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LA QUESTION DE LA PAIX

Les comptes de la croisade ainsi réglés en parlement, il s'agissait d'en prévenir les suites au dehors. La croisade, malgré ses promesses, n'avait rien fait gagner à l'Angleterre. Il fallait tâcher au moins de n'y rien perdre : c'était l'objet des négociations entamées. Le jeune roi de France s'y était jeté avec des espérances folles : parce que l'évêque de Norwich lui avait abandonné Gravelines, il se figurait que l'Angleterre lui rendrait Calais. Calais, Guines et tout ce qui restait aux Anglais en Picardie, voilà ce qu'il réclamait au préalable, voulant bien, après cela, consentir à laisser en fief la Guyenne à Richard. Le roi d'Angleterre, de son côté, offrait de renoncer à son titre de roi de France, pourvu qu'on lui donnât, avec ce qu'il avait déjà en France, ce qu'il avait perdu en Guyenne, et de plus la Normandie! Les négociateurs,

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réunis à Leulinghem, entre Calais et Boulogne, devaient avoir de la peine à concilier de semblables prétentions; mais le débat n'avait pas été en pure perte pour les Anglais. Le temps avait passé; Tardeur des Français s'était ralentie, et l'hiver venait imposer un terme à leur campagne. Charles VI, inquiété d'ailleurs par les mouvements des Flamands sur ses derrières, dut se contenter pour le moment d'une trêve de huit mois^qui laissait chacun dans sa position et s'étendait aux alliés de part et d'autre, moins l'Espagne (26 janvier 1384) : transaction toute à l'avantage des Anglais; car elle empêchait lesFrançais d'attaquer lesFlamands, et les Écossais l'Angleterre, sans interdire à celle-ci d'envahir l'Espagne selon le vœu de Lancastre (a).

L'Angleterre put voir par cette trêve tout ce qu'elle aurait à gagner à la paix. Le commerce rassuré y importa de Normandie et de France une si grande quantité de marchandises, qu'il en résulta une abondance extraordinaire^ ; preuve nouvelle et bien frappante, non pas seulement de l'état précaire de l'industrie anglaise à cette époque, mais de l'empire que nos marins, joints à ceux de l'Espagne, avaient acquis sur la mer.

Cette trêve, du reste, dans les circonstances présentes, n'avait que peu de solidité : trop de questions restaient à résoudre.

La ville de Gand n'avait point succombé, mais elle

1 Wals., p. 308.

était plus que jamais en péril. Le comte de Flandre, Louis de Maie, venait de mourir (30 janvier 1384); sa succession allait au duc de Bourgogne, son gendre; et ainsi la Flandre échappait à l'Angleterre pour échoir à la maison de France. D'un autre côté, l'Ecosse n'offrait pas plus de sécurité. L'Ecosse, dans les premiers temps et au milieu des premiers succès de la croisade, avait bien consenti à proroger sa trêve particulière. Mais quand Tévêque de Norwich eut échoué devant Ypres (10 août), quand Charles VI se fut mis en campagne^, elle n'eut rien de plus pressé que d'accueillir les propositions de la France. Le roi de France s'engageait à envoyer en Ecosse mille hommes d'armes et mille harnais : c'étaient mille cavaliers de plus, l'Ecosse donnant les chevaux et les hommes; en outre, 40000 fr. d'or comme subside de guerre (20 août). Les Écossais n'avaient même attendu ni ce secours, ni l'expiration de la trêve; et, dès l'automne de cette année, ils avaient passé la frontière, pris et brûlé Werk sur la Tweed . — La France ayant posé les armes on avait espéré en Angleterre que l'Ecosse en ferai autant. On l'avait comprise d'office dans la trêve de Leulinghem (26 janvier 1384). Le comte de Norlhumberland avait été chargé de publier immédiatement le^ traité sur la frontière (6 février) ; et des saufs-conduit étaient expédiés aux commissaires français qui de vaient traverser l'Angleterre pour l'aller communiquer, au nom de Charles VI, aux Écossais. Mais ces commissaires ne s'étaient point pressés de partir, et

les proclamations du comte de Northuraberland n'avaient guère été entendues que des Anglais (a).

Il fallut donc recourir à d'autres moyens. Toutes les forces disponibles de l'Angleterre, celles qui revenaient de Flandre, celles que Lancastre espérait toujours mener en Espagne, furent lancées sur l'Ecosse sous la conduite de Lancastre lui-même et de Buckingliam, oncles du roi : invasion formidable qui ne servit qu'à mieux faire ressortir l'impuissance des Anglais dans cette lutte. Les Écossais ne résistaient pas ; ils brûlaient les villes, Edimbourg comme les autres, et se retiraient dans les bois. Lancastre voulut leur ôter cet abri. Il entra dans les forêts : quatre-vingt mille haches, ditKnighton, faisaient retentir en même temps les échos du bruit des arbres qu'on abattait pour les livrer aux flammes. Mais les forêts de l'Ecosse pouvaient lasser pUis de bras encore! Les Kcossais reculaient devant la dévastation, et Lancastre se trouva bientôt dans un désert où son armée mourait de faim. Il la ramena décimée en Angleterre, laissant au comte de Northumberland la tâche périlleuse de défendre la marche d'Ecosse; caries Ecossais irrités de cette invasion, franchirent à leur tour la frontière, et firent dans les comtés du Nord cent fois plus dédommage qu'on n'avait pu leur en faire subir (h).

Cette campagne malheureuse finissait, lorsque s'ouvrit , à Salisbury, le nouveau parlement (29 avril L384). On l'ajourna de quelques jours pour attendre Lancastre et les autres seigneurs qui rêve-

naient d'Ecosse; et comme ils tardaient^ le jeudi 5 mai on commença sans eux. Le principal objet d'une si hâtive convocation était la paix. Il y avait trêve avec la France; et déjà pour cette trêve le roi avait pris l'avis du parlement. Mais maintenant la chose était plus grave ; il ne s'agissait plus seulement d'une convention qui, laissant de part et d'autre les choses en même état, ne pouvait provoquer nulle récrimination (on a vu combien ce temps d'arrêt avait été favorable à l'Angleterre) ; il s'agissait d'un arrangement définitif, car la France ne voulait plus rien de provisoire \

La question fut nettement posée par le chancelier Michel de la Pôle devant le parlement. Après avoir rappelé les causes ordinaires de la convocation, l'affermissement des Hbertés, le maintien des lois, exorde commun des discours d'ouverture, il en vint à cet objet tout spécial, la paix : il annonça que les commissaires nommés de part et d'autre, après de longues délibérations, étaient convenus de plusieurs articles. Le roi, ajoutait-il, pourrait bien décider seul, puisqu'il s'agit de son héritage à lui- et d'une ancienne dépendance de la couronne ; mais comme le parlement a longtemps soutenu la charge de cette guerre, il ne veut rien conclure sans son avis (a).

La paix, comme la guerre, exigeait de l'argent : la paix, car elle ne se devait point faire sans une entre-

1 . //« Parlementde la 7^ année de Richard II (Salisbury , 2k avril 1384). Iht. Pari, t. III, p. 166, § 1-3.

vue des deux rois, et le roi d'Angleterre ne pouvait point paraître avec moins d'éclat que l'adversaire de France; la guerre, car la frontière d'Ecosse et tout le littoral se trouvaient menacés en même temps. Le chancelier demandait donc un subside.

On fut d'accord sur la nécessité du subside. Il fut voté moyennant cette clause, que le clergé y contribuerait de son côté, et c'était la règle; on voit même, par des plaintes portées à ce parlement, qu'après avoir payé le dixième pour sa part, on le contraignait en plusieurs lieux à payer encore le quinzième avec les laïques. Quant à la question de la paix, soumise aux communes, leur sentiment au fond n'était pas douteux. Elles l'avaient exprimé à plusieurs reprises dans les derniers temps, pressant elles-mêmes le roi de réduire et d'arriver à supprimer les dépenses de guerre; et si elles avaient poussé avec ardeur à la croisade de l'évêque de Norwich, le résultat les avait ramenées à leurs premières dispositions. Mais, invitées à se prononcer sur des conditions précises, elles hésitaient : ayant indiqué le chemin, elles eussent voulu que le gouvernement y marchât à ses risques et périls. Elles répondirent donc que si la paix était faite honorable, rien ne saurait être plus à leur gré ; mais c'était au roi de faire ce qui lui semblerait le meilleur, comme en chose qui est de son domaine et de son proprehéritage, et n'appartenant pas à la couronne. Elles le priaient donc de les dispenser d'en dire davantage, pour les périls qui en pourraient advenir (a).

Le chancelier n'accepta pas l'excuse.

« Voulez-vous, dit-il, la paix ou la guerre? car pour une trêve, les Français n'en veulent plus.

— Nous souhaitons, répondirent-elles, que le ro fasse paix honorable. »

Et elles se hasardaient à signaler dans le projet d'accord certaines choses qui provoquaient les repu gnances : « Nous n'entendons pas bien, disaient-elles^ les termes de droit; mais il nous semble que, dans les articles proposés, il est dit que le roi devra, pour certaines terres de Gascogne, hommage et service au roi de France. Nous ne pensons pas que le roi consentirait facilement à de semblables conditions pour Calais et pour d'autres places conquises par la force des armes. Nous ne voudrions pas qu'il en fût ainsi, s'il le pouvait faire autrement sans dommage.

— Les Français, reprit le chancelier, n'accepteront pas la paix sans cet hommage. Mettez-vous à la place du roi, et dites ce que vous feriez, ayant à défendre un si petit royaume contre tant d'ennemis. »

La question était pressante. Mises en demeure de rompre ou d'accepter, et n'osant pas rompre, les communes placèrent leur adhésion sous le couvert de l'autre chambre. « Nous avons ouï dire, reprirentelles, que les lords invités à répondre dans les mêmes termes ont préféré la paix à la guerre; nous nous rallions à l'opinion des lords ^ »

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