Ibid
valent venir sans faute : ils l'avaient juré, disait-on, et les choses en disaient plus que les serments. L'historien Walsingham, parlant de ces terreurs avec la sécurité que lui donnait l'asile sacré de son monastère, nous montre cette fois encore les habitants de Londres « timides comme des lièvres, cherchant comme des rats des trous où se cacher, comme si la ville allait être prise; n'ayant plus ni confiance dans leur force ni espoir de résistance : eux qui dans la paix, tout gonflés de jactance, se vantaient de souffler sur les Français et de les chasser^ jusqu'au dernier, de l'Angleterre, ils estimaient l'Angleterre perdue; c'est pourquoi, courant comme des gens ivres aux murailles, ils saccagent et détruisent les maisons contiguës à la ville, faisant avec la précipitation de la peur, tout ce qu'on fait dans les dernières nécessités. Pas un Français n'avait encore mis le pied dans un vaisseau, que les habitants de Londres tremblaient comme si tout le pays était déjà conquis alentour, et qu'ils vissent l'ennemi lui-même aux portes ^ »
1. (( Londonienses.... timidi velut lepores meticulosi, ut mures requirunt hinc inde divortia, perscrutantur latebras, et velut jam capienda foret civitas cœpere propriis diffidere viribus et de resistentia desperare, et qui in pace tumidi jactitabant se cunctos Gallicos sufflaturos ex Anglia.... » Ils croient l'Angleterre perdue : « Idcirco velut a vino madidi ad muros urbis currunt, contiguas domos dilacerant deponunt, destruunt, et cuncta formidolose faciunt quas in extremis necessitatibus positi facere consueverunt. Nondum uUus Gallicus in navem pedem posuerat..., et Londonienses ac si tota terra in circuitu conquisita fuisset, adeo metuunt..., velut ipsos hostes aspicercnt ante fores. » (Wals., p. 322; cf. M. Evesh., 73.)
Froissart, sans charger autant le tableau, montre combien la terreur était générale : « Et encore couroit renommée en Angleterre plus grande assez que Tapparent ne fut, dont le peuple en trop de lieux fut fort ébahi. » La ville de bois, par exemple, on en faisait un Londfes ou un Paris ambulant, avec des tours, des fortifications, mesurant, dit Knighton, sept lieues d'Angleterre, et pouvant se remonter en trois heures^ ! Dans toutes les villes il fut ordonné qu'on fît trois fois la semaine des processions avec des prières à Dieu, pour qu'il voulût ôter et délivrer le pays de ce péril. Cependant tous les courages n'étaient pas à ce point abattus : et c'est à l'historien français que l'Angleterre en doit le témoignage. D'autres, au contraire, et plus de cent mille, dit Froissart, ne désiraient autre chose que l'arrivée des Français : « Et disoient les légers compagnons qui se confortoient d'eux-mêmes et qui vouloient conforter les ébahis : « Laissez venir ces François; pardieu, il « n'en retournera (pas un ^) en France I » Ils dépensaient largement, disant à leurs créanciers : « Taisez-vous, « on forge en France les florins de quoi vous serez a payés. » Et quand on hésitait à leur prêter sur cette
1. « Rex Franciae feceratquemdam palum mirae structuraecum turribus et munitionibus,quem palum secum veherent et intrata terra Angliae quasi in tribus horis super terram, mirabile dictu, érigèrent. Et dicebatur continere in circuitu quasi spatium septem leucaruni de mensura terrae Angliae. » (Knighton, p. 2679.)
2. 11 y a un mot plus énergique dans le texte. Froissart, III, 36.
lettre de change : « Que nous demandez-vous? en- « core vaut-il mieux que nous dépensions les biens de « ce pays, que les François les trouvent et en aient c( aise. » Et par ainsi dépensoient à outrage les biens en Angleterre. » Trait curieux, signe d'un temps où nul n'est sûr du lendemain^
Au fond, pour les plus braves comme pour les plus timides, il y avait grande incertitude, et les plus rassurés étaient ceux qui avaient le moins à perdre. Les grands seigneurs s'en doutaient (effrayaient), dit Froissart, les prélats, les abbés et les bonnes villes ; mais les communautés et les pauvres compagnons qui se vouloient aventurer p'en faisoient compte : aussi ne faisoient pauvres chevaliers et écuyers qui désiroient les armes et à gagner ou tout perdre; et disoient l'un à l'autre : « Dieu ! comme il nous appert une bonne saison, puisque le roi de France veut venir par deçà! C'est un vaillant roi et de grand'emprise.Iln'y eut, passé a trois cents ans, roi en France de si grand courage ni qui le vaulsist. Il fera ses gens bons hommes d'armes, et ses gens feront vaillant roi : benoit soit-il quand il nous veut venir voir ! A ce coup serons-nous tous morts ou tous riches; nous n'en pouvons attendre autre chose^ . »
Sans se laisser aller à de pareilles extrémités de terreur ou d'espérance, le roi et son conseil avaient pris toutes les mesures pour mettre les meilleures