‹ Richard IIChapitre 17 sur 80 · Froissart, IV · texte numérisé non relu

Froissart, IV

2. Lettres du conseil au roi (octobre et novembre 1394). Procee-

aurait pu se dispenser de lui remontrer qu'on devait honorer le roi pour trois causes : parce qu'il honorait Dieu et l'Église; qu'il voulait faire droit et justice à tous; qu'il avait toujours été plein de pitié et de miséricorde, sans esprit de vengeance; et arriver sans plus de phrases à sa conclusion ; qu'il fallait de l'argent. Le parlement n'en refusa point. Le subside des laines durant toujours, les communes, pour honorer le courage du roi et lui donner un signe de leur affection, lui votèrent un quinzième et un dixième à lever sur les laïques (selon la distinction ordinaire des cités ou bourgs et des campagnes), en deux termes, à la Pentecôte et à la Saint-Martin; elles y faisaient toutefois cette réserve, qu'elles n'avaient jamais eu et ne devaient jamais avoir à contribuer pour les guerres d'Irlande^ et que ce vote ne ferait point précédent (a).

Le parlement faisait cette réserve parce que l'Irlande était regardée comme la chose du roi ; et le conseil eut une autre occasion de montrer quels étaient les sentiments de la nation anglaise à l'égard de ce malheureux peuple.

Richard, en ramenant l'Irlande à l'obéissance, n'avait pas méconnu les griefs légitimes qui avaient jeté dans la révolte les populations jadis soumises à sa loi. Il était donc résolu à user de beaucoup d'indulgence envers les rebelles, et à prévenir, par une ad-

dings and Ordinances of the privy Council^ t. I, p. 50 et 62; ParlemPTit de la xyiii^ année (27 janvier 1395). Rut. Parl.^ t. III, p. 329.

ministration mieux ordonnée, les causes de la révolte. Il s'en expliqua clairement dans une lettre au conseil. Il se proposait de tenir un parlement à Dublin aux octaves de Pâques, et il annonçait l'intention de proclamer l'amnistie, si toutefois le conseil l'approuvait : car même à cette distance, et quoique entouré de seigneurs dont il prenait l'avis, il ne voulait rien faire, en cas si grave, sans l'agrément de son conseil ordinaire. La réponse fit bien voir comme le jeune roi, par son esprit d'équité, s'élevait audessus des hommes de son gouvernement. Les membres du conseil lui déclarent que leur avis, quand Glocester leur avait soumis la question au temps du dernier parlement, avait été de faire le procès aux rebelles : néanmoins ils se rendent aux raisons que le roi fait valoir dans sa lettre, pourvu toutefois qu'on mette à rançon les amnistiés, afin d'en tirer le moyen de subvenir à l'administration du pays et de soulager d'autant le peuple d'Angleterre (a). Le roi, du reste^ avait l'espoir de rendre la charge moins pesante pour l'Angleterre et pour l'Irlande même, comptant bien qu'après cette démonstration de ses forces, les moyens pacifiques dont il essayait, auraient plus de succès. Mais cela même se rattachait à des projets dont il devait poursuivre ailleurs la réussite; et^ dans ce même temps, il était rappelé en Angleterre. Le conseil lui avait écrit pour lui dire combien on y sentait le besoin de sa présence. Les Écossais ne paraissaient pas vouloir garder les trêves.

et il y avait plusieurs autres affaires qu'on se réservait de lui exposer à son retour. Il se rendit à cette invitation. Après la cérémonie que l'on a vue, il confia l'Irlande à son cousin, le jeune Roger Mortimer, comte de la Marche, Théritier de sa propre couronne, et revint en Angleterre, où lui-même voulait soumettre à son conseil le dessein qu'il avait dans l'esprit (mai 1395)

1. Lettres du conseil (mi-février 1395). Elle est signée par York, Derby, Arundel, Warwick, Northumberland, etc. ; Proceedings^ 1. 1, p. 57-59; — Retour du roi, Knighton, p. 2742.

Cj§u>

Ce qui précède a déjà fait voir quelle fermeté et quelle sagesse le jeune roi, rentré en possession de sa prérogative, avait apportées au gouvernement du pays : le royaume pacifié à l'intérieur, sans aucune réaction après tant de violences et d'outrages ; une restauration des droits méconnus, sans qu'aucun des autres leur fût sacrifié; chacun remis et maintenu à sa place; le roi au sommet du pouvoir, ses oncles au premier rang dans le conseil et dans les dignités ; le parlement régulièrement réuni pour prendre sa part au gouvernement selon la forme accoutumée ; et l'opinion publique ménagécî par une administration attentive à recueillir toutes les plaintes légitimes, sans se laisser aller à d'aveugles entraînements.

Depuis six ans que Richard avait repris le gouvernement des mains de Glocester, il avait persévéré dans la ligne de conduite qu'il avait si nettement

marquée au premier parlement de 1390. Les abus n'avaient pas été déracinés sans aucun doute. Les parlements dénonçaient bien encore les prises de possession de terres à main armée; les livrées desgrands portées par les gens du peuple pour s'assurer l'impunité, ou les seigneurs siégeant parmi les juges dans les assises pour fausser la justice ; les gens de Chester ou de Galles rançonnant les marchands qui traversaient leur pays, ou allant piller les comtés voisins; les malfaiteurs, devenus libres, faisant trembler ceux qui avaient déposé contre eux. Ils renouvelaient toujours leurs plaintes contre les empiétements de la juridiction des amiraux ou de la justice seigneuriale, contre les abus des agents forestiers, ou des employés inférieurs, soit des tribunaux, soit du Trésor. Mais les réponses aux pétitions et les statuts qui les sanctionnent montrent comme le roi savait porter remède aux maux qui lui étaient signalés. Il veut assurer, contre les arrestations arbitraires, la liberté individuelle, comme la première des libertés publiques proclamées et garanties dès l'ouverture de tous les parlements; ramener dans leurs limites les juridictions exceptionnelles, tout en gardant sa prérogative; affermir l'autorité des juges de paix; réprimer les abus de ses agents, ou de ceux des villes, car les communes les plus ardentes à se plaindre n'étaient pas les plus pures de tout excès : la ville de Londres, par exemple, prélevait une tête de bétail, n'y en eût-il que trois, et la meilleure, sur les bes-

tiaux amenés au marché de Smithfield. Il vient en aide aux vicomtes par la réduction des charges qui, en leur incombant, pesaient encore sur les comtés. Il dégrève^ aux dépens du trésor, les populations qui avaient souffert de la guerre. Il veut relever la marine par des privilèges combinés de telle sorte, qu'elle prête sa force à l'Etat sans apporter d'entraves aux transactions des marchands; assurer la libre circulation des rivières par la destruction des moulins ou batardeaux indûment construits ; étendre le commerce et lui créer plus de facilités, en rendant effective l'unité des poids et mesures, déjà décrétée sans qu'on ait" pu vaincre encore les résistances locales; tempérer la rigueur des droits existants ; encourager les producteurs en relevant, à l'occasion, le prix du blé, en soutenant le prix des laines, en favorisant les premiers essais de Tindustrie nationale. En matière de commerce, on ne peut signaler qu'une mesure rétrograde, et s'il la prit, ce fut sur les instances de la ville de Londres et pour lui complaire : il restreignit la liberté qui avait été assurée aux marchands étrangers en Angleterre, en leur retirant le droit de vendre au détail toute autre chose que des vivres (a).

Parmi les questions relatives au commerce extérieur, il en est une qui n'avait pas cessé d'être agitée, parce qu'elle mettait aux prises les plus grands intérêts du pays, je veux parler de l'étaple ou marché pour la vente des produits de l'Angleterre à l'étranger.

L'étaple, que Michel de la Pôle avait ramenée de Calais en Angleterre, avait été transférée à Middelbourg dans l'île de Walcheren ( aux bouches de l'Escaut), comme pour faire de nouvelles avances à la Flandre. L'Admirable Parlement avait demandé qu'elle fût reportée à Calais : il avait été répondu que le conseil verrait s'il convenait de la rétablir à Calais ou de la ramener en Angleterre; et le statut de Cambridge, rendu encore sous l'influence de Glocester, •avait décidé qu'elle serait fixée à Calais. La première chose que redemanda le parlement, dès que Richard eut repris le gouvernaif, ce fut qu'on la ramenât en Angleterre après un court délai, délai qui n'était point encore expiré à la réunion du parlement suivant, et qui fut prorogé d'un mois encore : mais, par le fait, il dura davantage. En 1391 (novembre) , on imagina une sorte de transaction. Il fut ordonné qu'au lendemain de la clôture du parlement, sans autre forme, et jusqu'à la Saint-Jean, l'élaple serait en Angleterre aux heux marqués par le statut de la vingt-septième année d'Edouard III ; les marchands étrangers ou indigènes avaient liberté d'acheter les laines, les toisons et les cuirs aux éleveurs de brebis, comme aux autres, de les amener euxmêmes aux villes d'étaple, et ensuite, les droits payés, où ils voudraient au delà des mers, à lacharge d'apporter en des lieux déterminés une once d'or non monnayé par sac de laine. Après la Saint- Jean, l'étaple devait être dans les ports et les villes les plus proches de la

mer, désignées par le conseil; mais en même temps les marchands étaient obligés de porter les laines qu'ils y auraient prises^ et le poids d'or voulu à Calais; et cela devait durer jusqu'au prochain parlement; or, le parlement suivant fut muet sur la question de l'étaple. Calais conservait donc en grande partie son privilège. Les marchands de 1 Ouest, comme on disait (Génois, Vénitiens, Catalans, qui, remontant la Manche, venaient par l'Ouest), continuaient d'en être exempts; ceux de TEst (France, "Flandre, Allemagne) y trouvaient peu de dommage : c'est évidemment l'Angleterre qui en souffrait le plus. Mais la paix que l'on négociait, commandait qu'on s'y résignât. Si on ne voulait abandonner Calais aux Français, il ne fallait point le détacher d'avance des intérêts de l'Angleterre. Plus la France faisait d'instances pour recouvrer une ville qui, de sa nature, inclinait vers elle, plus il importait de la retenir par quelque grand avantage : ce qu'Edouard III avait fait quand il la prit, ce qu'il avait refait quand, à la fin de son règne, il craignait de se la voir reprendre, Richard était contraint de le faire encore, pendant ces conférences qui se tenaient presque aux portes de Calais; et si quelques intérêts froissés faisaient réclamation, le parlement était d'accord avec lui pour y fermer l'oreille. Calais, en effet, n'était point pour les Anglais une ville comme une autre, comme Bordeaux par exemple, qui était purement et simplement l'héritage des rois. C'était une ville conquise par

96 LIVRE HUITIÈME. flSQl-lSOô]

Tépée, et le lieu où se résumait, en quelque sorte^ à leurs yeux, toute leur domination sur le continent. Afin de la garder plus sûrement, il n'y avait pas de trop grand sacrifice : pour retenir Calais à l'Angleterre, les Anglais, ce n'est pas trop dire, s'enchaînaient à Calais (a).

Sur la question de l'étaple, Richard avait donc suivi le mouvement de Topinion de son pays, et il obéissait au parlement quand il reprenait ou rendait à Calais cet important privilège. Cette communauté de sentiments et d'action lui donnait plus de force pour se refuser aux demandes des communes, sur des points où il les trouvait contraires à la justice.

Il y avait toujours en Angleterre comme un sourd retentissement des troubles qui avaient agité le pays au commencement de son règne, quand Wicleffou les disciples de Wicleff prêchaient une doctrine si menaçante pour l'État et pour l'Église, et que les paysans se soulevaient contre l'ordre établi. Par une contradiction dont peut-être elles ne se doutaient pas, les communes, tout en inclinant sur bien des points vers les 'idées de Wicleff, s'effarouchaient des moindres signes du réveil des paysans, et ne songeaient qu'à les tenir sous le joug. En janvier 1390, on l'a vu, elles demandaient encore le maintien dans toute sa rigueur de la dure loi des laboureurs et des artisans, avec les aggravations du statut de Cambridge qui fixait le taux des salaires; et le roi en y adhérant y mettait toutefois cette réserve : que les juges de paix calcu-

[1391-1395] l'alliance FRANÇAISE. 97

leraient les salaires sur le pri\ des denrées : un renchérissement des vivres eût pu réduire les ouvriers à mourir de faim. En 1391, elles demandent qu'aucun vilain ou serf d'évêque, d'abbé ou de prieur ne puisse prendre terre à redevance (fee) , prétendant que par cette voie les terres des laïques passaient au clergé, elles veulent de plus que les serfs ne puissent envoyer leurs enfants à l'école, de peur que de l'école ils n'entrent eux-mêmes dans l'Église; et d'autre part; les chevaliers des comtés se plaignent que les serfs cherchent un refuge dans les cités et les bourgs, et que les bourgeois résistent aux ministres des seigneurs qui veulent les arrêter nonobstant les franchises. Ils demandent que les gens des seigneur? aient le droit d'entrer dans les villes et de saisir leurs fugitifs, sans que personne ni que rien s'y puisse opposer. Sur ce point, comme sur l'autre, Richard se refuse à sanctionner le bill. Il y est dit pour toute réponse : Le roi s'avisera ^

Cette même réserve qu'il garde en faveur des paysans, il en fit preuve devant les réclamations qui concernaient l'Église.

La doctrine de Wicleff n'avait ému que par contrecoup les campagnes. Quant à l'Église, c'est contre elle qu'elle était ouvertement dirigée; et ici les convoitises que le clergé excitait par l'étendue de ses

1. Rot. Pari, t, III, p. 268 § 38 (1390); p, 294, § 39, et p. 296. § 51 (1391).

domaines, les intérêts même qu'il froissait par l'usage plus ou moins mesuré de ses droits, donnaient aux idées de Wicleff des partisans, non pas seulement dans le peuple et dans les représentants des communes, mais jusque parmi les lords. On se souvient de l'appui prêté à Wicleff lui-même dans son procès, par le duc de Lancastre, sans que le prince cessât d'être le « pieux duc de Lancastre » pour le chanoine de Leicester (Knighton)^ et même pour le moine de Saint- Alban (Walsingham), historiens de ce tempslà. Mais quoi? le novateur avait des adhérents jusque dans l'Église. En 1387, un des prédicateurs institués par le légat du pape pour prêcher la croisade, en faveur de Lancastre^ contre les Espagnols, sectateurs de Clément VII, se mit à enseigner la doctrine de Wicleff. Les lollards, grâce à ces éléments pris dans l'Église, se faisaient une Église. Ils instituaient des prêtres à la façon des évêques, qui liaient et déliaient ni plus ni moins que le pape , disaient la messe , administraient les sacrements ; et les évêques, dit Walsingham (n'oublions pas qui le dit, car la passion de l'auteur n'est pas moins engagée sur ce chapitre que sur celui du roi), les évêques le surent : mais ils laissaient leurs brebis exposées à la gueule des loups. Il n'y eut, ajoute-t-il, que l'évêque de Norwich (sit nomen ejus benedictum ! ) qui fit tête au fléau. // jtira, et ne s'en repentit pas (on sait, en effet, qu'à cet égard il aurait bien pu tenir ses promesses), que si un de ces hérétiques prê-

chait dans son diocèse, il en appellerait au feu ou au glaive (a).

Les évêques d'Angleterre, quoi qu'en dise Walsingham, n'étaient pas indifférents au progrès des lollards. L'archevêque de Ganterbury les excommunia cl plusieurs reprises : mais ils répondaient aux excommunications en publiant des propositions nouvelles; et, à défaut de sermons dans les églises, ils faisaient courir des chansons dans la foule. D'ailleurs, au-dessous des docteurs que l'excommunication atteignait, il y avait ces adhérents obscurs qui, quel qu'en fût le nombre, faisaient masse par leur union, et figuraient le peuple dans les troubles des cités. La ville de Londres eût pu passer pour gagnée tout entière aux lollards, à voir comme ils y étaient remuants et hardis. En 1395, pendant que le roi était en Irlande, ils osèrent afficher sur les murs de Saint- Paul de Londres et de Saint-Pierre de Westminster leurs diatribes contre les personnes et contre les dogmes de l'Église, et envoyer même leurs conclusions au parlement. Comptant sur Tappui d'un certain nombre de seigneurs qui s'étaient faits leurs patrons, Stury, Latimer, J. de Montaigu (depuis comte de Salisbury), ils se croyaient déjà, dit Walsingham, à la veille de mettre la main sur les biens de l'Église. Le danger parut si menaçant, que l'archevêque d'York, Thomas Arundel, et Tévêque de Londres allèrent en Irlande presser le roi de revenir en Angleterre (b).

100 LIVRE HUITIÈMP:. [1391-1395]

Mais l'ardeur de la secte ne se manifestait pas seulement dans ces troubles des rues, ou par des placards publics : elle se faisait sentir jusque dans le parlement. On peut, en effet, sans se tromper beaucoup, rapporter à l'influence de l'esprit de Wicleff ce redoublement d'hostilité contre la cour de Rome, que trahissaient tant de pétitions des communes. Il y avait assurément plus d'un fondement à ces plaintes. Les biens de l'Église s'étaient démesurément étendus en Angleterre, et ces biens n'étaient même pas toujours laissés à des sujets anglais, grâce à l'abus des nominations en cour de Rome. Le mal était ancien, et la résistance presque aussi vieille que le mal : on n'avait pas attendu Wicleff pour promulguer le statut des proviseurs. Mais, en voulant réprimer un abus, on pouvait aller jusqu'à méconnaître des droits légitimes; et la sanction donnée à ces lois restrictives avait été poussée à un excès de rigueur sans proportion avec la nature du délit \

Richard, qui avait tenu un langage si ferme et si sévère vis-à-vis de la cour pontificale, n'hésita point à user de son ascendant pour éviter un éclat dangereux, et ramener les esprits à la paix. Les parlements de 1391 et de 1393, on l'a vu, l'avaient autorisé à tempérer dans son application le statut des proviseurs. Loin de songer à l'affaiblir, il en proclama de nouveau solennellement le principe. Dans le statut

Page 1