Froissart, III
en route, donner à tous le signal du départ. Il s'arrêta à Compiègne, à Noyon, à Péronne, à Amiens, se dirigeant vers Lille : il avait avec lui le duc de Bourbon; il rejoignit, vers la mi-septembre, à Arras, le duc de Bourgogne; mais le duc de Berri était encore dans son apanage. Peu à peu les seigneurs, les hommes d'armes s'amassaient en Flandre. On avait voulu décharger Texpédition de tous les gens inutiles : le connétable avait défendu à l'amiral d'embarquer les hommes de service; on ne tolérait pour deux ou trois chevaliers qu'un cheval de rechange et un varlet : ce qui n'empêchait pas que la foule ne fût grande, et que tout n'enchérît d'une manière ruineuse pour ceux qui avaient encore à faire leurs provisions. Plusieurs durent s'en retourner dans leur pays, n'y pouvant plus suffire; mais la masse était encore telle, qu'à l'arrivée du roi à l'Écluse on ne pouvait plus s'y loger. Les seigneurs s'étaient vus forcés d'aller s'établir à Dam, à Ardembourg, à Bruges même, d'où ils venaient de temps à autre demander au roi quand on partirait : « Dans deux ou trois jours, » disait-on ; ou : « Quand nous aurons vent; » ou bien: «Quand monseigneur de Berri sera venu. » Mais le vent avait beau souffler, le duc de Berri ne venait pas, ou « venoit tout bellement : car d'aller en Angleterre il n'avoit pas grand affection , » dit Froissart. Et cependant u toujours alloit le temps avant : les jours accourcissoientet devenoient laids et froids, et les nuits allongeoient; » et les seigneurs s'irrilaient de ces re-
tards qui consumaient sans fruit leurs provisions de guerre (a).
Pendant ces délais, le roi d'Arménie, chassé de son pays, et venu en Occident dans l'intérêt de TOrient en général et aussi de lui-même, imagina do passer en Angleterre pour offrir, comme il l'avait fait déjà, ses bons offices, au nom du bien commun de la chrétienté. On lui demanda s'il avait quelque mission, et comme il n'en avait pas, on le reçut, au témoignage, sinon de Froissart, au moins des historiens anglais, assez mal, en lui disant que l'Angleterre ne comprenait pas qu'on vînt lui demander la paix chez elle à main armée; que quand chacun serait rentré chez soi, il serait temps de la débattre. Le roi d'Arménie revint d'Angleterre à l'Écluse, et ne fut guère mieux accueilU cette fois de Charles VI {b).
On ne voulait plus, en effet, entendre parler que de guerre. Le duc de Berri arrivait. Il arrivait du moins à Paris , allait entendre la messe à Notre- Dame, et reprenait sa route, disant qu'il ne reviendrait pas sans avoir été en Angleterre. « Mais, dit Froissart, il pensoit tout le contraire, ni il n'y avoit nul talent d'aller. » A chaque étape il trouvait des lettres du roi ou du duc de Bourgogne qui le pressaient : on n'attendait que lui; et « le duc de Berri chevauchoit toujours avant, mais c'étoit à petites journées. » De son coté, Clisson avait quitté le port de Tréguier pour rejoindre le roi à l'Écluse, avec soixantedouze voiles et la ville de bois qu'on devait remonter
en iVngleterre. Mais arrivé en vue de Margate, un fort coup de vent dispersa ses vaisseaux et en chassa vingt dans la Tamise, livrant à l'Angleterre une partie de la ville de bois avec plusieurs des charpentiers qui la devaient rebâtir. On les mit à l'œuvre, on rebâtit près de Sandwich ce qu'on avait de la ville, à la vive satisfaction des Anglais qui en avaient eu si grand'peur (a).
Quand Clisson arriva, non sans peine, au port de l'Écluse, Charles VI, malgré cet échec, Taccueillit encore avec bonheur : rien ne manquait plus , on pouvait partir; le duc de Berri arrivait, il était à Lille! et le jeune roi avait une joie d'enfant à tenter son entreprise maritime. Une expérience qu'il venait de faire n)e le laissait plus douter du succès : « Connétable, disait-il à Clisson, par ma foi j'ai été en mon vaissel , et me plaisent bien grandement les ' affaires de la mer : et crois que je serai bon marinier, car la mer ne m'a point fait de mal ! — En nom Dieu! elle m'en a fait à moi, dit le rude Breton, car nous avons été bien près de périr en venant de Bretagne. »
Les deux jours se passèrent, et le duc de Berri n'arrivait pas. Ce n'était pas seulement dans l'armée, c'était en Flandre qu'on murmurait de ces retards. Les marchands du pays en avaient fait leur profit, mais le menu peuple en souffrait; tout le monde ne gagnait pas, en effet, au renchérissement des denrées : « Ne sommes-nous pas pauvres assez, disaient-
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ils, si encore François ne nous appauvrissent? » Et se vengeant, par l'ironie, de leur récente défaite : « Vous ne les verrez passer en Angleterre de cette année. Il leur est avis qu'ils conquerront tantôt Angleterre; mais non feront, elle n'est pas si légère à conquerre; Anglois sont d'autre nature que François ne sont. » Les choses en vinrent au point que cette bataille qu'on tardait tant à aller chercher en Angleterre, on faillit l'avoir en Flandre. Une querelle qui éclata à Bruges fut comme un signal pour les gens de métier, et s'ils avaient pu s'assembler « il ne fût échappé, dit Froissart, baron, ni chevalier, ni écuyer de France, que tous n'eussent été morts sans merci ; car encore avoient les plusieurs de ces méchans gens la haine au cœur pour la bataille de Rosebecque, où leurs pères, leurs frères et leurs amis avoient été occis. » On les calma; mais les Français logés à Bruges veillaient chacun dans sa maison comme dans' une citadelle menacée (a).
Enfin le duc de Berri arriva (fin d'octobre). « Ah ! bel oncle, dit le roi de France, que je vous ai tant désiré, et que vous avez mis temps à venir ! Pourquoi avez-vous tant attendu? Nous dussions ores (à cette heure) être en Angleterre et avoir combattu nos ennemis. » — a Le duc, continue Froissart, commença à rire et s'en excusa; » et sans trop dire encore ce qu'il avait sur le cœur, il voulut aller voir la flotte. C^était un magnifique spectacle. « Nous partirons demain à la marée, » dit-il. Mais le vent, si longtemps favorable.
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était devenu contraire ; et chaque jour on ne pouvait que répéter : ce sera pour demain. On fut plus d'une semaine dans cette attente : à chaque moment on croyait voir arborer le signal; plusieurs seigneurs étaient déjà sur leurs vaisseaux, à lavant-garde, se disputant, comme dans une charge de cavalerie, l'honneur d'arriver les premiers sur l'ennemie
Cependant on était en novembre; il fallait prendre un parti. Le roi tint conseil, et le duc de Bourgogne fut d'avis qu'on n'attendît pas davantage. Mais le duc de Berri, qui avait été cinq ans en otage en Angleterre, et connaissait assez le pays pour ne point souhaiter d'y faire un nouveau séjour, ne dissimula plus sa pensée. « Beau-frère, dit-il, je ne puis me défendre d'avoir été dans la plus grande partie des conseils où cette entreprise a été résolue, mais j'ai depuis bien réfléchi sur cette besogne ; et considéré les périls et incidents qui peuvent en venir pour le royaume de France, je n'oserai conseiller que si tard, au mois de décembre (novembre), quand la mer est froide et orgueilleuse, nous mettions le roi en mer; car^ si le mal en venoit, on diroit partout que nous, qui avons le gouvernement du royaume, l'aurions conseillé et là mené pour le trahir. » Il s'appuya de l'opinion des marins : qu'il n'était pas possible de tenir en cette saison deux cents voiles réunies ; ajoutez la ditriculté de l'abord; et, en supposant qu'on eût
1. Froissart, III, kl. Le Religieux de Saint-Denys fixe au \k octobre l'arrivée du duc de Berri.
pu débarquer, le hasard où on laisserait les approvisionnements avec la flotte, car on ne pouvait tenir tout à la fois et la terre et la mer : or la flotte détruite avec les provisions, on ne trouverait plus dans le pays, en cette saison, de quoi nourrir les chevaux et les hommes. Que faire donc? Renoncer à l'entreprise? Non, mais la remettre à Tété prochain.
C'était vraiment y renoncer; et le duc de Bourgogne, reprenant la parole, montra quelles en seraient les conséquences. On avait travaillé d'impôts tout le royaume pour cette expédition; les bonnes gens qui avaient payé diraient à bon droit qu'on ne l'avait imaginé que pour tirer l'argent de leurs bourses. « Beau-frère, répondit le duc de Berri, si nous avons la finance et nos gens aussi, la majeure partie en retournera en France : toujours va et vient finance. — Et l'honneur? » dit le duc de Bourgogne. Le débat se prolongea. Le jeune roi était courroucé outre mesure, et aussi nombre de seigneurs. Mais le duc de Berri tint bon et eut pour lui la plus grande partie du conseil. Le voyage fut remis au mois d'avril. On garda des approvisionnements ce qui pouvait se conserver; le reste fut mis à peu près au pillage. L'entreprise avortée avait coûté au pays plus de trois millions (valeur du temps) (a).
C'était un échec; et le duc de Berri, alors et depuis, en a porté tout le poids. Mais, disons-le, si ce prince, incapable d'ailleurs et de sa nature indolent, a vraiment, par ses retards, fait manquer l'expédition, c'est le
plus grand service qu'il ait jamais pu rendre àlaFrance. Sans aucun doute, Tarméeréunieà l'Écluse était brave, et elle avait appris à joindre à la bravoure des qualités qui promettaient de lui en assurer tout le prix; mais c'était folie de croire que l'on pût, en poursuivant la lutte, retourner les termes de la question, et refaire en Angleterre au profit de la France ce qu'Edouard III avait accompli en France au nom de TAngleterre. Edouard III n'avait entrepris et mené sa guerre en France, qu'en intéressant aux anciens droits de sa race sur les provinces continentales, et à ses prétentions personnelles sur la couronne, le sentiment national des Anglais : du jour où ce sentiment s'amortit, ni sa valeur, ni celle du prince de Galles, ni le prestige de ses victoires, ni la force des positions qu'elles lui avaient assurées ne suffirent à le soutenir. Charles VI tentait une entreprise sans fondement ni raison : car la raison voulait que Ton commençât au moins par délivrer la France de l'ennemi; et le sentiment national qui s'était réveillé pour combattre l'Anglais en France, ne suivait point le roi dans cette invasion de l'Angleterre. On n'y voyait qu'une aventure de chevaliers; on murmurait des charges qu'elle imposait au pays, comme de folles dépenses prodiguées à leur amusement; et, loin de les accompagner au moins de ses vœux, le peuple les poursuivait de ses malédictions. Les chevaliers, il le faut dire, no les avaient (|ue trop méritées. Ku traversant la France, ils préludaient à leur campagne en y faisant
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pis que n'eussent fait les Anglais. « Tout le pays e étoit mangé et perdu, dit Froissart. Les pauvre laboureurs qui avoient recueilli leurs biens et leurs grains n'en avoient que la paille, et s'ils en parloienÉ ils étoient battus et tués. )> Les chevaliers péchaient les viviers^ abattaient les maisons pour faire du feu, prenaient tout à discrétion ; et, joignant la raillerie à l'outrage : a Nous n'avons point d'argent maintenant, disaient-ils, mais nous en aurons assez au retour: si vous paierons tout sec. » — Les pauvres gens n'en osoient sonner mot, mais les maudissoient et leur chantoient une note entre leurs dents tout bas : « Allez en Angleterre, orde crapaudaille, que jamais « pied n'en puisse retourner* ! »
Ainsi les insolences qui rappelaient, même avant la guerre, les exactions dont fut suivie la bataille de Poitiers, remuaient de nouveau dans les campagnes le vieux levain de la Jacquerie; et, loin de redouter, on y souhaitait la répétition de ce sanglant désastre, à une seule condition : c'est qu'il fût plus terrible, et que personne n'en pût revenir!
Ce n'est donc point dans cet état de choses qu'on pouvait conquérir l'Angleterre. Ajoutons que l'Angleterre n'entendait pas être ainsi conquise. Si la folle confiance de Charles VI avait une sorte de justi fication dans la terreur d'une partie des Anglais, lei craintes du duc de Berri ne s'accordaient que Iro