Froissart, IV, ^3 et 't
à d'autres générations le soin de voir si elles voulaient rentrer en guerre. La trêve entre les deux pays avait pour sanction le mariage de Richard avec la fille de Charles YI, et les deux choses furent arrêtées le même jour en deux actes séparés. Toutefois la trêve n'était point tellement liée au mariage, qu'elle dût se rompre si le mariage n'avait pas lieu. Il était stipulé au contraire qu'elle durerait, quand bien même la mort de l'un des contractants ou toute autre cause ferait obstacle à Tunion projetée. Les violations mêmes qu'elle pourrait souffrir ne devaient pas être une raison de rupture : on avait nommé, de part et d*autre, des commissaires pour en faire justice, et renoncé au droit de requérir satisfaction les armes à la main {a).
La trêve ratifiée par Charles YI (11 mars), on donna aussi un commencement d'exécution au traité de mariage. Dès le lendemain, le comte maréchal fiança^ au nom de Richard, la petite princesse : « Et pour lors il faisoit plaisant la voir, comme jeune qu'elle fût; car moult bien sçut et savoit faire la reine. » C'était un premier engagement. On ne s'occupa plus^ d'un côté comme de l'autre, qu'à le mener à conclusion. En France, tout le monde s'y portait : le roi, son frère, ses oncles. En Angleterre, Richard montrait le même empressement : le langage ofliciel lui-même s'en ressentait. Charles Yl, pour lui, n'est et ne peut pas être le roi de France : Richard n'abdique pas à ce point; mais V adversaire àe^Yv^nQ^Q^
qui pendant les négociations était déjà le parent de France (cvnsaîignineus) , est devenu le trh-cher père de France. Toutefois le progrès avait été moins rapide dans le public, et le jeune roi trouvait autour de lui des opinions plus partagées Ça).
Il en était du mariage comme de la paix avec la France. De ses trois oncles, l'un y était favorable, l'autre contraire , et le troisième indifférent. Lancastre y était favorable. On aurait pu le croire alors mal disposé : il revenait de Bordeaux, n'ayant, pas réussi à se faire agréer des Aquitains comme duc de Guyenne. Toutefois il devait bien se dire que le roi n'était point la cause de son échec : Richard l'avait appuyé tant qu'il l'avait pu dans son nouvel apanage, et, en le rappelant, il ne lui avait retiré ni ses droits ni ses titres. Quant à l'affaire de France, Lancastre n'avait aucun intérêt à y être contraire. L'alliance française, on Ta vu, au lieu d'être un péril, était une garantie pour les siens; et pour lui, loin de s'opposer au mariage du roi, il ne songeait alors qu'à se remarier aussi. 11 épousait Catherine de Swindford, une ancienne dame d'honneur de sa première femme, dont il avait eu trois enfants du vivant même des précédentes duchesses, et il ne souhaitait qu'une chose, c'est que le roi ratifiât cette union mal assortie. Le duc d'York, en cette occasion comme dans tout le reste, faisait le rôle de personnage muet. Le duc de Glocester ne disait rien non plus ouvertement, mais son opposition était bien
connue en tout ce qui touchait la France. Il s'en ouvrait au duc d'York, « quand il le trouvoit à loisir, et le tiroit tant qu'il pouvoit à ses opinions, pourtant qu'il le sentoit mol et simple. » Il devait à plus forte raison pratiquer dans le même sens ses anciens amis, ceux qui jadis avaient partagé son usurpation et sa défaite, et qui ne pouvaient manquer de se rallier à toutes ses espérances. Richard le savait; il commençait à s'en inquiéter, non sans raison, et ne cachait pas ses inquiétudes au comte de Saint-Pol, que Charles VI lui avait envoyé pour prendre les derniers arrangements touchant son mariage (a).
L'été se passa en préparatifs : on attendait la bulle du pape, et, de plus, le mariage laissait encore divers points à régler. Le vicomte de Melun avait été envoyé de France à la cour de Richard : un acte de garantie fut obtenu des princes anglais, acte par lequel Lancastre, York et Glocester, oncles du roi. Derby etRutland, ses cousins, Kent et Huntingdon, ses frères , et le comte maréchal promettaient que si Richard venait à mourir avant la consommation du mariage, la petite reine serait rendue à la France avec tous ses biens, et qu'elle aurait le droit de revenir, de la même sorte encore, dans son pays, si Richard la laissait veuve, le mariage consommé. De son côté, Richard envoya W. le Scrop en France pour hâter la conclusion. Il demandait qu'on lui remît le plus tôt possible la petite reine, sans d'ailleurs oublier la dot. Il paraît même que l'on
convint d'une entrevue préalable des deux rois. Au rapport de Froissart et du Religieux de Saint-Denys, vers la mi-août, Richard vint à Calais, emmenant avec lui ses oncles^ et notamment Glocester, qu'il voulait avoir comme témoin et consentant dans toute cette aiTaire. Le roi de France était à Amiens avec ses oncles, sa fille Isabelle et le duc de Bretagne, cet allié des deux cours, Français par position, Anglais de cœur, toujours attentif à se tenir sur un pied égal des deux côtés ; il avait fiancé sa fille au fils aîné de Derby, et son fils aîné à la seconde fille de Charles YI : mariage dont le roi de France hâta eu ce temps même la célébration, malgré le bas âge des deux enfants, pour en être plus sûr (19 septembre 1396). Mais la rencontre des deux rois n'eut pas lieu encore; ils se bornèrent pour cette fois à ce premier pas Tun vers l'autre. Ils conférèrent par le duc de Bourgogne, qui vint au nom de Charles YI trouver Richard à Calais et y fut reçu avec une grande magnificence. On y régla les formes et le temps du mariage. Après quoi, Richard revint en Angleterre pour ordonner le gouvernement du royaume pendant l'absence plus prolongée qu'il devait faire , et se préparer à figurer avec éclat dans cette solennelle rencontre des deux nations (a).
Yers la fin de septembre ou le commencement d'octobre, affermi dans ses résolutions par l'adhésion qu'il trouvait autour de lui ou le silence des mécontents, il repartit pour Calais avec Lancastre, Gloces-
ter, Thomas Arundel, qu'il venait de faire archevêque de Canterbury, et les principaux seigneurs du royaume, laissant le duc d'York pour garder l'Angleterre en son absence. Le roi de France le fit complimenter à Calais par le comte de Saint-Pol, et le duc de Bourgogne reçut en son nom à Saint-Omer les ducs et les duchesses de Lancastre et de Glocester, le comte de Rutland, le comte de Huntingdon (J. de HoUand, frère du roi), le comte maréchal et plusieurs autres seigneurs, à qui l'on fit le plus splendide accueil. Les Anglais étaient éblouis de tant de richesses , et Glocester surtout : il disait avec un sentiment mêlé de convoitise et de dépit à ceux de son conseil, (c qu'au royaume de France est toute richesse et puissance. » Les seigneurs français, instruits de ses secrètes dispositions, sachant bien « qu'il était haut et dur en toute concordance, » n'épargnaient rien pour le gagner. « On lui faisoit et montroit tous les signes d'amour et d'honneur qu'on pouvoit. Néanmoins tout ce, il prenoit bien les joyaux qu'on lui donnoit et présentoit, mais toujours demeuroit la racine de la rancune dedans le cœur; ni oncques pour chose que les François sçussent faire, on ne le put adoucir qu'il ne demeurât toujours fel ( félon) et cruel en toutes réponses qui traitoient etparloient de paix. » Le duc de Bourgogne en était rebuté (a).
Les seigneurs anglais revenus à Calais, Charles VI, qui était arrivé à Saint-Omer, députa vers Richard ses oncles, les ducs de Berri, de Bourgogne et de
Bourbon; ils furent aussi « grandement et joyeusement » accueillis, et trouvèrent cette fois Glocester plus traitable. Richard avait promis de donner à son fils le comté de Rochester et à lui-même 50 000 nobles; en sorte que, « par la convoitise de ces dons, le duc de Glocester avait grandement adouci ses dures opinions. » On régla minutieusement le cérémonial de la prochaine entrevue. Pour éviter toute dispute de préséance, on arrêta qu'elle aurait lieu, non dans une ville où l'un ou l'autre se serait dit chez soi, mais dans la campagne, aux confins des deux territoires, entre Ardres et Guines. Cent vingt tentes étaient dressées de part et d'autre, et en avant, l'une en face de l'autre, deux plus hautes et plus magnifiques, destinées aux rois. Un mât lixé entre les deux portait la corde qui en soutenait le faîte, et marquait au milieu des deux camps Tendroit où les princes devaient se rencontrer. De chaque côté on avait juré de ne s'attaquer d'aucune manière, ni pendant l'entrevue, ni pendant les huit jours qui devaient précéder ou suivre; et, pour prévenir les rixes fortuites qui pouvaient naître d'une trop grande foule, des mesures furent prises d'un commun accord et publiées au nom des deux rois. Ils ne devaient amener au lieu de réunion que leurs otïiciers en petit nombre et une suite de quatre cents chevaliers; défense était faite à tout autre d'accompagner le roi de France au delà d'Ardres et le roi d'Angleterre au delà de Guines; défense de porter arc ou arbalète, épée ou poignard:
les quatre cents chevaliers de l'escorte eux-mêmes ne gardaient l'épée et le poignard que par bienséance, un chevalier ne pouvant pas être désarmé. Les clameurs, les disputes ou les jeux qui pouvaient tourner en querelles étaient de même interdits sous les peines les plus sévères*.
Toutes choses étant arrêtées, Richard vint de Calais à Guines, en même temps que Charles VI allait de Saint-Omer à Ardres; et le lendemain (27 octobre) les deux rois, laissant derrière eux la multitude qui les avait suivis^ se rendirent, avec leur escorte de quatre cents chevaliers , vers les pavillons qui leur étaient préparés.
Arrivés là, Lancastre, Glocester et Rutland allèrent saluer Charles VI au nom de Richard et lui offrir le vin et les épices ; Berri et Bourgogne remplirent les mêmes devoirs auprès du roi d'Angleterre ; et comme, pour mieux garder l'étiquette, on avait demandé à l'un et à l'autre quels vêtements ils comptaient porter dans l'entrevue : « Les bonnes alHances, répondit Richard^ ont leur fondement dans les bons sentiments et n'ont que faire du luxe des habits; » et l'un et l'autre se réduisirent au costume le moins fastueux.
Mais la rencontre avait en soi un caractère singulièrement imposant. Les deux rois sortirent de leur
1. Froissart, IV, 51; Wals., p. 353: Religieux de Saint-Denvs, XVII, 12 et 13.
tente ayant pour escorte : Richard, les princes français Berri, Bourgogne, Orléans et Bourbon; Charles VI, les princes anglais Lancastre, Glocester, Derby et Rutland. Les deux troupes ayant formé la haie, les jeunes rois s'avancèrent l'un vers l'autre, se saluèrent et se donnèrent la main : les huit cents chevaliers étaient à genoux^, émus jusqu'aux larmes d'une scène qui semblait être la réconciliation des deux peuples. Puis Charles VI emmena Richard dans sa tente, et ils y furent suivis par les princes des deux nations, qui alors aussi s'entremêlèrent. On échangea les bonnes paroles, les dons et les grâces. Le roi de France pardonna, sur la demande de Richard, à Pierre de Craon; le roi d'Angleterre, à la prière du roi de France, promit de rendre au duc de Bretagne son duché de Riclimond, confisqué. Rien ne semblait devoir altérer désormais la bonne harmonie. Charles VI annonça à Richard que les Génois s'étaient rangés» dans son obéissance, et Richard l'en complimenta. On parla du schisme avec la résolution sincère de fermer cette plaie de l'Église. En attendant, on arrêta que les trêves seraient publiées j et pour mieux témoigner du sens qu'on attachait à cette convention, on décida qu'au lieu même où s'était faite cette solennelle entrevue , on élèverait à frais communs une chapelle à Notre-Dame de la Paix (a).
Après les civilités d'usage, les deux rois, prenant congé l'un de l'autre, retournèrent, Richard à Guines,
Charles VI à Ardres, et les seigneurs chacun dans son logis. Le lendemain samedi, jour de Saint-Simon et Saint-Jude (28 octobre), le roi d'Angleterre, ses oncles et tous ses « hommes d'honneur » vinrent à la tente du roi de France, où un grand banquet les attendait. Charles VI ayant exprimé le regret que sa fille ne fût point d'un âge qui répondît mieux aux vœux de Richard ; « Beau père, dit Richard (le père avait deux ans de moins que le fils), l'âge que notre femme a nous plaît grandement bien, et nous n'aimons pas tant le grand âge d'elle que nous faisons l'amour et la conjonction de nous et de nos royaumes ; car là où. nous serons ensemble d'un accord et d'une alliance, il n'est roi, chrétien ni autre, qui nous puisse porter contraire*. » On n'a jamais mieux vu ni exprimé la raison suprême de cette alliance. Si la politique du jeune roi eût prévalu, la France et l'Angleterre arrivaient quatre siècles plus tôt à cette union qui est la paix du monde, et que ces jguatre cents ans de guerres nouvelles et de perpétuelle rivalité ont rendu, sans qu'elle en soit moins nécessaire, bien plus difficile à maintenir!
A la fin du banquet^ la petite princesse fut introduite dans la tente, accompagnée de grand nombre de dames et de damoiselles ; et Charles VI la donna à Richard qui la prit par la main et la baisa, disant qu'il la recevait comme un gage de paix et de con-