‹ Richard IIChapitre 10 sur 80 · I. Froissart, IV · texte numérisé non relu

I. Froissart, IV

recommanda de nouveau à Lancastre la cause de la paix, ne craignant point de paraître la désirer; car il la voulait pour le bien commun des deux pays, et aussi de la chrétienté tout entière. La nouvelle venait d'arriver que Bajazet était entré en Hongrie : « Avec la paix, disait le roi, on refoulait les Turcs hors de l'Europe, et on allait même leur reprendre en Asie les pays chrétiens, l'Arménie par exemple, qu'ils avaient occupés. » Lancastre promit, et il était sincère; puis il partit avec son escorte, défrayé de tout sur la route au retour comme à l'arrivée (a).

Richard, qui avait pris Tavis des lords et des communes sur les premières négociations et sur la conférence, voulut aussi leur en soumettre les résultats. 11 réunit donc extraordinairement les prélats, les seigneurs et les députés des comtés et des villes à Stanford, pour délibérer sur cette grande affaire. Glocester était fort opposé à toute conclusion, et le préjugé national était pour lui. Au fond^ les Anglais voulaient la paix, à la condition de ne rien céder et de reprendre tout ce qu'ils avaient perdu de leurs conquêtes. Ils se replaçaient^ sans tenir compte des événements, au lendemain de leurs grandes victoires, et ne savaient de paix que la paix de Brétigny. « Les François nous veulent payer du nôtre, disait Glocester. Jà savent-ils, et nous Favons par chartre scellée du roi Jean et de tous ses enfants, que toute Aquitaine nous fut baillée et délivrée sans ressort (en pleine souveraineté); et ce qu'ils en ont

depuis fait et repris, ce a été par fraude et mauvais engin, et ne tendant nuit et jour à autre chose qu'ils nous puissent décevoir. Car si Calais et les terres qu'ils demandent leur étoient rendues, ils seroient seigneurs de toutes les frontières sur mer, et iroient toutes nos conquêtes à néant ; ni jà à la paix^ tant que je vive, je ne m'accorderai (a). »

Richard n'était point sans doute aussi contraire à toute concession^ mais il était Anglais autant que tout autre, et, pas plus qu'un autre, il n'avait dans la pensée de rendre Calais. Aussi se borna-t-on à ratifier la prorogation de la trêve.

Un événement qui offrait de plus grandes facilités pour reprendre la guerre, devait rendrç plus laborieuse la tâche de ceux qui persistaient à vouloir arriver à la paix. Le duc de Bretagne, malgré son nouvel et récent accord avec le roi et avec Clisson, n'avait déposé aucun de ses ressentiments : une haine particulière vint servir sa haine. Pierre de Craon avait tenté d'assassiner Clisson ; il le laissa pour mort, et vint chercher un asile chez le duc dont il avait si bien mérité. Mais le roi, malgré ses oncles^ s'était résolu à tirer vengeance de celui qui se faisait complice du crime en le protégeant si ouvertement. Le parti de la guerre en Angleterre avait tout à gagner à cette lutte ; il ne gagnait pas moins à l'accident qui fit qu'elle avorta. Le roi s'était mis en campagne malgré toutes sortes de retards et d'entraves. Une dernière tentative faite sans doute par ses oncles pour

58 i.A MAJORITÉ DE RICHARD. [1392]

l'arrêter dès les premiers pas, un vieillard qui vint se jeter à la tête de son cheval en lui criant : « O roi, tu es trahi ! » porta le trouble en cet esprit fort affaibli déjà. Il crut à un complot, et peu après, un bruit soudain, le choc d'une lance tombant sur un casque, lui fit croire que le complot s'exécutait; il entra en fureur^ il était fou (août 1392)^

Cet événement jetait la France dans une situation facile à comprendre sous le régime du gouvernement absolu : tout pouvoir résidait en un seul homme, et cet homme était fou ! Encore s'il l'eût toujours été 1 on eût remédié au mal en établissant une régence. Mais comme il avait des intervalles de raison, il n'était censé que malade : malade ou non, il gardait donc tous ses droits et couvrait de son nom tout ce qu'on voulait et ordonnait pour lui. La première suite de la folie du roi fut la chute des sages ministres que le prince avait substitués dans le gouvernement à ses oncles. Ses oncles, ou, pour mieux dire, le duc de Bourgogne^ ressaisit le pouvoir sans même prendre garde aux droits que le duc d'Orléans, frère du roi, tenait de sa proximité au trône; droits qu'il était en âge de réclamer, mais qu'il oubliait alors dans la dissipation de sa jeunesse^

1. Tentative d'assassinat de P. de Craon sur Clisson (14 juin 1392). Froissart, IV, 28; Religieux de Saint-Denys, XIII, 1. — Expédition préparée contre le duc de Bretagne, au grand mécontentement des princes. Froissart, IV, 29; Relig. de Saint-Denys, XIII, 3 et 5. — Folie du roi, ibid.

2. Chute des ministres de Charles VI. Relig. de Saint-Denys, XIII, 6; Froissart, IV, 30.

On voit quelle prise une pareille situation offrait à l'Angleterre. Le gouvernement de la France était abandonné en quelque sorte à l'aventure, en attendant qu'il fût en proie aux plus sanglantes rivalités ; et tandis qu'il était dès lors comme frappé d'impuissance, Richard, au contraire, ne voyait rien dans son pays qui ne dût accroître sa sécurité. Il semblait n'avoir gardé le souvenir ni des actes ni des tendances du parlement de la onzième année de son règne. Les personnages les plus compromis visà-vis de lui en ce temps-là, il les avait rappelés au pouvoir, élevés en honneur. Il avait librement pris pour ministres et pour conseillers ceux qui lui avaient dénié le droit de disposer des grands offices et des places du conseil. Il gouvernait avec les hommes qui l'avaient voulu retenir en tutelle à perpétuité. Un événement qui parut être comme un réveil des plus mauvais jours, servit à montrer comme le roi y saurait tenir tête. Richard ayant demandé à Londres un prêt de 1000 livres, le peuple, fort soupçonneux et violent, s'y refusa et tua presque un Lombard qui avait consenti à les prêter. Le roi, dans le premier moment, n'écoutant que son indignation, voulait tirer de ce crime, qu'il regardait comme un attentat contre lui-même, une vengeance éclatante. Il fit arrêter le maire, les shériffs et les principaux (le la cité, il abolit la libre élection et jusqu'au nom de maire, et décida que Londres serait gouvernée désormais par un officier de son choix. Il y envoya,

cà ce titre, un des membres du conseil, Ed. Dalingrugge, qu'il révoqua bientôt et remplaça comme suspect de trop de complaisance envers ses justiciables (22 juillet 1392) (a).

Cependant la ville, frappée de terreur, était prête à donner satifaction. On y exagérait la colère de Richard; on disait qu'il voulait exterminer sa capitale, et Glocester en retira encore l'avantage de passer pour l'avoir amené, par ses instances, à des sentiments plus humains. Les premières mesures prises par le roi marquent assez que son ressentiment n'avait jamais été jusqu'à ce degré de folie. Il consentit à recevoir les députés de Londres, se fit montrer les chartes de la ville, ratifia les unes, amenda les autres , maintenant d'ailleurs l'abolition de la mairie jusqu'après une satisfaction dont il voulait que les seigneurs fussent arbitres avec lui; et les députés se retirèrent, laissant une somme de dix mille livres pour gage des réparations qu'on pourrait exiger *.

Le roi pourtant ne voulut pas laisser plus longtemps la menace suspendue sur la ville. « Sachant, dit Walsingham qui n'est pas suspect lorsqu'il parle sur ce ton, sachant dans quelle affliction les députés s'étaient retirés, il dit: « J'irai à Londres, j'en con- « solerai les habitants et ne les laisserai pas plus « longtemps désespérer de ma clémence. » Cette

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