‹ Richard IIChapitre 23 sur 80 · Froissart, IV · texte numérisé non relu

Froissart, IV

corde. La royale enfant fut alors remise aux duchesses de Lancastre et de Glocester, aux comtesses de Huntingdon et de Stafford, qui la firent monter en litière et la menèrent à Calais en grand appareil.

Le lundi, le roi d'Angleterre reçut à son tour le roi de France dans sa tente : les deux princes étaient servis séparément à la manière de leur pays. Après le repas ils s'embrassèrent, et au départ Richard reconduisit Charles VI sur la route d'Ardres. Il l'embrassa encore, et reprit de son côté le chemin de Calais. Le mercredi, jour de la Toussaint, il y épousa la jeune Isabelle devant l'archevêque de Canterbury, et, après avoir célébré son mariage avec une grande magnificence, il ramena la jeune princesse en Angleterre, oii l'attendaient de nouvelles fêtes et de nouveaux honneurs. La petite reine, amenée à Londres avec un grand cortège de seigneurs et de dames, alla coucher à la Tour; et le lendemain elle fut conduite en grande solennité à travers les rues de la ville jusqu'au palais de Westminster où le roi l'accueillit, et où bientôt les députations des habitants vinrent lui offrir des présents « qui tous furent reçus à grand' joie. » Un accident avait jeté comme une ombre sur le bonheur de ces journées. La magnifique tente du roi et une partie de son riche mobilier avaient été, au retour, engloutis par la tempête (a).

Par cette alliance, par la longue trêve dont elle était comme la sanction, Richard semblait avoir fondé toute une ère de prospérité pour son règne. La

paix avec la France l'affermissait dans toutes ses possessions et sur toutes ses frontières, et cette paix, après tout, ne lui avait coûté aucun sacrifice. En renonçant à reprendre alors par les armes les provinces qu'Edouard III lui-même avait perdues, il n'abdiquait aucune de ses prétentions, et il restait libre de profiter des avantages qu'un singulier concours de circonstances avait assurés à son pays.

L'Angleterre, en effet, occupait en ce temps-là une position sans égale en Europe. L'Allemagne ne s'était point relevée de la chute de l'empire à la mort de Frédéric II. La France, que la modération de saint Louis avait replacée alors à la tête de la chrétienté, avait elle-même compromis son ascendant pour l'avoir voulu trop étendre. Philippe le Bel croyait mieux faire que saint Louis, quand il réclamait de la papauté plus que les libertés de sa couronne, et qu'après Favoir frappée dans Boniface VIII, il la rendait captive, en quelque sorte, avec Clément V dans Avignon. Et par là il léguait à ses successeurs la dangereuse pensée d'en faire un pouvoir presque domestique ; il préparait le schisme accompli avec l'appui de Charles V (le sage roi pourtant!) lorsque le pape voulut revenir et se fixer à Rome pour être libre. Le schisme avait porté ses fruits; et la royauté, qui l'avait soutenu par ambition, en pouvait goûter Famertume. La France s'était vue isolée dans le monde, ne retenant autour de soi que ses anciens clients, FEspagne et FÉcosse. La France déchue, l'Allemagne

n'ayant pas encore repris son rang, c'est l'Angleterre qui était appelée à occuper la place demeurée vide; c'est vers elle que se tournaient les regards et les espérances de la chrétienté (a).

Richard n'avait point fait défaut à cet espoir; et il s'était montré digne de l'influence qu'il tirait par contre-coup du schisme même, en s'efforçant d'y mettre fin. Dès les conTérences de Leuhnghem, en 1393, cette question avait été mise en avant par ses ambassadeurs, et les princes français n'étaient point éloignés de l'aborder. En France aussi on était las du schisme, et fort embarrassé du rôle qu'on y faisait. On eût donc volontiers sacrifié à la concorde les personnages, cause de cet embarras. Mais pour agir avec succès, il le fallait faire en parfait accord : et terminer le débat engagé était encore la meilleure manière d'entamer l'autre. C'est ce que dirent les princes français et ce qu'on fit. L'alliance conclue, de part et d'autre on avait donc songé à rétablir la paix dans l'Église ; mais on ne s'entendait pas sur les voies à prendre. Devait-on réunir un concile pour résoudre souverainement la question, ou déterminer les deux papes à la trancher eux-mêmes en abdiquant l'un et l'autre? L'Ani^leterre était pour le concile; la France, pour la double cession : l'Université de Paris, jugeant cette voie plus courte, et sans doute aussi plus propre à couvrir la retraite des fauteurs du schisme, n'avait vu que fatras dans les arguments des Anglais. Richard ne refusa pas d'essayer du moyen 11

écrivit donc aux deux papes : il leur écrivait avec les distinctions que lui imposait sa conscience, appelant le pape de Rome son vénérable père, et le pape d'Avignon son cher cousin. Mais celui-ci, qui était Benoît XIII, l'ancien cardinal P. de Luna, déjà si mal accueilli des Anglais aux conférences de Leulinghem, ne voulut recevoir le message de Richard que s'il était traité en pape, et Richard n'y donna point d'autre suite. Il laissa à la France le soin de faire aboutir la voie qu'elle avait préférée, et de convaincre, s'il était possible, l'indomptable Aragonais dont elle n'avait su, ni empêcher l'élection, ni rejeter l'empire. Quant à l'Angleterre, nous l'avons dit, ce n'était pas elle qui en souffrait le plus. C'est en Richard que, dans cet abandon de la France, Rome saluait le plus ferme soutien de l'Église : et cette démarche ne laisse pas que d'arracher un cri d'orgueil à l'historien le plus hostile aux actes de Richard. « Cela prouve bien, dit-il, de quel respect et de quel renom jouissait alors notre roi* ! » C'est autour de son trône que les nations restées fidèles à Rome se ralliaient à la suite du pape. On disait même que l'Allemagne, dégoûtée de l'ivrognerie deWenceslas, songeait à le nommier empereur ^ Richard trouvait une meilleure occasion de paraître

1. « Ex praemissis patet quantae reverentiee , quanti nominis rex noster pro tune fuerit, cujus ope potissimum papa se sperabat posse protegi et defendi. » (Wals., p. 345.)

2. Affaire du schisme. Voyez ci-dessus, p. 68; — Diversité de vues des deux nations. Relig. de Saint-Denys, XVII, 5 ; — Lettres de Richard aux deux papes, ibid., 11 ; — Projet de nommer Richard empereur; Wals., p. 353, et Otterbourne, p. 188.

à la tête de la chrétienté, dans un événement qui répandait le deuil sur la France. Un mois avant le jour où les deux rois célébraient dans un banquet ce rapprochement inespéré de la France et de l'Angleterre, la jeune et brillante chevalerie réunie autour du comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne, pour marcher contre les Turcs, avait par sa témérité perdu la grande bataille de Nicopolis (28 septembre 1396), et les Turcs, que l'on songeait à chasser de l'Europe, se voyaient par là plus largement ouvertes les portes de la Hongrie qu'il s'agissait de défendre. L'Angleterre, s'unissant à la France son alliée pour réparer cet échec, aurait recueilli tous les honneurs de la victoire, et grandi encore comme puissance militaire dans l'estime des nations. Mais déjà des signes funestes inquiétaient le jeune roi pour ce trône, où, à la suite de ses derniers actes, il se devait croire plus affermi que jamais.

GLOGESTER.

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