‹ Richard II (volume 2)Chapitre 61 sur 92 · Froissard, II · texte numérisé non relu

Froissard, II

roi semblable fortune? Comme le due, à plusieurs reprises, et tout récemment encore avait été accusé de conspirer, il donnait beau jeu à ses ennemis. Le jeune comte d'Oxford, Robert de Vère, qui déjà avait pris empire sur l'esprit du roi, ne manqua pas de signaler ce qu'il y avait de périlleux et de suspect dans le conseil; et lorsque Lancastre se représenta devant lui, le roi ne lui dissimula pas l'impression qu'il en avait reçue : « Oncle de Lancastre, lui dit-il, vous ne viendrez pas encore à votre entente. Pensezvous que pour vos paroles nous nous veuillions perdre ni nos gens aussi? Vous êtes trop outrageux de nous conseiller follement, et plus ne croirai ni vous ni vos consaulx; car en ce j'y vois plus de dommage et de péril que de profit, d'honneur ni d'avancement pour nous et pour nos gens. Et si vous voulez faire le voyage que vous nous mettez avant, si (ainsi) le faites, car point ne le ferons; ainçois (mais) retournerons-nous en Angleterre ; et tous ceux qui nous aiment, si nous suivent. » Cela dit, il donna Tordre de la retraite. Il ne voulut pas même revenir par le chemin des montagnes, oià l'on avait quelque chance de rencontrer les Écossais et les Français, et, au bout de quinze jours, il regagna TAngleterre, y rapportant moins de butin que l'ennemi n'en emporta (20 août 1385) {ay.

1 Le roi en Ecosse. Froissart,!!, p. 236; Wals., p. 317 ;— Le comte d'Oxford. Froissart, l.L '.—Retraite. FroissartetWHls.,l.L M.Evesh., p. 63.

L'expédition d'Ecosse était donc manquée. Les affaires de Flandre, dans le même temps, eurent une issue plus fâcheuse encore pour TAngleterre.

C'était de Flandre qu'était partie l'expédition de Jean de Vienne : c'était à l'Écluse qu'on amassait les renforts destinés à la soutenir. Les Gantois qui, pour obtenir le secours de Richard, s'étaient donnés à lui, avaient voulu de leur côté lui venir en aide dans ce péril^ en entravant par une diversion ce qui se faisait ou se préparait contre l'Angleterre. Pendant que Richard envahissait l'Ecosse, François Ackerman, un des capitaines de Gand, surprit Dam, où il entra, une belle nuit, par escalade, et de là il se mit en intelhgence avec ceux de l'Écluse. Mais ces succès ne devaient avoir d'autre résultat que de montrer à la France la nécessité d'en finir au plus tôt de ce côté. La nouvelle de la prise de Dam était arrivée à Amiens le lendemain du jour où Charles VI y épousait la jeune Isabeau de Ravière. Le roi jura de ne point retourner à Paris avant de s'être vengé ; et, sans s'arrêter plus longtemps aux fêtes de son mariage, il convoqua ses barons pour le 1^*" août, et partit luimême d'Amiens le 25 juillet*.

Le 1^*" août il était devant Dam, où Ackerman avait réuni une forte artillerie et de nombreux archers anglais. De toute part on accourait sous la bannière du roi. Plus de cent mille hommes, dit-on, entouraient

1 , Surprise de Dam. Froissart, II, 230 ; Wals., p. 317 ; — Mariage de Charles VI; son départ pour la Flandre. Froissart, II, 231.

la ville. Ackerman eut pourtant des auxiliaires : ceux de l'Écluse avaient projeté de massacrer la garnison française, de brûler la flotte, et de rompre les digues afin de noyer toute l'armée assiégeante. Mais le complot fut découvert et puni ; et, pour mettre en plus sûre garde cette importante position, le roi fit que la ville de l'Écluse, qui était un fief de Guillaume de Namur, passât, bon gré, mal gré, au duc de Bourgogne, en échange d'autres domaines*.

La ville de Gand ne pouvant songer qu'à se défendre, et les Anglais , occupés alors en Ecosse, ne venant pas^ Ackerman n'avait d'autre parti à preridre que de se sauver, lui et les siens. Il feignit que le lendemain il aurait à soutenir un grand assaut, mit toutes les femmes de la ville dans les églises et tous les hommes sur les remparts, leur recommandant, pour chose qu'ils vissent, de ne point bouger des créneaux; puis, laissant ceux-ci au guet et celles-là en prières, il monta à cheval avec tout son monde, sans négliger son bagage, et partit par la porte de Gand. C»3ux des murailles, les voyant courir, descendirent au plus tot^ nonobstant toute consigne, et se mirent à les suivre; et les Français, avertis à leur tour, leur donnèrent la chasse; mais les Gantois avaient trop d'avance : ceux de Dam seuls furent rejoints, pris ou tués. Quant à la ville, abandonnée sans défense et sans capitulation, on la prit à rcscalade; et connue

1. Complot à l'Écluse; la ville au duc de Bour<fuone. Froissart, Jl,

les Gantois Pavaient pillée par avance, les Bretons et les Bourguignons y mirent le feu, malgré le roi et le duc (23 août 1 385) ^

Dam pris, le roi porta le ravage dans le pays de Quatre-Métiers, allié deGand, et revint, se proposan de marcher sur Gand même. Mais la suite dans les idées et la constance n'étaient point les qualités de Charles VI, et il prit encore le premier prétexte pour remettre ce coup décisif à la prochaine saison. Les Gantois respiraient donc encore, sans toutefois se faire illusion sur l'avenir. Le duc de Bourgogne le enveloppait de toutes parts, disposant de toutes le ressources de la France; et l'Angleterre, qui avait si grand intérêt à les soutenir, leur avait bien envoyé—i un chevalier pour les gouverner, mais rien de pluaH pour les défendre. En cet état de choses, les hommes les plus dévoués à leur pays commencèrent à croire qu'on le servait mal en le retenant, depuis sept ans déjà, dans cette insurrection. Le comte avec lequel on avait rompu était mort; le duc de Bourgogne, son héritier, n'avait point épousé ses griefs et ne devait pas sans doute marchander beaucoup les conditions de raccommodement. Charles VI, par un acte du 1 2 octobre, promettait en son propre nom et au nom du duc de Bourgogne la confirmation des franchises et rentier oubh du passé, si la ville voulait revenir à l'obéissance. Les bateliers et les bouchers, deux

1. Dam abandonnée par ArÀ'erman.¥ro[i>s?Lrt^ll, 232 ;Wals., p. 318; M. Evesh., p. 63.

corporations importantes, se prononcèrent les premiers pour la soumission : beaucoup d'autres suivirent; et François Ackerman lui-même se déclara en faveur de la paix, si le duc voulait tout oublier. On avait conclu une trêve avec^ lui. Deux chevaliers le vinrent trouver secrètement; ils rapportèrent les meilleures paroles avec des lettres scellées de son sceau. Dès ce moment il n'y eut plus que deux hommes pour la résistance, le gouverneur anglais Jean le Boursier et Pierre Dubois. Dubois voulut encore tenter auprès du peuple ce que pouvait son ancien crédit. Les doyens des métiers devaient, à une heure déterminée^ descendre dans la rue, avec la bannière du comte de Flandre et le cri : « Flandre au Lion ! le seigneur au pays! Paix en la bonne ville de Gand; quittes et pardonnes tous les méfaits! » Dubois le sut, vint trouver Jean le Boursier, et lui proposa d'y paraître une heure plus tôt, avec la bannière d*Angleterre et le cri : « Flandre au Lion ! le roi d'Angleterre au pays ! paix et seigneur en la bonne ville de Gand ! et meurent tous les traîtres ! » Mais les autres devancèrent l'heure fixée, et occupèrent en foule le fameux marché des vendredis. Quand Dubois et Boursier y vinrent avec leur troupe, la partie n'était plus égale; Dubois disparut. Jean le Boursier, sommé de dire s'il venait ami ou ennemi, répondit : « Je suis au roi d'Angleterre et je lui veux rester; car c'est lui qui m'a envoyé, et je ne suis venu qu'à votre requête. » On respecta sa loyauté, et

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on lui donna toute garantie, mais à la condition qu'il , s*en allât. ^!

Ainsi la ville qui depuis si longtemps tenait, même vaincue, la France en échec, ouvrait ses portes ai duc de Bourgogne. L'Angleterre s'émut de cette ré^ volution, et le 8 décembre le roi chargeait William^ de Drayton et Henri Spenser d'aller au secours de sa ville de Gand. Mais Gand n'était plus à lui. Une dé» putation, dont faisait partie Ackerman lui-même, était venue porter au duc de Bourgogne les vœux de la ville et ses requêtes. Le duc les agréa, et un traité en forme scella la réconciliation de Gand avec lui. Toute la Flandre reconnaissait pour seigneur l'oncle du roi de France. Jean le Boursier, qui était resté jusqu'à la fin, put l'aller dire à celui qui Tavail; envoyé (a) !

Cet événement était pour les Anglais un dommage, une humiliation et un péril. C'était la ruine de leur marché principal, et la constatation publique de leui? impuissance; c'était enfin une menace directe. La Flandre, qui depuis si longtemps avait été leur point d'appui contre la France, se retournait contre eux. Aux mains du duc de Bourgogne, elle découvrait leurs possessions en Picardie : elle rendait même possible ce qui, jusqu'alors, n'avait été qu'une vaine menace de la part de la France, et comme un épouvantai! dans le parlement : l'invasion.

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