LA GUERRE EN ECOSSE
Dès le premief moment, on put voir s'évanouir les espérances que l'on avait fondées en France sur le concours des deux peuples.
Douglas et quelques seigneurs avaient fait bon accueil aux arrivants. Mais les Écossais, en général, virent de très-mauvais œil celte troupe nombreuse descendre dansleur pays: «Quel diable les a mandés, s'écrienlils dans le naïf récit de Froissart; ne savons-nous pas bien faire notre guerre sans eux aux Anglais? Nous ne ferons bonne besogne, tant qu'ils seront avec nous. Qu'on leur dise qu'ils s'en aillent, et que nous sommes gens assez en Ecosse pour parmaintenir notre guerre, et que point ne voulons de leur compagnie. Ils ne nous entendent point, ni nous eux; nous ne savons parler ensemble. Ils auront tantôt riflé (pris) et mangé tout ce qui est en ce pays; et nous feront plus de dommages que ne feraient les Anglais : car lors même que les Anglais brûleraient nos maisons, que nous en chaut? Nous les aurons tantôt refaites à bon marché. » Si les Écossais appréhendaient tant la présence des Français, les Français ne se trouvaient guère mieux du séjour de l'Ecosse. Les chevaliers et les barons, habitués aux beaux palais et aux bons lits, s'accommodaient assez mal de la manière de vivre en
cet étrange royaume ; et prenant le parti de rire de leur mésaventure : (( En quel pays nous a ci menés l'amiral? disaient-ils. Nous ne sûmes oncques ce que fut pauvreté ni dureté. Voilà bien les promesses que nos seigneurs de pères et nos dames de mères nous ont promises au temps passé, en disant : « Va, va, tu « auras encore en ton temps, si tu vis longuement, « de durs lits et de pauvres nuits. » C'est bien aujourd'hui que ces paroles s'accomplissent. — Pour Dieu^ se disaient-ils l'un à l'autre, finissons-en et chevauchons sur l'Angleterre. Il n'y a ni profit ni honneur à séjourner longtemps ici. »
Jean de Vienne tâchait de les apaiser : « Puisque nous nous nommes mis en ce danger, disait-il, il nous faut souffrir et attendre; nous ne pouvons revenir sur nos pas ni retourner par l'Angleterre. Prenez en gré j ce que vous trouvez. Vous ne pouvez pas toujours êtreàParis,àDijon,àBeaune. Il faut, qui veut vivre en ce monde et avoir honneur , accepter le bien et le mal ^ »
Mais ce n'est pas tout : ce pays qui n'avait rien,B leur vendait tout à des prix fabuleux ; un cheval de dix florins se payait dix fois davantage; quant aux harnais, si on n'en avait pas, il en fallait faire venir de Flandre. Pour le fourrage dont le pays ne devait pas manquer, il n'était guère plus facile d'en avoir :
1 . Le duc de Bourbon et le comte de la Marche dans le Poitou et la Saintonge. Froissart, II, 227;— Les Écossais et les Français. Frois- .sart, II, 228. Sur cette expédition, voyez aussi Knighton, p. 2674; Wals.,p.316; M. Evesh., 61.
on laissait bien les valets faire leur provision dans les campagnes ; « mais au retour on les attendait sur un pas oii ils étaient vaillamment détroussés et souvent occis; et tant que nul valet n'osait plus aller fourrager. »
Autre incident. Les Écossais, au secours desquels on venait, voulaient garder leur rôle d'auxiliaires de la France. Pour combattre, ils entendaient se faire payer, et affectaient de n'être pas en humeur de guerroyer pour cette saison, afin de se mettre à plus haut prix : le roi Robert, qui était dans la « sauvage Ecosse, » ne voulait point revenir à Edimbourg que le marché ne fut conclu à son gré. 11 fallut que Jean de Vienne y souscrivît, et promît de demeurer, lui et les siens, comme en gage en Ecosse, jusqu'à ce que le roi eût intégralement ce qu'il exigeait ^
On peut deviner ce que devait être une campagne faite sous de tels auspices. Le roi d'Ecosse, qui se faisait payer si cher, était enfin arrivé : « un grand bonhomme aux rouges yeux embrasés; ils semblaient fourrés de sendail (drap écarlate). Et bien montroit qu'il n'étoit pas aux armes trop vaillant homme, et qu'il eût plus cher le séjourner que le chevaucher. » Il convoqua ses gens; et comme, après tout, il s'agissait d'attaquer les Anglais, trente mille hommes accoururent, fort pauvrement armés sans doute. On les équipa, autant qu'on put, de harnais apportés de France. Après