Froissart
[1386] l'invasion FRANÇAISE. '297
avec les espérances de beaucoup d'autres; et, ce qui était plus grave, elles avaient leur fondement dans les mesures prises par le gouvernement de Richard. Avec les dispositions que l'on a vues en France, et le mouvement qui se produisait en Angleterre, la tentative, répétons-le, ne pouvait qu'échouer; si elle eût été poussée plus loin, elle n'aurait servi qu'à prévenir une révolution oii le gouvernement de Richard, au moment que la France lui laissait la victoire, devait trouver sa perte.
LA COMMISSION DE l'aN X.
Les ennemis du gouvernement de Richard n'avaient point attendu l'avortement de l'invasion française pour s'élever contre lui, et cet échec, loin de les désarmer, ne fit que donner plus de hardiesse à leurs attaques.
La menace qui, durant plusieurs mois, était restée comme suspendue sur le pays, avait fait sentir à tous, quels qu'en dussent être les résultats, combien étaient changés, depuis le commencement du règne, les rapports de l'Angleterre avec la France.
A i'avénemenL de Richard, les Anglais étaient déjà singulièrement déchus de la position que les batailles
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de Grécy et de Poitiers leur avaient conquise, et que traité de Brétigny avait consacrée. Charles V leui avait repris une partie de ses provinces; mais le pays| était toujours ouvert à leurs soldats. Ils pouvaient, quand ils le voulaient, se promener à travers la France, descendre à Calais pour aller à Bordeaux; et ils avaient|retrouvé, pour rentrer en lutte, deux importants auxiliaires, les deux appuis qu'avait eus! Edouard III au début de ses conquêtes : d'une part, les Bretons qui, menacés d'être incorporés à la France, avaient rappelé leur duc, ami de l'Angleterre; d'autre part, les Flamands qui avaient chassé leur comte, ami de la France. Le comte de Buckingham, en 1380, avait pu faire encore cette marche insultante de Calais jusqu'à Rennes par la Champagne et la Bourgogne, au moment où mourait Charles V et où la France tombait dans les embarras d'une minorité. Et cependant, c'est de cette époque même que les événements avaient pris ce tour inattendu. La Bretagne, apaisée sur sa nationalité, avait contraint son duc à congédier les Anglais, s'il ne voulait partir avec eux. La Flandre, envahie par Charles VI, avait succombé à Rosebecque. Et quand les Anglais, excités par le double appât des indulgences et du butin, avaient repris les armes sous l'évêque de Norwich , légat du pape et lieutenant du roi, on les avait vus, surpris tout à coup par le prodigieux développement desforces de la France, éviter la bataille, s'enfermer dans^ les places et reculer successivement jusqu'à Grave
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lines, jusqu'à Calais. Ils auraient dû reculer davantage, si une trêve n'avait tiré l'Angleterre de ce mauvais pas, trêve habile qui, du même coup, sauvait ses places, assurait ses frontières, donnant à ses alliés de Flandre le temps de respirer, et à Lancastre celui d'attaquer l'Espagne. Mais^ ce qu'il importait avant tout, c'était de garder ce qui n'était pas perdu encore, et de finir honorablement une guerre dont on venait de mesurer tous les périls.
C'est ce qu'avait vu Michel de la Pôle. Le Parlement avait tout fait jusque-là; c'était lui qui, depuis l'avènement de Richard , arbitre suprême du gouvernement, avait eu à répondre de la sécurité du royaume et de la paix publique. Il aurait pu mieux faire la guerre ; il avait fait au moins la trêve de Leulinghem. xMichel de la Pôle lui posa la question de la paix. La trêve n était qu'un armistice qui laissait à peine le temps de négocier ; il fallait en sortir par la paix ou par la guerre. Le chancelier, on se le rappelle, n'accepta ni les vagues déclarations ni les excuses; il apportait des articles et demandait si on en voulait, oui ou non. Il les fit accepter; mais ses pouvoirs ne lui permettaient point d'aller jusciu'où il eût fallu pour rendre la paix possible : car la France voulait reprendre toutes ses provinces, et les Anglais n'en étaient pas encore venus au point d'y renoncer. La guerre avait donc recommencé, et nous en avons dit les suites : l'Ecosse vainement envahie par Richard, la Flandre rendue à l'obéissance du duc do Bourgo-
^ne; puis, à la campagne suivante, tandis que Lancastre part pour conquérir l'Espagne, l'Angleterre menacée de l'invasion.
L'invasion avait échoué. Ce n'est pas le gouvernement de Richard qui l'avait provoquée, ce n'est pa^ lui qui la repoussa; mais on peut dire à son honneul que si les vents et aussi la prudence du duc de Berri ne l'avaient arrêtée, il s'était mis en mesure de la combattre. Il avait fait appel à la nation ; il n'avait rien négligé pour soutenir son élan, et faire que ce grand mouvement national fût le moins onéreux possible au pays et à ses défenseurs. Les hommes d'armes étaient venus de tous les comtés : on les tenait, de peur d'encombrement, cantonnés à une certaii distance autour de Londres, prêts à être réunis premier signal. Des approvisionnements avaient éi faits, des mesures prises pour empêcher le renchéri^ sèment des chevaux ou des armes, des ressource assurées par un emprunt fait au clergé, sans préji dice de l'impôt ordinaire, et le peuple payait. Il avait bien parmi les gens des campagnes quelqi sourd retentissement des murmures naguère comprj mes : «C'est trop sans raison, disaient-ils, qu'on noi taille maintenant pour mettre notre bien au service des chevaliers et des écuyers. N'est-ce point à eux à défendre leurs héritages? A tout considérer, si Angleterre se perdoit, ils perdroient trop plus q^MI nous. » — «Mais, dit Froissart, nonobstant leurs p" rôles, tous payoient ceux qui étoient taillés.... Pour
ce que ce commun (peuple) voyôit qu'il besognoit (que cela était nécessaire), il s'en portoil plus bellement (a). i>
Pour ajouter à la défense nationale, accroître ses ressources et stimuler le zèle de tous, une chose restait à faire, c'était d'assembler autour du roi le grand conseil du peuple anglais. Le parlement fut convoqué pour le temps de la Saint-Michel.
Il se réunit à Westminster le 1" octobre 1386. C'était le moment où Charles VI allait arriver à l'Écluse, où l'invasion était imminente, où il importait le plus de s'unir pour la repousser. Mais le parlement ne songeait qu'à profiter de cette crise pour prendre sur le gouvernement, et sur le roi lui-même, la revanche de tous les griefs, bien ou mal fondés, qu'il croyait avoir. Richard, pour raffermir les esprits contre le péril, annonçait qu'il allait prendre l'offensive. C'est ce que le chancelier déclara dans son discours au parlement. « On reproche au roi, disait-il, de n avoir rien fait encore. Le roi, maintenant qu'il se gouverne plus pleinement, a résolu de passer la mer, et de répondre au défi de son adversaire en allant revendiquer sa couronne. » Il ajoutait qu'en agissant ainsi, le roi voulait épargner à la nation une plus lourde charge : « Car, disait-il encore, mieux vaut porter la guerre chez l'ennemi que de la soutenir chez soi. » Mais cette raison était une arme dont le parlement comptait bien se servir pour attaquer le gouvernement lui-niAino. A tous les griefs qu'il
avait contre lui, s'ajoutait en effet celui d'avoir laissé les choses en venir là. On ne se demandait pas oii il les avait prises, et si d'autres n'avaient point, avant lui et- plus que lui peut-être, à en répondre. On les ' prenait au point où elles étaient, pour les rapporter à ceux qui étaient au pouvoir. On n'était point fâché d'avoir à qui demander compte de l'abaissement où était tombée l'Angleterre depuis le temps d'Edouard III:
« Que sont devenues les grandes entreprises et les vaillans hommes d'Angleterre? Le roi Edouard vivant, et son fils le prince, nous soûlions (avions coutume) aller en France et rebouter nos ennemis de telle façon que nul ne s'osoit mettre en bataille contre nous; et s'il s'y mettoit, il étoit déconfit davantage.... En ces jours étoient Anglois redoutés et cremus (craints), et parloit-on de nous par tout le monde et de la bonne chevalerie qui y étoit; et maintenant on s'en doit bien taire, car ils ne savent guerroyer fors que les bourses aux bonnes gens : à cÉl faire sont-ils tous appareillés. Il n'y a en France qu'un enfant à roi, et il nous donne tant à faire qu'oncques ses prédécesseurs n'en firent tant.... On a vu le temps que, si telles appparences de nefs et de vaisseaux fussent avenues à l'Écluse, le bon roi Edouard ou son fils les fussent allés combattre; et maintenant les nobles de ce pays sont tous réjouis, quand ils n'ont que faire et qu'on les laisse en paixJ mais pour ce ne nous laissent-ils pas en paix ni el
repos d'avoir de l'argent.... Où sont les finances si
grandes et si grosses qu'on lève par tailles en ce
pays avec les rentes et coutumes du roi ? Il faut
qu'elles se perdent ou soient emblées (volées). On
devroit savoir comment le royaume est gouverné et
le roi mené. Et ce ne se peut longuement souffrir
i qu'il ne soit sçu.... Encore outre, il appert bien que
nous sommes en ce pays affoiblis de sens et de grâce.
Nous soûlions savoir toutes les armes et les consaulx
(armements et conseils) qui en France se faisoient
trois ou quatre mois devant. Donc nous nous pour-
1 voyions et avisions là dessus. A présent nous n'en
i savons rien, mais savent les François tous nos se-
3 crets et notre conseil ; et si (ainsi) n'en savons
• qui inculper. Si sera-t-il sçu un jour, car il y a
r des traîtres couverts en la compagnie. Et mieux
e vaudroit qu'on le sçût tôt que tard; car on le pourroit
hj bien sçavoir si tard, qu'on n'y pourroit remédier ni
^l aider ^ »
!e Ces murmures du peuple eurent leur écho dans le ;e parlement. Le discours d'ouverture achevé, les lords re et les communes ne se retirèrent que pour aller de- Inl mander au roi la destitution du chancelier et du et] trésorier.
C'est ici que le conflit commence entre le gouvernement de Richard et les hommes qui, par ces luttes contre les ministres du roi, préparent la clmtc du