droit devant lui, et vous entr^
1. Mouvement en avant des troupes flamandes. Froissart, II, V. — Mot de Clisson^ ibid.^ 196.
lacez de vos bras par quoi on ne pût entrer dedans vous'. »
La brume qui se dissipait ne dérobait plus rien à la vue. C'était un spectacle imposant que celui de cette masse d'hommes couverts de fer, tous serrés l'un contre l'autre, tenant l'épieu droit devant soi : il semblait de ces bois ferrés que ce fût une forêt qui descendait de la colline. Le premier choc fut terrible. Quand les Flamands, après avoir lancé leurs balles et leurs carreaux^ se heurtèrent contre l'armée française, elle recula d'un pas. « Ils venoient, dit Froissard, roides et durs , et boutoient, en venant, de Tépaule et de la poitrine, ainsi comme sangliers tout forcenés, et étoient si fort entrelacés ensemble qu'on ne les pouvoit ouvrir ni dérompre. » Mais les rangs des Français se raffermirent sans se laisser entamer : et pendant qu'ils tenaient bon, Tavant-garde et l'arrière-garde, jetées, ainsi qu'on Ta vu, sur les ailes, accomplissaient leur évolution, et^ prenant en flanc cette masse épaisse, la resserrèrent comme dans un étau. Ce fut comme la manœuvre d'Annibal à Cannes, avec cette différence qu'Annibal avait affaibli 8on centre pour qu'il cédât et s'ouvrît aux Romains, tandisqu'àRosebecque,lecentrearretantlesFlamand8, ajouta pour sa part à l'écrasement où ils périrent. Les longues lances des Français frappaient les Flamands et traversaient leurs cottes de mailles, sans que leuis