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LES COMPTES DE LA CROISADE

Au moment où commençaient pour Richard ces temps difficiles, la direction des affaires venait d'être remise à un homme qui, mesurant tous les périls de la situation, n'hésita point à se compromettre luimême afin de raffermir l'autorité royale, et d'y chercher un moyen de salut pour le pays comme pour le roi : Michel de la Pôle.

Ce n'était ni un prélat ni un baron d'ancienne souche. Son père, William de la Pôle, riche marchand de Kingston-sur-HuU (Hull) avait, dans les nécessités de la guerre, prêté de l'argent à Edouard III^ sans y rien gagnerqu'unprocèsenparlement,aveclerisquedetout perdre. Depuis, il avait été fait chevalier; et Michel,

dès son plus jeune âge , avait combattu dans les guerres de France, sous le prince Noir, sous le duc de Lancastre. En la première année de Richard, il était un des deux amiraux d'Angleterre, et il figure à ce titre parmi les lords du parlement. Il ne cessa plus d'y être convoqué, et il y reçut des marques éclatantes de la confiance du roi et des communes : en 1382, il fut l'un des deux personnages agréés du parlement pour remplir la mission délicate de gouverner le roi en son hôtel; il avait été nommé chancelier vers la fin du dernier parlement (13 mars 1383) (a). La nouvelle de l'échec où aboutissait la croisade de Tévêque de Norwich avait fait en Angleterre une impression profonde. On s'attendait à tout autre chose. On avait compté sauver la Flandre; on avait même, aux débuts de la campagne, espéré mieux encore, et le roi avait envoyé des pouvoirs à l'évêque et aux principaux capitaines pour recevoir en son nom l'hommage des Flamands, comme vrai roi de France. La levée du siège d'Ypres avait été un premier désenchantement. Le crédit de l'évêque était ruiné, et Richard, ne comptant plus sur la guerre sainte, avait voulu se mettre, comme le faisait Charles VI^ à la tête de ses armées. Il avait envoyé un défi à son rival : il lui offrait de combattre ou seul à seul, ou chacun accompagné de ses trois oncles, ou enfin l'un et l'autre avec leurs forces en une journée qui fût décisive (8 septembre); et puis, sans attendre la réponse, et cédant, selon toute apparence, à des conseils plus

sûrs, il avait nommé le duc de Lancastre son lieutenant en Picardie, lui donnant tous les pouvoirs, soit pour combattre, soit pour traiter. Mais les choses, on se le rappelle, avaient suivi une marche plus prompte qu'on ne l'avait pu imaginer. Les plus hardis des capitaines s'étaient vus forcés dans Bourbourg ; toutes les villes conquises avaient été évacuées jusqu'à Gravelines, et l'abandon de Gravelines pouvait amener les Français vainqueurs sous les murs de Calais (a).

L'Angleterre était donc comme surprise par ce brusque dénoûment, et livrée en quelque sorte à la merci des résolutions de sa rivale.

Le roi de France, en effet, avait deux partis à prendre : ou poursuivre ses avantages sur les Anglais en assiégeaat Calais, ou marcher sur Gand pour y réprimer l'insurrection qui reprenait des forces. Le jour même que les Français occupaient Bergues abandonné parles Anglais, les Gantois avaient surpris Audenarde, dont le capitaine était allé fort tranquillement rejoindre l'armée du roi; et, afin de mieux s'en assurer la possession, ils en avaient mis tous les habitants à la porte, c< en leurs chemises. » Mais de ces deux choses on ne fit ni Fune ni l'autre. On crut que les vaincus de Rosebecque seraient toujours bien faciles à réduire ; et on s'imagina que les Anglais, se retirant, étaient prêts à tout abandonner : on ne se tourna de leur côté que pour entrer en négociation. Le gouvernement anglais, tout résolu qu'il fût de ne rien céder, s'empressa d'accueillir ces ouvertures. C'était pour

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lui une excellente occasion de se remettre de ce coup imprévu. De part et d'autre on choisit les personnages les plus importants de chaque royaume. Du côté de la France, les ducs de Berri et de Bretagne, le comte de Flandre, lesévêquesdeLaon, de Bayeux, etc. Du côté de l'Angleterre, le duc de Lancastre et le comte de Derby, fils aîné de Lancastre, Jean de Holland frère du roi, W. de Beaucbamp, Thomas Percy, J. Cobham, J. Devereux, capitaine de Calais, févêque de Hereford et J. Philipot ; et le roi réunit le parlement afin de s'appuyer de son concours, soit pour la paix, soit pour la guerre (a).

Le parlement s'ouvrait sous d'assez tristes auspices (26 octobre 1383); et les débuts devaient être rudes au nouveau chancelier, chargé d'y parler au nom du roi.

Son discours devant l'assemblée fut tout à la fois modeste et ferme : il s'excusait de son insuffisance, et il montrait qu'il était à la hauteur de sa charge par l'énergie de ses résolutions. Le parlement était convoqué pour aviser à la défense du royaume. La trêve avec l'Ecosse expirait à la Purification. Le duc de Lancastre, qui l'avait négociée, avait rapporté la promesse que des députés seraient envoyés à Londres pour traiter de la paix. Si la paix se faisait, il y aurait à régler des questions de territoire; si elle ne se faisait pas, il faudrait se préparer à la guerre, à une guerre périlleuse. Et déjà on avait en présence trois ennemis redoutables, l'Espagne, la France et la Flandre. Le

chancelier remontrait que cette guerre n'était pas imputable au roi, qu'il l'avait reçue avec la couronne; et il insistait pour qu'on prît l'offensive, au nom de l'intérêt et de l'honneur du pays : de son intérêt, car il vaut mieux faire invasion que d'être envahi et d'avoir ainsi deux armées à sa charge; de son honneur, car les Anglais étaient demandeurs dans la querelle, et c'est au demandeur, sous peine de couardise, qu'il appartient d'attaquer. A ces causes de convocation il en joignait une autre : l'Angleterre n'avait pas seulement des ennemis à combattre au dehors, elle avait à maintenir la paix chez soi; et pour cela, disait Michel de la Pôle, il fallait affermir l'autorité du roi et de tous ses officiers : car c'est en se révoltant contre les agents inférieurs du pouvoir, les collecteurs et les vicomtes, qu'on en était arrivé à se révolter contre les grands officiers et contre le roi lui-même^

Dans les circonstances graves où l'on était, les communes ne marchandèrent point le subside. Elles prorogèrent jusqu'à la Saint-Michel l'impôt sur les marchandises et sur le vin^, et, de l'assentiment des lords, elles accordèrent un quinzième en y metlfint

1. l'"- Parlement de la 1^ année (26 octobre 1383). Rot Pari, t. III, p. 149. — Discours du chancelier. Ibid^ $ 2-6. Le chancelier s'adressant particulièrement aux lords, à la fin de son discours, leur dit que le roi leur commandait de prendre en considération l'urg-ence de ces matières; et il les invita à s'en occuper, sans désemparer, tous les jours, laissant de côté toute autre chose, et à ne point quitter le parlement sans en avoir congé du roi.

ces deux conditions : que tout laïque, de quelque degré qu'il fût, y contribuât, et que le clergé, de son côté, accordât une aide proportionnelle à son avoir. Elles stipulaient en outre que l'évêque de Norwich et tous ses capitaines fussent tenus d'accomplir pour le roi tout leur service jusqu'au terme marqué par leur contrat (ils s'étaient engagés pour un an); que tout l'or qu'ils avaient reçu indtiment des ennemis, tout ce qui avait été destiné à la Guyenne et à la Bretagne, et n'avait pas été dépensé, ftit employé aux besoins du royaume, et diminuât d'autant les charges du peuple. Elles recommandaient particulièrement que l'on gardât la marche d'Ecosse, de manière à préserver le pays de tout mal (a).

La demande des communes touchant Tor reçu par l'évêque de Norwich et par les capitaines promettait d'étranges révélations sur la fin de cette campagne si saintement commencée.

Le bruit courait en effet, et il devait être avidement accueilli, que la retraite de l'armée anglaise n'avait pas seulement été le résultat de la force; que l'évêque avait reçu de l'argent pour rendre Gravelines, et les capitaines pour les divers châteaux abandonnés à l'ennemi. On en disait le chiffre : ce n'était pas moins de 18 000 francs d'or L'évêque protestait hautement de son innocence; il demandait que le roi l'entendît et lui permît de répondre en parlement aux imputations des communes. Il provoquait une enquête; et le gouvernement était résolu à la pousser

jusqu'au bout r il avait à cœur de se dégager luimême de ces tristes affaires et de montrer qui devait en répondre devant le pays^

On fit donc venir devant le parlement Henri Bowet, un des clercs de l'évêque, et on lui demanda s'il savait que le prélat eût rien reçu de l'ennemi. Il répondit que dans Pacte touchant l'évacuation de Gravelines il avait été mis que Févêque aurait 1 0 000 francs d'or pour ce qu'il avait dépensé aux fortifications de la ville et pour les vivres qu'il y devait laisser ; mais le prélat fit effacer cette clause, ce qui n'empêcha pas les Français d'envoyer le lendemain 5000 fr. d'or qui furent laissés dans la chambre du déposant. L'évêque, averti par lui, ordonna de les rendre; il en chargea William de Faringdon, un des négociateurs, disant qu'il ne voulait s'exposer à aucun reproche, et n'aurait de repos que cet argent ne fût rendu : mais W. de Faringdon s'en alla sans le prendre. Maître Henri, le retrouvant chez lui, le remit à Robert de Fulmère, trésorier de l'évêque, en lui disant la volonté du prélat. Il ne pouvait faire davantage : il partait à l'heure même pour affaire de service. Il n'avait revu ni le trésorier, ni l'évêque, ni rien su de cet or jusqu'à son retour en Angleterre. Il était donc innocent, et pouvait de plus affirmer que l'évêque ignorait que l'argent fût aux mains de son trésorier.

On fit venir le trésorier, qui confirma la déposition

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