‹ Richard II (volume 2)Chapitre 44 sur 92 · Froissart, II · texte numérisé non relu

Froissart, II

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Les Français^ apprenant que les Anglais étaient sortis de Bergues^ entrèrent dans la ville, pillèrent ce que l'ennemi n'avait point emporté, et brûlèrent le reste. Le feu fut tel que le roi dut passer outre, et les seigneurs se loger au dehors. Le lendemain matin, ils prirent le chemin de Bourbourg, où cette fois Teniiemi les attendait, et ils se déployèrent autour de la ville, « bannières et pennons ventilants, chaque sire entre ses gens et dessous sa bannière. » Il n'y avait pas moins de vingt-quatre mille hommes d'armes, tant chevaliers qu'écuyers. Les Anglais, au contraire, n'étaient qu'en petit nombre, et la ville n'offrait pour les abriter qu'un fossé muni d'une palissade et des maisons couvertes de chaume, où, si l'on ne parvenait point à les forcer aux palissades, on les pouvait briller. Aussi le résultat n'était-il douteux pour personne. Les Français, voyant à quelle place et à quelle faible garnison ils avaient affaire, disaient que cela ne les arrêterait pas longtemps. Les Anglais, sans se flatter de les arrêter toujours, n'en étaient pas moins résolus à tenir jusqu'au bout, fiers de montrer ce qu'ils sauraient faire dans une situation jugée perdue. Sommés de se rendre, ils avaient déclaré qu'ils se trouvaient trop honorés qu'un si noble roi fut venu en telle puissance faire visite à une si petite troupe : ils voulaient répondre à sa politesse en acceptant la bataille qu'il leur offrait ^

1. Incendie de Bergues. Froissart, II, 212. — Les Français devant Bmirhourq. Froissart, ihid. ot 215; Wals., p. 303; M. Evcsh, p. 47;

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Rien n'empêchait donc de commencer l'assaut, « Bretons, Bourguignons, Normands, Allemands et autres gens qui sentoient là grand profit pour eux si de force on les prenoit, étoient trop durement courroucés de ce qu'on ne se délivroit (hâtait) d'assaillir. » On murmurait déjà que le duc de Bretagne et le comte de Flandre, fort suspects, Tun par ses antécédents, l'autre par sa position, de vouloir ménager les Anglais, cherchaient à faire que les assiégés se rendissent sans combat ; aussi les soldats n'étant ni commandés ni retenus, couraient aux barrières, escarmouchant contre les avant-postes, en même temps que des traits enflammés portaient l'incendie dans la ville. L'attaque ainsi engagée ne tarda pas à devenir générale. Les Français, se jetant dans les fossés, allaient, à travers la boue, jusqu'aux palissades où les Anglais se défendaient avec vigueur, moins inquiets peut-être encore de l'assaut auquel ils faisaient face, que du feu qu'ils avaient par derrière. Mais le combat avait commencé tard, et la nuit, en le suspendant; sauva les assiégés : ils l'employèrent à éteindre le feu et à rétablir leurs palissades. Les Français comptaient bien reprendre l'attaque dès le matin : mais c'était dimanche , cause de retard, sinon d'ajournement; et le duc de Bretagne, qu'on n'avait point soupçonné à tort, en profita pour faire agréer

Knighton, p. 2672 : « Eo quod tam nobilis rex tam grandi potentia paucos viros anglicanœ nationis tanto honore praedonaverat , bellandi gratiavisitando. »

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aux Anglais ses conseils et au roi sa médiation. Le lundi malin ordre fut donné de s'abstenir de toute attaque : quatorze des principaux chevaliers vinrent de Bourbourg et furent présentés par le duc à Charles VI; et le jeune roi, épris de la gloire, ne reçut pas sans une vive émotion des hommes si renommés pour leur vaillance. Il ne leur marchanda point les conditions. Les Anglais se résignaient à sortir d'une place où ils ne pouvaient même plus se défendre. On leur sut gré de ce qu'ils s'en allaient ; et on leur permit d'emporter de leurs biens tout ce qu'ils pourraient prendre avec eux (a).

Les Anglais, qui eussent dû se tenir heureux de sauver leur propre personne, employèrent toute la journée du lendemain à emplir leurs malles; et le mercredi, chargeant leurs bêtes^ ils défilèrent, munis du sauf-conduit du roi, à travers l'armée française qui se montrait fort courroucée , les Bretons surtout, (( de ce qu'ils partoient si pleins et si garnis. » Qu'auraient dit nos soldats, s'ils avaient su qu'on leur payait ce qu'ils ne pouvaient emporter avec eux !

Ils se replièrent sur Gravelines, où Tévêque de Norwich, on l'a vu, les avait un peu prématurément devancés. Ils n'étaient guère mieux en état de s'y défendre ; mais ils pouvaient, en partant, ruiner la ville. Pour la sauver, les Français entrèrent en négociation avec le prélat; ils signèrent une suspension d'armes de quelques jours, et lui oiTrirent une

capitulation qui lui adjugeait 10,000 francs d'or pour ce qu'il avait dépensé à fortifier sa conquête. Ils lui envoyèrent même d'avance la moitié de la somme. Accepter l'argent^ c'était s'engager à livrer à l'ennemi la place avec toutes ses défenses. Il refusa, mais il n'entreprit point de résister davantage, et partit, brûlant la ville.

Ainsi finit la croisade de l'évêque de Norwicli. Walsingham, qui a raconté l'opposition du parlement à cet étrange général, pour nous dire comment elle avait cédé par miracle, n'a garde de donner raison contre ce prodige aux répugnances des barons, et de laisser le prélat sous le poids de son échec. C'est l'idée fixe de tout le récit qu'il fait de cette campagne : si elle a échoué, qu'on s'en prenne non à l'évêque^ mais aux capitaines qui ont refusé de se soumettre à sa direction. L'évêque voulait aller en France: ce sont les capitaines qui le forcent à venir au siège d'Ypres. L'évêque voulait donner l'assaut à la ville : ce sont les capitaines qui, par crainte du danger et peut-être par trahison , traînent en longueur jusqu'à ce que l'armée, en proie à la maladie et à la famine, se voit réduite à lever le siège. Le siège levé et les Français approchant, l'évêque voulait entrer en Picardie et y combattre le roi de France : ce sont les capitaines qui s'y refusent, répondant à ses exhortations par des injures, et disant qu'il est insensé d'aller combattre un contre cent.

Ici l histoire devient épineuse pour le prélat et

puur son historien : car tandis que ces chevaliers si trembleurs, au dire de Walsingham, s'établissent dans Bourbourg et y attendent l'armée française, i'évêque gagne en toute hâte Gravelines (c'est Walsingham qui le dit) « pour tantôt être à Calais, » ajoute malicieusement Froissart. Mais Walsingham révèle un fait inconnu de tout le monde. Si le prélat quitte les chevaliers , c'est pour envahir, comme il l'avait juré, la Picardie; il y entre avec une petite troupe, déploie sa bannière au voisinage de Tarmée française, qui, n'étant pas encore toute réunie, n'ose l'attaquer, et alors seulement, repliant son étendard , il s'en va à Gravelines. C'est une chose que I'évêque lui-même a omise dans sa défense devant le parlement ! (a)

Disons-le hautement, dans tout le récit de cette cam[)agne en forme de croisade, on voit trop bien quel est l'habit du narrateur : mais tous ces détails sont à relever, car ils nous donnent déjà la mesure de la véracité de cet historien, et du crédit qu'il lui faut accorder sur tous les points où sa passion est en jeu. Ici, pour sauver la réputation militaire de son évêque, il ne craint pas d'y sacrifier le vieux renom de toute la chevalerie anglaise, accueillant contre elle de la même sorte les accusations de peur ou de trahison. Combien plus volontiers y sacri fiera- t-il le roi! Pendant que le prélat combattait, dit Walsingham, le roi faisait à la jeune reine les honneurs de son royaume, promenant ses loisirs de monastère en

monastère, et les laissant moins enrichis que ruinés par la grâce de sa visite (autre grief). Il était à Deventer quand les lettres de l'évêque de Norwich lui annoncent le péril de Gravelines et la nécessité d'un prompt secours ; s'il veut combattre, comme il l'a dit, son adversaire, rien de plus facile ; le roi de France est là sur le rivage ; à moins de passer en Angleterre, il ne saurait être plus près. Richard, continue l'historien, se lève de table, saute à cheval, court toute la nuit, forçant les relais comme s'il allait, au bout de sa course, pourfendre le roi de France. Mais arrivé à Westminster il se jette sur un lit, harassé, s'endort, et au réveil, voyant que le repos était bon, il charge un autre d'aller battre l'ennemi à sa place l'exemple de ceux dont le poëte a dit :

Parturiunt montes, exibit ridiculus mus* .

Ces traits envenimés de Walsingham montrent ds^ns quel esprit il continuera son histoire. Il faut à l'Angleterre un homme sur qui elle rejette la cause de ses échecs : ce sera le roi. La calomnie s'attaque à sa personne du jour où le pays s'est senti humilié.

1. Le roi dans les abbayes. Wals., p. 302; — Lettre de l'évêque de Norwich : « Jam tempus esse (si unquam vellet congredi cum rege Francorum) properare vel mittere qui cum eo auderent con gredi, etc. Ibid.^ p. 305.

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