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LA CAMPAGNE D IRLANDE

Cette trêve donnait à Richard loisir et sécurité. H en voulut user pour régler les relations de l'Angleterre avec les deux pays où il sentait qu'il importait le plus d'affermir son influence et sa domination . l'Ecosse et l'Irlande.

L'Ecosse était comprise dans la trêve récemment signée. Des ambassades furent échangées à ce sujet; il y eut même promesse de mariage entre les deux familles royales. Néanmoins, on le savait par expérience, les traités ne liaient guère l'Ecosse : « Car

Escots sont maudites gens, et ne tiennent trêves ni répit fors quand ils veulent. » De ce côté la grande question de la paix était toujours en France : sans la France, l'Ecosse pouvait être un très incommode voisinage : elle n'était point un vrai péril. Il suffit donc de suivre de près les négociations entamées, et de tenir des forces à la frontière pour la garder à tout hasard. Quant à l'Irlande, pays conquis, il n'appartenait vraiment que de nom à la couronne. Richard en avait bien fait jadis un marquisat de Dublin, un duché même, et l'on avait dit qu*il en voulait faire un royaume pour son favori le comte d'Oxford, au grand scandale de ses ennemis, qui Taccusaient d'aliéner le domaine royal ; mais le comte d'Oxford eût été bien misérable, s'il n'avait reçu du roi d'autre don. L'Irlande, si l'on excepte Dublin, était toujours à conquérir. « Or l'Irlande, disait un Anglais, qui la connaissait bien, à Froissart quand , en ce temps-là même, il vint en Angleterre, est un des malaisés pays du monde à guerroyer et à soumettre. » Ses forêts, ses marais, ses tourbières, offraient un impénétrable asile à des gens qui s'y trouvaient à l'aise, vivant comme bêtes sauvages dans des trous ou dans les buissons. C'était un ennemi insaisissable, et à qui il était difficile d'échapper quand on s'aventurait dans ce labyrinthe de bois et de marécages : car ils savaient se réunir par chemins connus d'eux seuls, fondre à l'improviste sur leur adversaire dévoyé. Nul ne les devançait à la course, si bien monté qu'il fut; ilssau-

talent sur le cheval derrière le cavalier, embrassaient l'homme, Fétreignaient, et, le jetant à bas, le tuaient de leurs larges couteaux : « Et ne tiennent point un homme pour mort jusques à temps qu'ils lui ont coupé la gorge comme à un mouton; et lui ouvrent le ventre et en prennent le cœur et l'emportent. » On disait même qu'ils le mangeaient (a) î

Voilà quelle sorte de sujets Richard avait voulu donner à son favori! Les Anglo-Normands, que le conquérant Henri II avait jadis introduits en Irlande, ne s'y trouvaient plus guère à l'état de race pure qu'à Dublin : marchands ou soldats', entretenus dans le pays par les relations ordinaires de l'Angleterre avec sa conquête. Partout ailleurs ils s'étaient alliés aux indigènes, et leurs descendants, établis généralement le long des rivages, dans un cercle dit « l'enclos anglais, english pale , » y faisaient une race fort peu amie de la race pure : on les appelait les Irlandais rebelles; ou bien ils avaient laissé la place (et c'était de beaucoup la plus grande) aux anciens habitants, aux Irlandais sauvages^ comme on disait. Pour ces derniers, les hommes de la frontière en faisaient le plus triste tableau. Ils avouaient qu'ils n'avaient pu apprendre « ni la manière du pays, ni la condition des Irlandais, » si ce n'est que c'é aient « très-dures gens, rudes et hautains, » ne faisant compte « de nulle joliveté ni de nul gentilhomme : car quoique leur pays soit gouverné souverainement par rois, doKt il y a grand foison en Irlande, si ne veulent-ils

avoir nulle connoissance de. gentillesse, mais veulent demeurer en leur rudesse, et en ce sont-ils nourris. >; Avec eux l'état de guerre était permanent : ils étaient hors la loi; et si on leur donnait le nom de sauvages, on les traitait à peine comme des hommes. « Notre loi, disait John Davis, ni ne protège leur vie, ni ne venge leur mort. « C'était pis que la loi des Douze Tables : Adversus hostem œterna auctoritas esto (a). Richard, qu'on avait tant accusé d'aliéner un pays dont au fond l'Angleterre ne possédait presque rien, voulut y passer en force. Il était temps, s'il voulait ne pas perdre le peu qu'elle y eût. A la mort d'Edmond Mortimer (1382), Roger son fils, nommé à sa place lieutenant d'Irlande, n'était qu'un enfant; et après la nomination de Robert de Yère aux titres que l'on a vus, les troubles de la onzième année (1 387) ayant fait avorter Texpédition projetée en sa faveur, le désordre était devenu extrême. Les Irlandais jadis soumis étaient en révolte, et prêts à se confondre avec les Irlandais sauvages. C'est vers l'Irlande que Richard avait porté les yeux, quand il négociait avec la France et l'Ecosse; et le parlement y songeait aussi en lui votant un subside de guerre. La trêve avec la France à peine signée, et tandis que des messagers allaient y inviter l'Ecosse, le roi ordonna à tous les Irlandais d'origine anglaise, revenus en Angleterre, de retourner dans leur pays pour l'y attendre; et il s'apprêtait à partir; quand mourut la reine Anne (7 juin), celte jeune princesse qu'il avait tant aimée, qui ne le quit-

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tait jamais dans ses voyages, qui fit le charme et qui demeure la défense de sa vie contre les calomnies de l'histoire. Toute l'Angleterre la pleura pour ses grâces et pour ses bienfaits. Quant à Richard, sa douleur fut extrême. Le château de Sheen, où la reine était morte (où était mort aussi Edouard III), il le fît détruire, et pendant toute une année il fuyait les lieux qui lui rappelaient sa présence, excepté l'église. Cet événement, qui suspendit son départ, ne pouvait donc pas l'empêcher ni même le retarder longtemps : la campagne projetée devenait pour lui comme un refuge dans sa peine et un moyen de s'arracher, s'il était possible, à ses cruels souvenirs. Il fit partir le duc de Lancastre pour l'AquitainC;, et vers la Saint- Michel, laissant le duc d'York pour son lieutenant en Angleterre, il se rendit lui-même en Irlande, emmenant avec lui son troisième oncle, le duc de Glocester (a).

Le passage se fit par trois ports, et dura un mois. Les Anglais trouvaient en Irlande, comme avantgarde, le comte d'Ormond, autour duquel se ralliaient les familles anglo-normandes, introduites à Dublin et aux environs par la conquête. Le débarquement n'offrait donc aucun péril, et ils surent, dès leur arrivée, prendre leurs logis et se pourvoir : « Car les Anglais sont gens tous faits de la guerre, qui bien savent fourrager et prendre l'avantage, et penser d'eux et de leurs chevaux quand métier est. » Les plus dévots ou les plus curieux allèrent visiter le trou

Saint-Patrick, et l'un d'eux dit à Froissart qu'il y avait eu en rêve les visions les plus étranges; mais au sortir de là (quelle déception pour le chroniqueur!) il avait tout oublié. Malgré ce déploiement de forces, et peut-être grâce à cela, il n'y eut point de bataille. Le roi, sa marine aidant, enveloppa en quelque sorte l'Irlande de ses troupes; il ébranla dans leurs résolutions, en interceptant tout arrivage, ceux qui vivant sur les frontières d'Angleterre, étaient plus anglais, et usaient de marchandise; et quant aux autres, qui ne savaient ni ne voulaient savoir ce qu'était marchandise, « vivant rudement et grossement, pareillement comme bêtes, » il les étonna par ce grand appareil. Jamais , même au joiir de la conquête, semblable armée n'avait paru en Irlande. De plus, sachant que les Irlandais, peut-être en haine des conquérants normands, avaient en vénération Edouard le Confesseur, Richard laissa les armes d'Angleterre, les léopards et les fleurs de lis, pour prendre celles du saint roi anglo-saxon, la croix d'or et les blanches colombes. Les Irlandais en furent touchés, et le comte d'Ormond fit si bien que quatre des principaux rois du pays vinrent à Dublin se soumettre. Richard, convaincu que le plus sûr moyen de s'attacher l'Irlande était de la civiliser, voulut commencer * par ces rois, et entreprit leur éducation (a).

On choisit pour la diriger un chevalier nommé Henri Grystède (Cristall), formé lui-même à la langue et aux habitudes du paiys, par suite de la plus

étrange aventure; et c'est lui-même qui en fit le récit à Froissart. Un jour qu'il accompagnait le comte d'Ormond dans une de ses courses contre les indigènes, et leur donnait la chasse, monté sur un de ses chevaux les plus vifs, le cheval l'ayant emporté trop avant, l'un des Irlandais lui sauta en croupe, à la manière que l'on a vue, Tétreignit dans ses bras, mais ne le frappa ni de lance ni de couteau, et ne songea point davantage à lui prendre et manger le cœur. Il se contenta de pousser le cheval droit devant lui, mena le prisonnier en sa maison oij il lui donna sa fille en mariage. Crystède en eut deux filles et vécut sept ans chez son beau-père. Il y serait demeuré davantage, si ce dernier n'eût été pris dans une guerre contre les Anglais avec le cheval dont il avait jadis fait la capture. Le cheval reconnu mit sur la trace du chevalier captif; et l'Irlandais ne recouvra la liberté qu'en la rendant à son gendre. La femme suivit son mari en Angleterre avec l'une de ses deux filles; l'autre demeura près du vieillard*.

Ce fut ce chevalier que l'on chargea de « gouverner, conduire et ramener à raison et à l'usage d'Angleterre » les quatre rois d'Irlande; et la besogne n'était point petite: car, dit le chevalier « je les trouvai trèsrudes et de gros engin , et eus grand peine à les adoucir et modérer leur parole et nature, et toutefois si elle est en aucune chose brisée, ce n'est pas gran-

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