PRELIMINAIRES DE LA GUERRE
\je jeune roi ne voulut point paraître poursuivre davantage une paix que refusait la France; et le jour même qu'il publiait la prorogation de la trêve, il dénonçait la guerre prochaine à son pays. Il écrivit à
1. Reprise d'Audenarde par le sire (V Encornai. Froissait, II, '221.— L'étendard du roi d'Angleterre arboré à Gand. Chroniques flamandes citées par M. Kervyn de Lettenhovcn; Hist. de Flandre, t. IV, p. 9.
2. Prorogation de la trêve de Leulinghem. Les ducs de Berri et de Bourgoi^ne y figiiient pour la France avec les mandataires des ro s de CastiUe et d'Ecosse, en présence du duc do Lancastreetdu comte de Buckingham (U septembre 138^). Rymer, t. Vil, p. ^38-^^3.
l'archevêque de Ganterbury pour lui signaler la malice des Français. Si la paix avait échoué , c'étaient eux seuls qui en étaient la cause. Les Anglais, disait il, étaient venus au lieu marqué, avec la bonne intention de conclure sur les bases qui paraissaient^ être acceptées ; mais les ducs de Berri et de Bourgogne avaient refusé de se rendre aux conférences, se vantant d'envahir prochainement, non-seulement l'héritage continental du roi , mais son royaume d'Angleterre; d'en exterminer le peuple, sans distinction de rang, d'âge, de sexe ni de personnes, et d'y introduire une langue nouvelle. Le roi invitait l'archevêque à l'annoncer au clergé et au peuple , afin que la nation, animée de l'esprit de force, s'ap prêtât à confondre l'audace de l'ennemi (a). ■
Le peuple, par la voix des prêtres, était donc déjà appelé à la guerre, lorsque s'ouvrit le parlement, l^j 12 novembre 1384. Après ce manifeste, le discour™ du chancelier ne pouvait plus rien avoir qui surprî^ personne. Sans emprunter à la lettre du roi cette effrayante peinture des projets de la France, qui était à l'adresse de la multitude, il fît le tableau des périls de la situation. Passant en revue les ennemis qui en" touraient l'Angleterre, les Français redoutables par leur multitude, les Espagnols par leurs galères, les Flamands par leurs gros vaisseaux , les Écossais par
les facilités de l'invasion, il adjurait l'assemblée de pourvoir à la défense du royaume. H déclarait que le
roi était prêt à marcher en personne partout où on
le jugerait le meilleur, et invitait le parlement à lui donner les moyens de faire avec honneur sa première campagne, en votant un subside qui s'étendît à tous, riches et pauvres, et fût ainsi plus abondant pour le trésor et plus léger pour le pays. — Cette déclaration ne répondait guère aux espérances que les membres du dernier parlement avaient emportées dans leurs comtés. — Le chancelier, comme le roi, s'en prenait à la France, et répétait presque dans les mêmes termes ses accusations de mauvais vouloir et de mauvaise foi. Il ajoutait que le droit du roi en était d'autant plus fort, et que l'on devait avoir plus de confiance en attaquant dans les Français les ennemis de la paix \
Le parlement, entrant sans hésiter dan^ les vues du roi, doubla le subside ordinaire. Mais en même temps, pour adoucir leurs charges, les communes demandaient que ceux qui avaient des châteaux ou des domaines sur la frontière d'Ecosse, fussent tenus d'y veiller à leurs frais : et les circonstances donnaient un singulier à propos à cette requête. Les Écossais, malgré la trêve, surprirent le château de Berwick. C'était le comte de Northumberland qui en avait la garde. On le rendit responsable de l'infidélité de son capitaine; et, à l'instigation du duc de Lancastre, son ennemi, on le condamna sans l'entendre (le scinde
1. Parlement de la S*" année de liichard (Westminster, 12 novembre ISS'*). Rat. Pari., t. III, p. 184. Le procès-verbal est en latin. — Discours du chancelier. Ibid., § 2-k.
défendre la frontière le tenait absent du parlement) : condamnation imméritée, que le roi révoqua bientôt, mais qui ne fit qu'envenimer les haines entre le comte et le duc (a).
Le langage du chancelier, le vote du subside, tout dans ce parlement annonçait la guerre : et les Écossais par l'occupation de Berwick avaient montré si Ton avait eu tort de la prévoir. Un acte plus significatif encore prouva que, de son côté, l'Angleterre ne craignait plus de la provoquer.
Nous avons dit la résolution qu'avaient prise les chefs de l'insurrection à Gand. Pour sauver ce qu'ils croyaient être leur indépendance , ils s'étaient donnés au roi d'Angleterre ; ils avaient arboré son étendard : c'était le mettre dans l'alternative de les venir défendre ou d'abandonner son propre drapeau. Richard avait d'abord différé de répondre, ne voulant ni défier en quelque sorte Charles YI au moment où il négociait la prorogation de la trêve, ni se priver de tels auxiliaires si la paix ne se faisait pas. Au point où en étaient les choses, après sa proclamation à l'archevêque de Canterbury et le discours du chancelier au parlement, il n'y avait plus à hésiter. Richard répondit à la démarche des Gantois en leur envoyant un de ses chevaliers pour les gouverner en son nom avec le titre de reward de Flandre : c'était le titre qu'avait eu Artevelt. L'acte qui l'investissait, indiquait la position que le roi d'Angleterre voulait prendre par là vis-à-vis de Charles VI et du
duc de Bourgogne. Il affirmait son droit de suzeraineté sur la Flandre comme roi de France; et il nommait le reioard, vu la mort du dernier comte de Flandre, et en attendant que son héritier (le duc de Bourgogne) vînt recevoir une investiture qu'il se déclarait tout prêt à lui donner {a).
Si les Français n'avaient pas songé à la guerre, ces actes, ce langage, les y auraient déterminés. Mais la chose n'était plus pour eux en question, et déjà tous leurs plans étaient combinés. Ils voulaient attaquer l'Angleterre et chez elle et dans ses établissements du dehors. Le duc de Bourbon et le comte de la Marche devaient prendre deux mille lances, pour aller dans le Poitou et la Saintonge enlever les châteaux d'où les Anglais portaient le pillage à l'entour; et d'un autre côté l'amiral Jean de Vienne se chargeait de mener deux mille hommes d'armes en Ecosse (b).
En présence de ce grand péril, l'Angleterre n'avait pas trop de toutes ses forces : et des intrigues fomentaient la discorde jusque dans la famille du roi. Au rapport du moine d'Evegham, Richard avait convoqué après les fêtes de Noël un grand conseil à Waltham. On détourna Lancastre d'y aller, en lui disant que les familiers du roi lui tendaient un piège. Il s'excusa; et pressé d*y venir, il y vint avec un appareil de forces qui devait ôter la pensée de lui faire aucun mal, et il en dit au roi la raison. Richard allirma qu'il ne savait rien de ces embûches ; cl il dut être blessé d'une attitude qui semblait un acte de défiance envers lui-même.
Si l'on en croyait Walsingliam, les choses se seraient passées tout autrement. Richard était du complot: Trésilian n'attendait que de tenir le duc entre ses mains pour lui faire son procès. Mais le duc se retira dans son château de Pomfret et s'y mit en défense, et des troubles graves allaient éclater à la faveur de ces divisions, quand la mère de Richard intervint entre l'oncle et le neveu et fit si bien qu'elle les rapprocha. Rien n'empêche d'admettre ce dernier trait : mais, quant à la part du roi au complot, le témoignage de Walsingham ne suffit pas pour lui donner crédit; et Ton peut s'en fier au moine d'Evesham, quand il se sépare de son guide ordinaire, sur un point où la mémoire de Richard est attaquée. Lancastre revint donc en grâce auprès du roi ; et d'autre part Northumberland obtenait son entier pardon. Il avait réparé le tort de son officier à Berwick en reconquérant la ville. Le roi la lui rendit en garde : il avait compris qu'à la veille d'une invasion des Écossais on avait besoin sur cette frontière du concours dévoué d'un homme aussi considérable. Il avait pourvu de la même sorte à la sûreté de ses places en France : il avait confié Cherbourg à Jean de Holland, son frère; Brest à Thomas Percy, frère de Northumberland; et des mesures étaient prises pour la garde de la mer (a).
Mais si l'Angleterre avait eu jusque-là tant de ma^ à défendre ses rivages contre des incursions isolées, que ne devait-elle pas craindre de la flotte dont on annonçait l'armement? A en croire Walsingham (les
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Anglais qui récusent ici son témoignage sont-ils fondés, le rejetant pour eux-mêmes, à l'admettre si aveuglément en ce qui touche le roi?), à en croire donc le moine de Saint- Alban, l'Angleterre fut prise d'une terreur immense. On parlait de six cents voiles, d'une armée infinie. Non-seulement le peuple, mais les chevaliers, jadis si braves et si pleins de feu, maintenant lâches, énervés, timides comme des femmes, laissaient là toute idée de résistance et de combat, pour ne parler que de fuite et de soumission. Mais, disons-le, l'historien fait un peu trop agir ici les soldats comme on pensait dans son couvent peut-être. L'Angleterre, au jour du péril, ne s'abandonna jamais ainsi. Seulement on n'était pas rassuré; et, malgré des actes qui étaient comme une déclaration de guerre, on chargea le comte de Northumberland de s'aboucher avec les Écossais; on envoya en France de nouveaux commissaires, on expédiadessaufs-conduits en blanc pour ceux que les Français voudraient nommer (4 mars 1385). — On n'aboutit à rien, et la suite allait montrer combien le chancelier avait eu raison de vouloir au plus tôt, même au prix de quelques sacrifices, tirer le pays des voies de la guerre (a).
La trêve était expirée^ et c'était TAnglelerre qui, à son tour, se voyait réduite à se défendre. En même temps qu'elle était menacée dans ses possessions du midi de la France, le bruit courait que trois expéditions étaient dirigées contre elle-même : l'une partant de Bretagne sous le duc que l'on disait devenu
bon Français; Tautre de Normandie^, et la troisième d'Ecosse. Ainsi l'invasion était imminente, et Richard l'annonça à son peuple. Dans une proclamation adressée à tous les vicomtes, il dit que, prévenu par l'ennemi , il se voit forcé de rester en Angleterre pour repousser son invasion au moment où lui-même se proposait de l'envahir j et pour conclure, par une résolution qui marque bien l'honnêteté de son gouvernement, au lieu de réclamer un supplément de subside, il fait remise du quinzième et du dixième votés au dernier parlement, pour être levés à la Saint- Jean. Cet argent était destiné à la guerre du dehors. La guerre allant se faire à l'intérieur, la nation se devait suffire à elle-même : c'était assez des hommes d'armes liés au roi par le devoir féodal, quand le territoire était menacée
Le pays ne fit pas plu» défaut au roi que le gouvernement au pays ; et la situation d'ailleurs n'était point aussi compromise qu'on l'aurait pu craindre. Le duc f de Bourbon et le comte de la Marche s'attaquaient à des châteaux isolés, sentinelles perdues de la domination i anglaise^ et non aux grands établissements de l'Angleterre; et les trois expéditions dont on parlait, se réduisaient à une : celle de Jean de Vienne, qui par un bon vent partit du port de l'Écluse, et vint abor der près d'Edimbourg (fin de mai 1385).
1 . Bruits sur le plan d'attaque des Français. Froissart, II, 224 et 227 ; — Proclamation de Richard à tous les vicomtes (15 mai 1385). Rymer, t. VII, p. 471.