LES AMIS ET LES ENNEMIS DE RICHARD
Depuis que Richard avait ressaisi le pouvoir dont le parti de Glocester l'avait jadis dépouillé^ il n'avait rien négligé, on l'a vu, pour se ramener par la clémence ses ennemis les plus déclares. Il avait poussé les ménagements à leur égard jusqu'à unesorte d'injustice envers ceux qui avaient soufiert pour luimême. Ses anciens amis n'avaient pas été rappelés de l'exil; ses ennemis avaient été rétablis dans les honneurs et le pouvoir. Le roi semblait tout particulièrement appliqué à prévenir les griefs qu'à tort ou à raison on avait fait valoir pour le remettre comme en tutelle. Nul homme nouveau n'avait été appelé aux grands offices, nul favori n'excitait les
ombrages des seigneurs ; jamais les oncles du prince et les grands personnages de l'Étal n'avaient eu plus de considération dans le royaume. Lancastre, au retour de son expédition d'Espagne, avait été placé à la tête du conseil; York n'en était pas sorti; Glocester y était rentré bientôt. Derby, fils de Lancastre, Rutland, fils d'York, supérieurs en degré dans la lignée royale, n'étaient pas inférieurs en faveur à Thomas et à Jean de Holland, comtes de Kent et de Huntingdon, frères utérins du roi. Et le roi ne se contentait pas de leur laisser les honneurs de leur rang; il les employait aux grandes affaires. Lancastre, duc d'Aquitaine, lieutenant du roi en Picardie, gardien de toutes les possessions de l'Angleterre en France, avait représenté le roi dans les négociations de la paix; York, par deux fois, avait été lieutenant du royaume. Glocester se serait peut-être plus volontiers soustrait à ces emplois. En 139i il avait voulu s'en aller faire une croisade en Prusse : c'était s'éloigner d'une scène où, on le peut croire, il se trouvait mal à l'aise, après le rôle qu'il y avait joué. Mais la tempête l'ayant ramené en Angleterre, il y était resté et avait dû prendre sa part comme les autres aux affaires de rÉlat. En 1393 on le chargeait de réprimer les mouvements tumultueux du comté de Chester dont il était juge; en 1395 c'était lui que le roi, occupé à pacifier l'Irlande, renvoyait en Angleterre pour exposer ses besoins devant le parlement tenu par le duc d'York; et il avait, avant et après ces événements divers, tenu
son rang auprès de Lancastre dans toutes les négociations avec la France (a).
Les trois seigneurs qui , avec Glocester et le comte de Derby, fils de Lancastre, avaient fait la ligue des cinq lords appelants, avaient eu, il est vrai, une fortune très-inégale. Le comte maréchal était en faveur. Le roi l'avait nommé en 1 390 capitaine de Calais pour cinq ans; en 1394, juge de Chester pour h> vie; et, après Tavoir emmené avec lui dans sa campagne d'Irlande (1395), il lui avait confié les missions les plus délicates. C'était lui qui, avec le comte de Rutland, avait, au nom de Richard, fiancé la jeune reine, et il avait reçu de nouveau alors le gouvernement de Calais. Arundel, au contraire, avait perdu sa charge d'amiral et le gouvernement de Brest, donnés à J. de Holland; Warwick s'était retiré dans ses terres, où il s'occupait de bâtir des églises, d'agrandir son château : et quelques incidents fâcheux avaient pu ajouter à leur mécontentement. Le comte maréchal avait remis en question un jugement qui attribuait un domaine à Warwick, et il finit par avoir gain de cause; d'autre part, Arundel, on s'en souvient, avait attaqué violemment devant le parlement le duc de Lancastre, et le roi l'avait forcé à faire des excuses. Mais, moins que personne, il ne se devait croire privé d'appui auprès du roi, quand il voyait dans la première charge de l'État son frère l'archevêque d'York, le chancelier du temps de son triomphe, qui, privé des sceaux à la chute de Glo-
cester, les avait repris bientôt des mains de Richard ; et s'il ne les avait plus au parlement de 1397, c'est qu'il venait de recevoir en échange la plus haute dignité de l'Église, le siège de Ganterbury, le titre de primat (a).
Nul n'avait donc le droit de se plaindre de Richard dans le camp de ses anciens ennemis, et son mariage avait été pour lui une nouvelle occasion de répandre des grâces. Il avait naguère reconnu l'union inégale de Lancastre avec Catherine Swinford, admis sa femme, une adultère, à tous les honneurs de son rang, au risque de s'attirer le ressentiment des autres duchesses réduites à lui céder le pas. Dans le parlement qu'il réunit en janvier 1397, il légitima les enfants que Lancastre avait eus d'elle, même au temps où il était plus dignement marié, et fit J. de Beaufort, leur aîné, comte de Sommerset. Il confirma par lettres patentes à Thomas Mowbray, et à sa race de mâle en mâle , l'office de maréchal avec le nom de comte maréchal, et y rattacha divers droits qui en avaient été comme démembrés ; lui accordant en outre de porter, tant en présence du roi qu'en son absence, le bâton d'or, signe de son commandement, aux armes du roi d'un côté, et du comte de l'autre. Quant à Glocester, on se rappelle par quelles largesses nouvelles il l'avait amené à faire meilleure figure dans les cérémonies récemment accomplies (b).
Après tant de grâces faites à ses anciens ennemis, le roi ne pouvait-il songer enfin à ceux qui avaient
[1397] GLOCESTER. i;-57
été persécutés pour sa cause? Lorsqu'il réhabilitait et rétablissait dans tous leurs biens les condamnés du parti de Glocester, J. de Northampton, ancien maire de Londres, R. Norbury et J. More, associés ou complices de Northampton, ne pouvait-il faire grâce de même aux survivants des condamnés de 1388, et leur rendre ce qui restait de leurs biens confisqués : biens vendus ou échangés chaque jour, sous des sanctions sans cesse renouvelées du parlement, comme par la crainte qu'ils ne leur revinssent? Plusieurs de ceux qui avaient échappé par l'exil à la mort, étaient morts, il est vrai, dans l'exil : Michel de la Pôle, l'ancien chancelier, Alexandre Nevil, Tancien archevêque d'York^ Robert de Vère, duc d'Irlande, l'objet de la principale faveur du roi. Richard voulut qu'un ami si cher reposât du moins dans la terre de sa patrie; et, après trois ans, il fit ramener son corps à Londres, le contempla dans son cercueil, et lui fit rendre des honneurs funèbres au prieuré de Colne, en Essex, où il fut déposé. Restaient encore ces juges qui, consultés par le roi sur la légalité de l'usurpation dont il voulait s'affranchir, avaient répondu selon leur conscience, et avaient été relégués en Irlande par sentence du parti vainqueur. Déjà au parlement de 1394 plusieurs lords avaient demandé que le roi leur fît grâce, et les communes consultées avaient répondu qu'elles le voulaient bien. Si la peine était juste, Richard lui-même aurait dû descendre du trône. Néanmoins, devant les réserves qu'elles faisaient
encore touchant le statut, leur serment de le maintenir, et les peines qui les pourraient atteindre si elles y manquaient , il n'avait pas donné suite à la demande. En 1397 enfin, après neuf ans d'exil, quand depuis huit ans il aurait pu prendre sur lui de le faire, il rappela, de l'aveu du parlement, ceux qui vivaient encore, et leur rendit la capacité légale. Et cette mesure où il poussait le respect de la chose jugée jusqu'à maintenir le statut sur tous les autres points, cette mesure où l'on n'eût dû voir qu'une trop tardive justice, il y en eut qui s'en indignèrent comme d'une coupable faveur : l'historien Walsingham accuse le roi d'avoir par là violé son serment (a)!
Le parlement de 1397 (Westminster, 22 janvier), où Richard prononça en même temps la légitimation des enfants de Lancastre et le rappel des juges exilés en Irlande, commença à manifester la sourde hostilité qui déjà grondait contre lui.
L'opposition se produisit sur les affaires du dehors comme sur l'intérieur. Ce n'était point assez pour Richard que d'avoir mis fin à la guerre de France. Pour que l'alliance qu'il avait conclue avec Charles VI portât tous ses fruits, il voulait qu'elle aboutît à une action commune, de telle sorte que les deux nations, oubliant leurs anciennes querelles dans cette confraternité d'armes, devinssent dès lors les deux bras de la chrétienté et les arbitres du monde. Une occasion s'offrait au roi d'inaugurer cette politique, et c'est là-dessus que le parlement devait s'ex-
pliquer. Le nouveau chancelier, l'évêque d'Exeler, avait ouvert la session par un discours qui n'élait qu'un sermon assez banal sur les libertés de l'Église, le bon gouvernement du peuple, le maintien des bonnes lois et la réforme des mauvaises : ajoutant la nécessité de défendre le royaume, qui était la raison des impôts. Le surlendemain, il vint avec les autres grands officiers dans le réfectoire de l'abbaye, où siégeaient les communes, et leur exposa plus en détail la situation des affaires et la pensée de Richard. Pour sceller l'union de l'Angleterre et de la France, les deux rois voulaient faire une campagne ensemble, une campagne d'Italie. Ce projet excita les murmures, et comme le roi en avait été informé, les communes le vinrent trouver en parlement, et protestèrent par l'organe du speaker élu, J. Bussy, qu'elles n'avaient, en aucune façon, entendu rompre ses engagements envers son père de France touchant la Lombardie. Elles rappelaient qu'elles l'avaient remercié de la manière dont il avait, dans son récent voyage, soutenu l'honneur de la couronne et du pays; seulement, comme il avait résolu de sa propre volonté cette expédition, elles déclaraient qu'elles n'y voulaient être liées en aucune sorte, ni éprouver jamais aucun dommage de rien qui en pût advenir (a).
Le roi prit lui-même la parole. Il leur dit qu'elles ne devaient point s'étonner de son engagement, et il leur en exposa la pensée politique. Il rappela tous les maux qui étaient nés des guerres entre les deux
royaumes : la plus sûre manière d'y mettre un terme était de gagner la France par quelque service signalé. C'était pour se rattacher plus intimement son père de France par un semblable lien, c'était uniquement en vue de la paix et du repos de son peuple, qu'il avait promis de soutenir la France dans cette campagne. Il alléguait encore ses devoirs de parenté à l'égard de Charles VI, et les devoirs de l'un et de l'autre envers la chrétienté tout entière : car, disait-il, s'ils apprenaient que roi, prince ou toute autre personne voulût en quelque partie du monde opprimer le peuple chrétien par tyrannie, ils étaient de droit tenus par leur titre même à marcher contre l'oppresseur, à le détruire et à rétablir l'opprimé en son ancien état. Pour dernière raison, il ajoutait avec quelque hauteur qu'il voulait être libre de commander ses gens, de les envoyer en aide à ses amis, et de disposer de ses biens où et comme il lui plairait (a).
Il entendait parler de son domaine; mais quand le domaine ne suffisait pas, c'était à l'impôt d'y subvenir; et comme cela se présentait tous les ans, les communes ne laissaient pas que d'y être intéressées. Or, il y avait eu cette année assez de causes de dépenses, et les actes mêmes qui avaient eu pour objet de supprimer les principales charges du pays avec la guerre, y avaient contribué pour une grande part. Les fêtes du mariage avaient coûté beaucoup d'ar gent, et Richard, en enlevant si tôt à la protection de sa mère la petite princesse, une enfant de sept à huit
[1397] GLOGESTER. 141
ans qu'il venait d'épouser, avait dû lui faire à la cour toute une compagnie de nobles dames. Les communes s'en émurent, et le jeudi de la semaine suivante (l*' février), elles se présentèrent devant les prélats et les lords, et leur communiquèrent une pétition en quatre articles. Elles y demandaient : 1" qu'on remît en pratique l'ancien statut sur les vicomtes et les principaux officiers du domaine {eschetours); qu'on les choisît parmi les grands propriétaires, et qu'ils fussent renouvelés tous les ans ; 2** qu'on prît des mesures pour assurer la marche d'Ecosse contre les incursions des Écossais; 3" que les livrées et insignes des seigneurs dont on abusait pour faire violence h la justice et troubler le cours de la loi ne fussent portés que par les gens de leur maison ; 4° que l'on réduisît les dépenses de l'hôtel, en ne laissant pas plus longtemps à sa charge les évêques ayant seigneurie ou les dames, qui s'y installaient avec tout leur monde et vivaient à ses frais '. Le roi, instruit de la pétition et de l'appui qu'on y avait à l'avance cherché parmi les lords, en fut vivement blessé. Dès le lendemain, jour de la Chandeleur, il appela les prélats et les seigneurs près de lui, et leur dit qu'il avait ouï parler de leur conférence avec les communes; qu'il savait qu'on y avait traité de matières dont plusieurs lui semblaient contraires à sa prérogative royale, et il ordonna au chancelier