‹ Richard II (volume 2)Chapitre 43 sur 92 · Froissait, II · texte numérisé non relu

Froissait, II

France, el j'y ai vu les plus belles gens d'armes et la plus grand' foison que nul roi pût aujourd'hui mettre ensemble.

— Et de ces belles gens d'armes que tu dis, quelle foison sont-ils bien?

— Par ma foi^ dit le héraut, monseigneur, ils sont bien vingt-six mille hommes d'armes^ la plus belle gent, les mieux armés et les mieux arroyés qu*on puisse voir de deux yeux.

— Ha! répondit messire Hugues de Calverley, tout courroucé de cette parole; que tu es bien taillé de

. bien farcer une belle bourde ! Or sais-je bien que tu as menti, car j'ai vu plusieurs fois les assemblées des François; mais ils ne se trouvèrent oncques vingt-six mille, ni même six mille hommes d'armes. »

Comme il parlait encore^ le guetteur de Bergues sonna de la trompette. Du beffroi, il venait d'apercevoir Favant-garde qui cheminait pour passer devant la ville. « Or, allons, dit Calverley à ses chevaliers, allons voir ces vingt-six mille hommes passer! Entendez-vous? notre guetteur les corne. »

Ils allèrent donc sur les murs de la ville, et virent défder l'avant-garde qui pouvait compter quinze cents lances, et, après elle, le comte de Flandre, le duc de Bretagne avec quinze cents lances encore ou environ. Calverley^ croyant avoir tout vu : « Or, regardez si je disais bien : voilà ces vingt-six mille hommes d'armes! s'ils sont trois mille lances, je veux bien qu'ils soient cent mille. Allons dîner,

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allons; encore n'ai-je vu gens pour qui nous devions laisser la ville à cette heure. Ce héraut nous ébahiroit bien, si nous le voulions croire. »

Le héraut, continue Froissart, fut tout honteux; mais il dit : « Sire, vous n'avez vu que Tavant-garde; encore sont le roi et tous ses oncles derrière, et leur puissance; et de rechef encore y est l'arrière-garde, oii il y a plus de deux mille lances; et tout ce verrezvous dedans quatre heures , si tant vous voulez ici demeurer. » Messire Hugues n'en fit compte, rentra à son hôtel, disant qu'il avait tout vu, et il s'assit à table. Gomme il dînait, le guetteur se mit à corner et à recorner et à mener « grand friente. » Galverley se lève de table, court aux murailles. Alors passait le roi de France et ses oncles, et le duc Frédéric de Bavièi^e, le duc de Bar, le duc de Lorraine, le comte de Savoie, le dauphin d'Auvergne, le comte de la Marche et leurs troupes ; une grosse bataille qui comptait bien seize mille lances. Le chevalier reconnut son erreur. « Le héraut avait raison, dit-il^ et j'ai eu tort de le blâmer. Allons^ allons, montons à cheval, sauvons nos corps et le notre; il ne fait pas ici trop sain demeurer. Je ne me connais plus à l'état de France! Je n'en vis oncques tant de quatre fois ensemble, comme j'en vois là et ai vu parmi l'avant-garde; et encore convient-il qu'ils aient l arrière-garde. » Et, sans attendre celle-ci, il quitta les murs et gagna son hôtel. Les chevaux étaient sellés; ils montèrent dessus, sans faire de bruit^ et s'en allé-

rent avec leur butin par la porte de Bourbouri^, échappant aux Français, qui déjà croyaient les tenir.

Calverley ne voulut pas même s'arrêter à Bourbourg. Devant cette imposante apparition de la France, il avait perdu toutes les illusions de sa vie militaire. a Seigneurs, dit-il à Th. Trivet et à ses compagnons, par ma foi, nous avons fait en cette saison une trèshonteuse chevauchée; jamais si pauvre ni si malheureuse ne sortit d'Angleterre. Vous avez agi selon votre volonté et cru cet évêque de Norwich, qui pensait voler comme s'il eût des ailes. Or, voyez à quelle, fm vous en venez. En tout ce voyage, on ne m'a cru de chose que je disse. Je vous le dis, voilà Bourbourg : retirez-vous là si vous voulez; pour moi, je passerai outre et ni'en irai droit à Gravelines et à Calais, car nous ne sommes pas gens pour combattre le roi de France \ »

Ceux qu'il interpellait reconnurent bien qu'ils n'avaient pas toujours eu raison ; mais il leur en coûtait d'abandonner ainsi leurs positions sans les défendre; et, avec ce calme et fier courage qui, dans les circonstances les plus critiques, ramena tant de fois aux Anglais la fortune dont ils ne désespéraient pas, ils lui répondirent : « Dieu y ait part! Nous nous retirerons à Bourbourg, et là attendrons-nous l'aventure telle que Dieu nous voudra l'envoyer'. »

1. Hugues de Calverley et Varmée française à Bergues. Froissart, II, 212, et le Religieux de Saint-Denys (IV, 2 et 3), qui intervertit l'ordre des sièges.

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