‹ Richard II (volume 2)Chapitre 75 sur 92 · LES CINQ LORDS APPELANTS · texte numérisé non relu

LES CINQ LORDS APPELANTS

Le roi était retombé dans leurs mains. Aux actes qui suivent on reconnaît, sous son nom, qui gouverne. Dès le mardi suivant (19 novembre, le joui qui devait être celui de sa délivrance), il publia uni proclamation dans laquelle il justifiait Glocester, Warj wick et Arundel de tout crime de trahison, nommai!

leurs diffamateurs (l'archevêque d'York, etc.); et en attendant qu'ils pussent se défendre eux-mêmes devant le prochain parlement, il les déclarait tous, accusés ou accusateurs, placés sous sa sauvegarde. Cette sauvegarde était inutile pour les uns, illusoire pour les autres, et Tarrêt qui devait suivre ne laissait de doute à personne. C'est pourquoi ceux qu'il menaçait résolurent de ne pas l'attendre : ils s'enfuirent tous sous des déguisements, l'archevêque d'York dans le nord, vêtu en simple prêtre; le duc d'Irlande à Chester, en l'équipage d*un servant d'armes , avec quatre ou cinq valets de cette espèce. Le comte de Suffolk, la barbe et la tête rasées, vint à Calais se donnant pour un Flamand, marchand de volailles; il comptait sur son frère Edmond de la Pôle, capitaine du château ; mais Edmond de la Pôle refusa de le recevoir sans en parler à W. Beauchamp, capitaine de la ville, son supérieur! C'était le lui livrer. W. Beauchamp l'arrêta et le renvoya au roi, qui goûta fort mal ce service et fit évader le prisonnier (a).

Richard, demeuré seul, était à la merci de ses ennemis. Si l'on en croit les actes d'un procès postérieur, les trois lords appelants, Glocester, Arundel et Warwick, et avec eux Thomas Mortimer, avaient conçu le projet de lui ôter la couronne(1 2 décembre) ; et Glocester ne l'a pas trop nié dans la déclaration qu'il fit peu de temps avant sa mort : il y confessa qu'on avait le dessein de déposer le roi pour deux ou trois jours ; après quoi, ajoutait-il, on le devait rétablir dans son

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ancien état et lui prêter hommage. Hichard déposé, il est douteux qu'on lui etit rendu sa couronne. Heureusement pour le roi, deux autres seigneurs qui venaient de se joindre à Vappel, Derby et Nottingham, se refusèrent à suivre jusque-là leurs complices: Derby, fils aîné de Lancastre, avait tout intérêt à ne pas laisser déposséder Richard par Glocester . Le projet tomba donc ^| et Richard n'avaitpas encore abdiqué toute espérance^l car ses amis en fuyant ne l'avaient pas tous abandonné. Le Nord et l'Ouest étaient la partie de l'Angleterre la plus dévouée à sa personne. Le duc d'Irlande, autorisé par ses lettres et aidé du crédit de Th. Molyneus, connétable de Chester, homme tout-puissant par les siens, leva des troupes dans ce comté et dans principauté de Galles ; et le roi s'efforçait d'en accr tre la force et le nombre en s'adressant aux lords d la loyauté lui était connue. 11 armait donc; mais Gl cester n'avait pas désarmé, et indépendamment ses troupes, il comptait bien raUier à sa cause la ville de Londres et la plus grande partie du peuple : il n'est pas difficile d'entraîner la foule dans un mou ment contre des favoris (a).

La lutte fut courte. Quand le duc d'Irlande, qui avait réuni cinq mille humuies, se présenta au pont de Redecot, il le trouva gardé par le comte de Derby. Il voulut prendre un détour le long de la Tamise : mais il rencontra Glocester. Serré de tous côtés par les ennemis, il désespéra un des premiers de la journée, et, se débarrassant de ses armes^ il lança sou

cheval dans le fleuve. Son casque, ses gantelets, trouvés sur la rive, firent croire d'abord qu'il était noyé. On ne s'en inquiéta plus : il échappa. Les troupes abandonnées ne combattirent pas davantage, et furent reçues facilement à merci. Mais les chefs n'avaient rien de pareil à attendre, et une anecdote garde au combat le caractère d'atrocité propre aux luttes civiles. Thomas Molyneus , voyant le duc d'Irlande en liiite et les troupes débandées, s'était jeté, lui aussi, dans le fleuve. Thomas Mortimer le somma de rega- -lier le bord, le menaçant de le percer de flèches. (f Si je le fais, me sauveras-tu la vie ? dit Molyneus.

— Je ne te le promets pas, mais viens, ou tu es mort.

— S'il en est ainsi, reprit le chevalier, laisse-moi remonter afin que je combatte avec toi ou avec un des liens, et que je meure en homme. »

Mais comme il s'accrochait à la rive pour sortir • le l'eau, Mortimer le prit par la tête, et, détachant H)ii casque, lui fendit le crâne d'un coup de dague 20 décembre) (a).

Cette défaite laissait le roi sans ressource; sa pariieipation à la levée de boucliers était constante; des lettres trouvées dans les bagages du duc d'Irlande en faisaient foi, et il n'y a pas lieu de les révoquer en doute : elles ont ici trop de vraisemblance. Il n'y avait lionc rien à espérer des vainqueurs; et de la Tour il pouvait entendre le peuple de Londres saluer de ses acclamations la nouvelle de la victoire. On n'y regret-

tait qu'une chose : c'est que le duc d'Irlande e1 échappé; et déjà la haine publique cherchait une i plus noble victime. Elle accueillait sans examen tout ce qu'on imaginait à l'appui de l'accusation impom sible dont on voulait charger le roi. Le bruit courait qu'on avait arrêté un messager du roi de France ; on avait saisi sa lettre : elle autorisait Richard à venir avec le duc d'Irlande et quelques autres à Boulogne pour lui livrer Calais et le reste, et se faire son homme lige à raison de la Gascogne! Après cela, comment douter delà trahison*?

Les vainqueurs, et à leur tête les cinq lords appi /an/5,Glocester, Warwick, Arundel, Derby et Nottinj ham, ne tardèrent point à paraître devant Londr^ à la tête de quarante mille hommes (26 décembre), principaux de la ville hésitaient, dit Walsinghai entre la crainte d'irriter le roi s'ils leur ouvraiei leurs portes, et celle de soulever le peuple s'ils h tenaient fermées. Mais des deux périls un seul étai vraiment à craindre. Le maire de Londres, favorable aux appelants, vint mettre la cité entre leurs mainî On reçut les troupes, on leur distribua du vin, d( vivres. Le peuple de Londres était tout à eux (a).

Le roi dans la Tour était déjà comme prisonniei On le bloquait de toutes parts et on gardait la rivièi de peur qu'il n'échappât. Il accepta une entrevue, ne fut plus cette fois à Westminster, dans la salle dj

1. Wals , p. 332, 333; M. Evfsh., p. 97; Otterbourne, p. 172.

trône, avec tout l'appareil de son pouvoir, mais à la Tour dont il remit préalablement les clefs aux cinq lords, et où ceux-ci n'entrèrent qu'après avoir envoyé deux cents hommes visiter l'intérieur, et mis des gardes aux portes. Ils se présentèrent devant le prince, se tenant tous les cinq par le bras en signe d'union; et après l'avoir salué ils lui exposèrent brièvement leur affaire. Si Ton en croit VValsingham, ils coupèrent court à toute excuse en montrant au roi les preuves de sa trahison : ses lettres au duc d'Irlande, le sauf-conduit du roi de France; et le roi atterré ne put que fondre en larmes. Knighton ne parle point de cette démonstration sommaire, et on en conçoit la raison en ce qui regarde la France. Mais les appelants avaient d'autres moyens d'agir sur l'esprit du roi. Derby, le menant aux remparts, lui fit jeter les yeux sur la multitude rassemblée alentour; et comme le roi en voyait le nombre avec surprise : « Tout ce peuple, dit Glocester, n'est pas la dixième partie de ceux qui veulent se joindre à nous pour détruire et exterminer les traîtres au roi et au royaume, « C'est par de tels discours, dit Knighton, qu'ils adoucissaient {mulcebanl) l'esprit du roi. » Ils l'invitèrent a se rendre le lendemain à Westminster, où ils promettaient de lui révéler bien d'autres choses. Westminster maintenant était à eux, et ils y voulaient réunir les lords présents pour avoir leur sanction aux mesures qu'ils avaient à prendre. Le roi y consentit, et voulut par honneur les retenir à souper et à cou-

cher; mais Glocester refusa, craignant un piège, e alléguant pour excuse qu'en l'absence des chefs, les soldats pourraient faire quelque mal à ceux de la ville. Cependant pour complaire au prince, et peutêtre pour veiller à sa personne et à ses résolutions, Derby et Notlingham demeurèrent avec lui à la Tour'.

Richard^ en effet, savait quel rôle lui était réservé à Westminster, et un instant il eut la pensée de s'y soustraire par la fuite. Mais on lui dit que, s'il n'y venait, on prendrait un autre roi. Il vint donc, et dut consentir au renouvellement complet de sa maison, sous prétexte que ses anciens serviteurs l'avaient trahi, que ceux qu'on lui donnait lui seraient fidèles L'évêque de Durham, trésorier au temps de Suffolk Tévêque de Chichester, confesseur du roi, furent le premiers proscrits : et le dernier n'attendit pas qu'o le chassât pour prendre la fuite. On chassajusqu'au dames de la cour. Mais on ne se borna point à l'ex pulsion des suspects; on arrêta ceux qu'on put pren dre : Simon Burley, W. Elmham, J. de Holt, séné chai du roi, J. de Salisbury, Th. Trivet, etc. ; on le mit en prison en attendant le jour du jugement (a)

Quand le parlement, convoqué dès le mois de no vembre, se réunit le 3 février, jour fixé par le roi, l situation était singulièrement aggravée par ce qui s'é tait passé dans l'intervalle; et le parlement lui-mêm en portait bien la trace. Les lorits de convocation d

1. Wals., p. 333; M. Evésh., p. 99; Otterbourne, p. 172; Knighton, p. 2704.

novembre disaient d'envoyer des personnes « indifférentes au dernier débat. ))0n les révoqua; on en fit d'autres où cette clause était expressément retirée comme contraire aux coutumes et à la liberté : la suppression avait un sens qui ne pouvait échapper aux shériffs. L'action s'engagea le jour même. Tous les pairs ecclésiastiques et laïques étant rassemblés dans la salle de Westminster, le roi vint occuper le trône; et alors les cinq lords appelants, revêtus d'habits somptueux, ( iitrèrent, se tenant par la main et suivis d'une nombreuse escorte. Des appelés, pas un seul : le duc d'Irhinde, Suffblk et l'archevêque d'York avaient gagné le continent; Trésilian se cachait; Brambré seul, qui avait combattu pour son roi jusqu'après la défaite, aux portes mêmes de Londres, avait été pris; mais on ne se donnait pas la peine de le produire dans cette cérémonie (a).

Le discours d'ouverture du lord chancelier était crnnme la préface de l'accusation. Le parlement, disait-il « moult sagement et éloquemment, » était convoqué pour faire que les débats et les discussions (jui, par faute de bon gouvernement dans le passé, agitaient maintenant le royaume, fussent calmés et assoupis, le roi mieux conseillé et le royaume mieux L'ouverné, la paix et la tranquillité maintenues et affermies, la loi plus observée, la justice faite aux pauvres comme aux riches, les extorsions, oppressions, abus de maintenance anéantis, les malfaiteurs châtiés, les bons récompensés, [.a défense du

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royaume et les moyens d'y subvenir faisaient, ei termes sommaires, la conclusion obligée du discours^! Dès qu'il eut achevé, Glocester se présenta devant Richard, et, fléchissant le genou, il dit qu'il sa\ai| qu'on l'avait accusé près du roi d'avoir voulu le détrôner et se faire roi à sa place; il offrait de s'en défendre devant les pairs du parlement. Si le roi Feûi ouï dire, il n'aurait pas été, on l'a vu, mal informé mais Glocester ne provoquait le procès que parc( qu'il le savait impossible ; et le roi, qui pensait comm^ lui sur ce point, déclara hautement devant l'assemblée qu'il le tenait pour innocent et excusé de tout n proche. L'humble solliciteur lui avait fait moins à\ grâce à lui-même. En laissant au roi sa couronne, avait voulu que Richard ne cessât pas de voir le glaivl suspendu sur sa tête. Dans le procès fait plus tard Glocester, il est dit qu'il renouvela devant le paH lement de Tan XI ce qu'on avait fait au début di parlement de l'an X. Il tira des archives Facte de dé\ position d'Edouard II, le montra au roi devant l'assemblée, dit qu'il y avait raison suffisante pour le d^ poser de la même sorte; mais que^ par honneur poul son noble aïeul Edouard III, et dans l'espoir qu'il gouvernerait mieux, on souffrirait qu'il restât sur le trône. C'est sous l'empire de cette menace que le roi dut absoudre Glocester et présider au jugement de ses propres amis (a).

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