CHARLES VI A L ÉCLUSE
Si Charles VI avait été bien conseillé., sa ligne de conduite eût été simple et droite, et de nature à le mener au but. Tout ce qu'on venait de faire pour le duc de Lancastre laissait à l'Angleterre peu de moyens de pourvoir efficacement, tout à la fois, à la défense de la frontière d'Ecosse et à la garde de ses possessions en France; et la France pouvait espérer de les reprendre eu y tournant tous ses efforts. G*est bien ce qu'aurait fait Charles V; mais ce n'était pas assez pour Charles VI. Singulier contraste des deux règnes! Charles V défendait qu'on se risquât à barrer le chemin aux Anglais envahissant et traversant de part en part la France; et son jeune fils ne parlait que d'une chose : envahir l'Angleterre.
Il ne s'agissait plus d'une expédition partielle, et à quelques égards en sous-ordre, comme celle que Jean de Vienne avait tentée par l'Ecosse; et, à vrai dire, on n'avait guère lieu d'être content des Écossais. Après la campagne que l'on a vue, comme les Français, rebutés d'une hospitalité rendue fort incommode et vendue très-cher, voulaient rentrer en France^
ils avaient dû auparavant régler leurs comptes : tant pour la solde (car les Écossais, on se le rappelle, n'avaient voulu faire la campagne qu'à titre d'auxiliaires et à prix d'argent) ; tant pour les blés que les Français avaient foulés aux pieds , disait-on , au lieu de marcher par les routes ; tant pour les bois qu'ils avaient coupés pour s'en faire des logements. On voulait bien consentir au départ du commun des hommes d'armes, mais on entendait retenir les seigneurs jusqu'à l'entier payement des sommes réclamées : il avait fallu que l'amiral en fît sa dette, et s'engageât personnellement à ne point quitter l'Ecosse, que les plaignants ne fussent payés et satisfaits. Le roi de France paya pour l'amiral^ mais se promit bien de ne point aller en Ecosse. C'est en Angleterre et par la voie directe qu'il voulait aborder (a).
On fit pour cette expédition des préparatifs qui donnent la plus haute idée des ressources de la France, et déjà même de la puissance de son administration. Les seigneurs étaient appelés de tous les pays qui relevaient de la couronne, même de la Savoie et de l'Allemagne; les vaisseaux loués sur toute l'étendue des rivages, de l'Espagne à la Prusse, c'est-à-dire de la Méditerranée à la Baltique *, des approvisionnements énormes transportés de toutes parts vers la Flandre : cr Vins et chairs salées, foins, avoines, tonneaux de sel, d'oignons, de verjus, de biscuit, de farine, de graisses, moyeux d'œufs battus en tonneaux, et toutes choses dont on se pouvoit aviser. »
— « Au temps à venir, s'écrie Froissant, qui ne le vit adoncques, il ne le voudra ou pourra croire \ » C'était au port de l'Écluse qu'était le centre du rassemblement. A partir de la Saint- Jean, les vaisseaux commencèrent à s'y réunir de toutes parts.
Une telle levée ne se faisait point pour le seul honneur de servir le roi de France : « Si vous voulez que nous soyons à vous et avoir notre service, disaient les Hollandais, si nous payez tout sec, autrement nous n'irons nul part. » — « Oncques, depuis que Dieu créa le monde, continue notre historien, on ne vit tant de nefs ni de gros vaisseaux ensemble, comme il y en eut cet an en la mer au havre de l'Écluse et sur la mer entre l'Écluse et Blanqueberge : car au mois de septembre en l'an dessus dit ils furent nombres à treize cent quatre-vingt-sept vaisseaux. » Tous ces mâts faisaient de l'Écluse, vus de la mer, une forêt. Et tout n'était pas là. Olivier Clisson , (( homme sans égal dans les royaumes de France et d'Angleterre, » dit Walsingham, préparait une autre flotte qui devait partir de Tréguier en Bretagne. Il y faisait fabriquer toute une ville de bois, ajustée de telle sorte qu'on pût la transporter par pièces, et l'établir où Ton voudrait après le débarquement {( pour les seigneurs loger et retraire de nuit^ pour eschiver (éviter) les périls des réveillements et pour dormir plus aise et plus assur^ »