LE ROI, LA COUR ET LE CHANCELIER
L'Angleterre était à la veille d'une grande crise. L'intérieur ne lui offrait pas moins de danger que le dehors, et, comme il arrive, l'influence réciproque des deux situations ajoutait de chaque côté à la gravité du péril.
On a vu le rôle du parlement depuis l'avènement de Richard Les lords avaient^ dès les premiers jours, fait sacrer le jeune roi pour écarter du trône tout protecteur suspect et incommode. Ils lui avaient, par le sacre, remis en main avec la couronne tous les pouvoirs de la royauté, en se réservant d'en user seuls. Ils avaient donc gouverné sans partage, disposant des grandes charges, et par là de l'administra-
tion tout entière, et ne laissant, officiellement du moins, aux oncles du roi que son hôtel. Avec cela ils n'avaient empêché ni les revers ni les souffrances : et Ton n'a point sujet d'en être surpris ni de les en incriminer. Le parlement, pas plus que le jeune roi, n'était l'auteur de cette guerre fatale que l'on ne pouvait ni finir sans humiliation, ni continuer sans ruine. Il n'avait pas créé dans le pays cet antagonisme des classes qui, surexcité par les charges de la guerre, provoqua la grande insurrection des paysans. Le roi, dont on ne connaissait encore que le nom, avait paru alors. Il parut un jour pour sauver le pays, après quoi il était retombé en tutelle : son mariage même ne l'en avait pas fait sortir. C'est alors que le parlement, faisant un pas de plus, avait mis la main sur son hôtel, par la commission de réforme, et placé, à demeure fixe, deux surveillants à ses côtés.
Richard, il le faut dire, pouvait encore avoir besoin de contrôle. Parmi les seigneurs qui l'entouraient, le jeune roi avait assez naturellement donné ses préférences à ceux qui partageaient ses loisirs , éloignés par leur âge des affaires dont lui-même on ne l'occu pait pas. Si le pouvoir était aux autres, les faveur les largesses étaient pour eux. Un de ceux envers qu il en fut le plus prodigue, était un jeune seigneur don les ancêtres, comtes d'Oxford depuis les temps de l conquête, avaient l'office héréditaire de chambella du roi. Robert de Vère était encore enfant quand so père lui laissa ce grand héritage. Devenu majeur e
1382, il avait fait hommage au roi, qui, au temps de l'expédition d'Ecosse, le retint sous sa bannière et lui donna plusieurs châteaux. La prédilection que le roi lui montrait, ne pouvait manquer d'exciler contre lui la jalousie des grands; et les dons qu'il lui faisait, alors même qu'ils étaient pris sur ses propres biens, y ajoutaient Tanimadversion des communes : car le domaine royal étant le principal fond des dépenses publiques, le réduire c'était aggraver d'autant le poids des charges qu'il fallait, par supplément, imposer au pays. Le ressentiment qui le poursuivait devait donc remonter au roi lui-même. Plus il était avant dans ses bonnes grâces, plus il était signalé à la haine populaire; et pour le mieux atteindre, elle ne recula devant aucune extrémité (a).
Richard, quand il se maria en 1382, avait quinze ans. Qu'il ait aimé le luxe et le plaisir, à cet âge et dans cette haute fortune, cela ne peut surprendre. C'était l'aurore de la Renaissance. L'Italie, qui avait recueilli les dernières lueurs de la civilisation du monde ancien, et qui devançait les peuples modernes par le développement, sans rival, de son commerce et de sa marine, répandait partout le goût des belles choses. On conçoit que Richard n'y ait pas été insensible, qu'il se soit plu a briller dans les fêtes, à rehausser par la magniiicence et la richesse de ses habits l'éclat de son rang et les grâces juvéniles de sa beauté ; et si, dans une cour où la mollesse engendre si facilement la corruption , sa vie privée n'eût pas
été à l'abri de tout reproche, l'histoire des princes n'autoriserait point à lui en faire un crime capital. Mais on ne se borna point à de banales accusations de galanterie. Ce prince, marié avant l'âge même où naissent les passions, si attaché à la jeune reine, qu'il la menait partout avec lui, si fidèle, que parmi ces dames et damoiselles dont Anne de Bohême aimait à s'entourer, nulle n'est signalée comme l'ayant entraîné ni dans les désordres d'une liaison durable, ni dans les égarements des folles amours; si constant, qu'à la mort de la princesse il était inconsolable dans sa douleur, et que Froissart a pu dire de lui cette parole touchante et vraie : « Et ne la pouvoit le roi oublier, car moult l'aimoit et avoit aimée, pour tant qu'ils avoient été jeunes mariés ensemble; » ce jeune roi, tendre, honnête et dévoué, n'a pu trouver dans le témoignage même d'une union si pure, une défense contre les violences des haines politiques. Il fallait perdre le comte d'Oxford I L'amitié du roi le condamnait. Cette amitié, trop aveugle sans doute et trop peu justifiée, fut odieusement dénaturée par la malignité publique. Pour marquer au front le favori, on ne craignit point de flétrir du même coup la personne même du roi (a).
Richard était trop sûr de lui et trop peu instruit de la malice des autres pour se douter des périls de sa conduite. 11 allait en avant, ne mesurant ses largesses qu'à ses aff*ections, sans se douter que, par ces prodigalités intempestives , il amassait des charbons
ardents sur la tête de ses plus chers amis. Ce fut pour lui un jour malheureux que celui où, irrité de l'opposition de R. le Scrop à ses largesses, il lui retira les sceaux dont l'honnête chancelier se montrait si digne par cette résistance. Mais si le jeune roi avait besoin de ces hommes probes et fermes autour de lui, s'il était bon qu'il y eût un frein à ses dépenses, il eût été sage, maintenant qu'il arrivait à Tâge des affaires, d'apporter moins d'entraves à l'exercice de son autorité. Si le parlement continuait à le retenir en tutelle, il pouvait arriver qu'il s'en voulût émanciper de luimême, et plus alors que ne le comportait l'intérêt public. Or, pour cek;, Richard ne pouvait manquer de trouver des soutiens ; il en avait autour de lui, et parmi les hommes mêmes du parlement. Tel était Simon Burley, fils du gouverneur du Prince Noir, élevé avec ce prince, et qui, après avoir partagé les travaux de sa vie militaire, chargé par lui de veiller sur l'enfance de son fils, était resté Tami le plus fidèle, le confident le plus sûr du jeune roi. Tels encore, Trésilian, président du banc du roi dès le temps de la grande insurrection, et ainsi par Tautorité du parlement lui-même; Nicolas Brambré, un des principaux de Londres, élu maire en 1384; et, au premier rang, ce Michel de la Pôle dont nous avons dit les origines et les services (a).
Michel de la Pôle, placé auprès du roi pour la mission la plus délicate par le parlement lui-même, et promu avec son agrément aux fonctions de chancelier,
n'avait certes pas eu la pensée d'entraîner Richard I dans une lutte contre les lords et les communes;! mais il voulait rendre à l'autorité royale la part qui lui était faite dans la constitution même du pays. Il avait annoncé, dès son premier discours d'ouverture, la résolution de la faire respecter, et il n'avait point cessé de marcher dans cette voie. Il adoptait (il les eût provoquées de lui-même) toutes les mesures sollicitées pour réparer les dommages ou combattre les suites delà dernière insurrection: étendant l'amnistie, mais poursuivant le vagabondage, le brigandage, les violences, quels qu'en fussent les auteurs. Au parlement de 1 383, on interdit le port d'armes. Il accueillait toutes les plaintes légitimes sur les excès des agents du fisc ou de l'hôtel du roi, sur les prieurés étrangers, sur les incommodités de la juridiction ecclésiastique ou les abus de la justice civile : dons aux juges, altération des jugements. Il rendit à Londres toutes ses franchises et la libre élection de ses aldermen, suspendue à la suite des troubles qui avaient récemment éclaté dans la cité. Mais il éludait ou rejetait ce qui lui paraissait porter atteinte aux prérogatives de la couronne. Le parlement, pendant l'enfance du roi, avait demandé, et l'on peut dire enjoint au conseil, que les grands officiers, « tant que le roi seroit en tendre âge, » fussent nommés en parlement, sans qu'on eût le droit de les changer dans l'intervalle des sessions; et en 1 383 il se faisait promettre encore que le roi choisît les meilleurs officiers, et ne les changeât point sans
cause (c'est alors que Richard prit pour chancelier Michel de la Pôle). Ces demandes ne se renouvelèrent plus depuis lors; mais il est un point sur lequel les communes ne se lassaient pas de revenir, bien qu'il fût l'objet d'un statut : c'est la règle qui limitait la durée des fonctions des shériffs ou vicomtes, et des eschetours ou officiers du domaine, à une année, et ne permettait de les réélire qu'après trois ans révolus. C'était vis-à-vis du pouvoir royal, dont le vicomte était le principal représentant dans les comtés, un acte de défiance injustifiable. On voit en effet ce que l'administration avait à perdre à cette mobilité extrême; on ne voit pas ce que les libertés populaires y pouvaient gagner. La demande ayant été renouvelée au parlement d'octobre 1383, le roi l'accorda, sauf la prérogative royale; et le chancelier usa largement sur ce point de la prérogative. Au parlement de 1384^ les communes ayant consigné dans leur pétition une plainte contre les infractions du statut à cet égard, il fut dit que le chancelier s'en expliquerait de bouche; et il déclara qu'il serait trop préjudiciable au roi, qu'un vicomte, dont l'administration eût été bonne pour le roi et le peuple pendant un an, ne pût être maintenu en charge Tannée suivante, de l'avis du conseil. C'est pourquoi le roi voulait faire sur ce point ce qui lui semblerait le plus profitable à lui-même et au pays (a).
Telles étaient donc les règles suivies par Michel de la Pôle dane ses fonctions de chancelier. Il voulait
gouverner avec le parlement, d'où il était sorti : (nommé dans la session de février 138.3, il le réunit une seconde fois la même année, et deux fois en 1384;) prendre son avis, même sur les points où le roi n yj était point tenu, comme la paix ou la guerre (et l'on vu avec quelles réserves, quelles défiances, le parlement avait abordé ce terrain); le faire juge des actes de guerre où l'honneur du pays semblait avoir eu à soutîrir, même quand Taccusé était un évêque. Mais d'autre part, il revendiquait pour le roi ce qui, du moment que le prince n'était plus « en tendre âge, » lui devait revenir de l'aveu même du parlement, comme ayant toujours été au roi, c'est-à-dire le choix et le maintien de ses officiers, sans autre limite que celle du bien public (a).
Ce rétablissement de TauLorité royale, sans secousse et comme par la marche naturelle des choses^ n'avait pas laissé que de créer des mécontents au sein du parlement. Les seigneurs qui se plaignaient jadis des chanceliers évêques, des chanceliers primats, ne s'accommodaient pas mieux d'un chancelier d'origine bourgeoise, quand ce ministre usait de sa charge pour leur reprendre, au profit de son maître, les pouvoirs dont ils jouissaient depuis si longtemps; et les oncles du roi ne devaient pas s'applaudir davantage d'un changement qui, sans leur rendre leur influence auprès de Richard, diminuait leur autorité comme hauts barons.
Le duc de Lancastre était, par son rang comme par
ses griefs personnels, à la tête des opposants. Ce prince si ambitieux, et dont toute l'ambition n'avait encore abouti qu'à le faire à l'intérieur un gouvernant impopulaire, même après qu'il ne gouvernait plus, et au dehors un prétendant en disponibilité, était las de ce double rôle, également insupportable à son orgueil. A l'intérieur, quand l'âge et le mariage du roi lui avaient retiré toute influence sur son hôtel, il y était rentré, par l'autorité du parlement, à la tête de la commission de réforme : mais c'était la première chose dont le roi, aidé de son chancelier, avait dû s'affranchir. Au dehors, il n'avait abdiqué aucune de ses prétentions sur l'Espagne; et plusieurs fois il s'était vu au moment d'y entraîner l'Angleterre : mais chaque fois avaient surgi tout à coup des obstacles. En 1381 , quand déjà le comte de Cambridge est parti et que lui-même est à la veille de le rejoindre, la grande insurrection des paysans d'Angleterre; en 1383, quand le parlement lui a accordé un subside et le pape une croisade, la défaite des insurgés flamands, la bataille de Rosebecque, la Flandre envahie par les Français, la croisade de l'évêque de Norwich absorbant tout ce qu'il espérait pour lui-même, et, après les revers de cette expédition, la nécessité d'en prévenir les suites : c'est le rôle où il avait dû se réduire.
Tant de mécomptes devaient aigrir cette humeur altière ; et son ambition, détournée du lit qu'elle s'était fait pouvait refluer violemment vers le trône
même de Richard. Certaines paroles, des démarches suspectes le faisaient craindre. On rapporte qu'à plusieurs reprises il avait demandé aux lords qu'on le désignât pour l'héritier de Richard : demande étrange, car Richard, à dix-huit ans, n'était pas hors d'âge d'avoir des enfants! Demande inadmissible d'ailleurs, car, à défaut d'enfants, son héritier était Roger Mortimer^ comte de la Marche, petitfils de Lionel, frère aîné de Lancastre. Lancastre, ainsi éconduit, avait fabriqué, ajoutait-on, une chronique où Ton disait que des deux fils de Henri III^ Edouard I*^ et Edmond comte de Lancastre et duc de Leicester, Edmond était l'aîné , et n'avait été écarté du trône que parce qu'il était bossu : double mensonge, car Edmond était de six ans le plus jeune, et de sa personne parfait chevalier; mais par là les droits à la couronne passaient de la branche d'Edouard, où Lancastre ne venait qu'en rang inférieur, à la seconde branche, où sa femme figurait en première ligne, et par sa femme à son fils. Cette chronique, il l'avait déposée dans un certain nombre de monastères, pour qu'elle y prît, avec le temps, un air respectable, et qu'il pût s'en faire un titre plus tard. Voilà ce que l'on disait^ ce que les Percy affirmèrent par la suite au chroniqueur Hardyng comme l'ayant su personnellement : Lancastre avait tenté de les y intéresser eux-mêmes, parce qu'ils descendaient aussi d'Edmond par les femmes (a).
Un oncle qui spéculait sur l'héritage de son neveu,
pouvait bien un jour se lasser de l'attendre. Aussi, à plusieurs reprises^ Lancastre avait-il été accusé de conspirer. La première fois, on sait ce qu'il advint de l'accusateur; mais sa mort violente n'était pas de nature à disculper l'accusé. La seconde fois, l'accusation avait mieux choisi ses moyens ; et il n'avait pas fallu moins que la mère du roi pour empêcher un éclat funeste. En dernier lieu, ces bruits sinistres avaient éclaté parmi les familiers de Richard; et c'était le roi lui-même qui s'en était fait l'organe vis-à-vis de Lancastre. On ne pouvait aller plus loin : et si le duc n'était coupable que de mauvaise humeur ou d'imprudence^ une telle conduite devait finir par le jeter dans la voie où on le disait engagé. On ne pouvait plus même en rester là; et il fallait rendre aux prétentions de Lancastre, au dehors, leur libre cours, si l'on ne voulait compromettre gravement la paix publique. C'est une question que l'on ne pouvait point poser, mais qu'il était nécessaire de résoudre au prochain parlement.