Froissart, IV
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Marche, petit-lils de Lionel et héritier désigné du trône. Il l'attira dans sa demeure^ lui dit qu'on le voulait faire roi; que Richard serait gardé en prison; que lui, Glocester, répondait du succès avec le concours de Warwick, d'Arundel et des principanx prélats et barons d'Angleterre. Le jeune comte fut tout étourdi de cette ouverture : mais il y résista et ne s'engagea qu'à n en rien dire. Glocester alors chercha à remuer le pays, et notamment le peuple de Londres. La guerre était suspendue, sans que les impôts établis jadis pour la soutenir aient pu être entièrement abolis; et l'on aurait dû pourtant savoir gré à Richard d'avoir tout récemment renoncé à l'impôt du quinzième, avec promesse de n'y plus recourir. Mais Glocester n'en tenait pas compte; et lui, si ennemi de la paix, tirant avantage de ce qu'elle avait promis et n'avait pu donner encore : w Faites une requête au roi, disait-il, qui sera toute raisonnable : qu'il vous tienne quittes des subsides que vous accordez depuis vingt ans; car ils ne sont votés que la guerre durant pour aider à payer les gens d'armes. Et entre vous, marchands, vous êtes trop malement grevés; vous payez de cent florins treize, et tous vos profits tournent en danses et fêtes, en boire et en manger. Dites que vous voulez (jue le royaume d'Angleterre soit mené et gouverné aux coutumes anciennes. Quand il besognera au roi et au royaume pour l'honneur du pays défendre et garder, vous ne refuserez pas de vous laisser taillci tant qu'il devra suffire au roi et à son conseil (a). >
Les habitants de Londres n'eurent point de peine à le croire. Ils se concertèrent avec des hommes d'autres cités, et députèrent vers le roi pour demander l'abolition de la taxe sur les marchandises. On les ajourna à un mois delà. Ils revinrent à Westminster au jour dit; ce fut au duc de Lancastre que le roi donna la mission de les recevoir et de leur faire entendre raison. La taxe^, disait le duc, avait été votée par le parlement, et le roi avait répondu à ce don en confirmant les libertés publiques, et en accordant tout particulièrement à Londres des franchises qu'il était disposé à étendre et à accroître encore. — Et, en effet, le 12 juin 1397, Richard, « à la requête de sa trèschère épouse Isabelle, » et pour mieux faire accueillir de la capitale la jeune reine, effaçait les dernières traces du châtiment qui avait puni les troubles de 1392, et lui restituait toutes ses coutumes. — Lancastre énumérait les charges qui avaient pesé sur le gouvernement : la guerre à faire, la paix à négocier, le mariage même, et, malgré la trêve, la nécessité d'entretenir des garnisons tant en Gascogne qu'aux marches de Calais, sur la frontière d'Ecosse et en Irlande. C'étaient de grandes dépenses chaque année ; la taxe des marchandises, votée par le parlement, était encore la plus juste manière d'y pourvoir, puisqu'elle pesait sur l'étranger comme sur Tindigène, à proportion des choses achetées ou vendues. Glocester était présent : mais il eût craint de se trahir en appuyant cette démarche; et la députation, n'étant pas
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soutenue, se retira sans insister davantage, mal contente de Glocester sans doute, qui alla cacher son dépit dans son château du Plessis (Plashey) en Essex (a).
Il trouva bientôt d'autres occasions d'exciter contre le roi le sentiment national.
Richard était entré franchement dans l'exécution du traité; et, sans donner suite à ce projet d'expédition commune en Lombardie, dont le parlement, malgré les formes respectueuses et mesurées de son langage, avait bien montré qu'il ne voulait pas, il s'appliquait à entretenir les relations les plus cordiales avec la cour de France. Cela ressort de ses instructions aux ambassadeurs qu'il envoie de nouveau à Charles YI, après le parlement dont on vient de voir les actes (27 février 1397). Il y parle des démarches qu'il veut faire de son côté, selon les conventions, pour hâter la fin du schisme ; des nouvelles conférences qui doivent se tenir entre les princes sur les marches de Calais; de l'Ecosse, et du refus qu'elle oppose à la trêve : et il soumet à Charles VI les articles contestés, pour qu'il ramène à la raison cet allié trop fidèle. Il y parle encore du mariage projeté de son cousin Derby avec la fille du roi de Navarre, mariage qu'il ne veut point faire sans l'avis de son père de France, de même que son père de France, en pareille matière, ne fait rien sans son avis à lui; de l'île de Ré, de Saint-Malo, et de ses conventions à ce propos avec le duc de Bretagne. Il avait envers le duc de Bretagne et le roi lui-même une autre obligation. Des deux grands
ports engagés à l'Angleterre sur les côtes de France, Cherbourg et Brest, il avait déjà;, on l'a dit, rendu Cherbourg au roi de Navarre : il devait aussi rendre Brest. La clause de restitution était formelle. Or, le roi de France tenait à ce qu'elle s'accomplît, et le duc de Bretagne ne pouvait plus ne pas le demander lui-même. Richard^ lié par ces contrats, donna ordre à J. Drax, sergent d'armes, de reprendre le château des mains de J. de Holland, son frère, pour le restituer au duc de Bretagne; ce qui fut exécuté le 12 juin 1397 (a).
Cet acte était l'exécution d'un contrat que Richard n'avait pas fait , mais où s'étaient engagés en son nom, lui-même étant enfant, son oncle le duc de Lancastre, et avec lui les plus grands personnages d'Angleterre, entre autres Arundel et Warwick. Glocester, sans tenir compte ni de l'évidence du droit, ni de l'engagement de ses propres amis, se fit une arme de cette restitution. 11 murmurait donc tout haut, et ne s'en taisait point auprès de Richard lui-même. Le retour de la garnison de Brest amena un premier éclat. Comme les soldats, ramenés à Londres, se plaignaient qu'après avoir bien servi^ ils avaient été ma] payés : « Ils seront payés, dit le roi ; » et il ordonna qu'ils fussent logés en quatre villages auprès de Londres, et entretenus à ses dépens jusqu'à ce qu'ils eussent reçu toute leur solde. Glocester venant sur ces entrefaites ;
« Sire, dit-il au roi avec sa hauteur dédaigneuse, vous devriez premièrement tant faire de votre corps, que vous preniez une ville sur vos ennemis par fait
de guerre, avant de rendre ou de vendre aucunes villes que vos prédécesseurs rois d'Angleterre ont gagnées et conquises.
— Comment dites-vous cela? » dit le roi vivement blessé.
Le duc répéta ses paroles; et le roi, justement en colère :
« Cuidez-vous que je sois marchand ou fol, que je vende ma terre? Par saint Jean-Baptiste, nenni; mais il est vérité que notre cousin de Bretagne nous a rendu et payé bien et loyalement la somme qui lui avait été prêtée pour la ville de Brest, et, puisqu'il nous a payés, c'est bien raison qu'il ait ses gages. »
« Ainsi, dit la chronique française où nous prenons ce trait, ainsi commença l'envie entre le roi d'Angleterre et le duc de Glocester, son oncle; et est vérité qu'ils se partirent gracieusement par belles paroles; mais l'envie ne fut de rien plus petite (a). »
L'envie remontait plus haut que ne le dit notre chroniqueur lorsqu'il prend là le commencement de sa tragique histoire. Elle s'étendait plus loin aussi : elle gagnait dans le peuple, et les raisons que Richard donnait à Glocester n'allaient pas jusqu'à la foule. Y fussent-elles allées, qu'auraient-elles pu contre ce reproche : « Il a rendu deux bonnes forteresses es mains de ses ennemis, lesquelles étaient bonnes et profitables au royaume d'Angleterre en fait de guerre? »» Le peuple anglais croyait déjà à cette maxime, dont il a aujourd'hui des témoins sur tonte la face du globe,
que ce qui est bon à prendre estbon à garder. On ne disait donc pas que Richard eût rendu deux places tenues en gage : et \ainement alléguait-il dans les ordres de livraison les engagements et les noms des seigneurs les plus populaires. On disait qu'il vendait les conquêtes de l'Angleterre à la France; et ce bruit une fois répandu dans la multitude, elle se trouva disposée à tout croire. Le comte de Saint-Pol avait été envoyé par Charles YI auprès de Richard, pour prendre des nouvelles de la petite reine. Le choix d'un homme agréable au roi d'Angleterre dont il avait épousé la sœur utérine, devait avoir aussi pour objet d'entretenir la bonne intelligence des deux couronnes : c'était répondre au message dont Richard venait tout récemment de charger son cousin de Rutland et le comte maréchal : on répandit le bruit qu'il venait négocier quelque nouvelle concession à la France. Cherbourg et Brest avaient été rendus : il ne pouvait plus être question que de livrer Calais ! Les principaux de Londres, émus de cette nouvelle, vinrent en toute hâte en parler à Glocester au Plessis; Glocester se garda bien de détruire leurs soupçons : « Ce ne serait pas impossible, dit-il; les Français donneraient bien toutes les filles du roi de France pour avoir Calais. » Et comme ceux de Londres disaient qu'ils en parleraient au roi, et lui feraient connaître combien le sentiment public en était alarmé : « Allez, dit-il, parlez-lui sans crainte, et dites-moi ce qu'il vous répondra. De mauvais traités pourraient bien se
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faire; car voilà le comte maréchal qui est capitaine et gardien de Calais : il a été deux fois en France, lia séjourné à Paris, il a été mêlé plus que nul autre au traité de mariage du roi et de la fille du roi de France. Les Français sont subtils ; ils savent viser de loin une chose et la gagner petit à petit. Ils savent promettre et donner largement, tant qu'ils viennent à leur entente \ »
Ceux de Londres se rendirent à Eltham, près du roi, et lui exposèrent franchement le sujet de leurs craintes. Le roi ne put cacher sa surprise et son affliction. Il protesta que rien n'était plus éloigné de sa pensée; que le comte de Saint-Pol n'avait d'autre mission que de voir la jeune reine, et que pour lui. Dieu aidant, il ne trahirait jamais les droits de sa couronne. Les habitants de Londres s'en allèrent rassurés, mais le roi demeura profondément pensif et chagrin; il ne voyait que trop qui remuait contre lui ce vieux levain de calomnie. ïl retint auprès de lui son frère Jean de Rolland, comte deHuntingdon, et son neveu le jeune comte de Kent, à qui il avait déjà communiqué, et qui partageaient ses soupçons contre Glocester avec l'emportement ou de leur caractère ou de leur âge. Sans rien craindre de ses deux autres oncles, Lancastre et York, il n'avait pas la même confiance en eux; et d'ailleurs, moins préoc-
1. Accusation pour Cherbourg et Brest. Ms. 388^, fol. 111 verso, 112. — Ambassade du comte de Saint-PoI en Angleterre. Froissart, IV, 56.
cupés de ses périls, ils se tenaient communément plus éloignés de sa personne. Richard sentit le danger assez grand pour se donner une garde de deux mille archers qui veillaient nuit et jour dans sa demeure*. Des informations nouvelles lui firent craindre que cela même ne suffît pas. On lui donna des détails plus précis sur le plan nouveau qu'avait, disait-on, adopté Glocester; il s'agissait toujours de l'enlever lui-même et de le transporter avec la jeune reine en un château, où il « serait mis et enclos courtoisement sous bonne garde. » Le comte de la Marche ayant refusé de tenir de Glocester la couronne, Glocester avait imaginé d'y substituer un gouvernement à quatre, où il intéressait ses deux frères Lancastre et York, en leur faisant une part. On se partageait le gouvernement par régions : Lancastre et York devaient avoir le nord, de la Tamise aux frontières d'Ecosse; Glocester, Londres, le comté d'Essex et tout le pays au nord-est jusqu'à l'Humber; et Arundel, toute la partie occidentale depuis Londres^ en deçà de la Tamise et de la Saverne. Le nouveau gouvernement devait commencer par renouveler la guerre contre la France. C'était par là que la révolution voulait faire appel au sentiment populaire, et elle pouvait compter en outre sur l'esprit qui do-
1. Message de Londres au roi. Froissart, IV, 56. — Garde de deux mille archers du comté de Chester. M. Evesh., p. 133. — Thomas de Holland, comte de Kent, mourut le 26 avril 1397. C'est, depuis lors, son fils, nommé aussi Thomas, qui porte ce titre. Voy. Dugdale, Baronage^ t. II, p. 75.
minait dans une partie du pays et notamment dans Londres. Il y avait dans le pays cet esprit de révolte contre l'autorité, répandu par la doctrine de Wicleff et manifesté par les progrès de la secte des lollards; il y avait toujours à Londres cette populace qui avait accueilli Wat-Tyler, et qui s'était sentie vaincue dans sa défaite. Richard savait tout le crédit dont jouissait Glocester parmi les mécontents. Tous ses efforts pour se gagner son oncle, pour s'attacher sa capitale étaient demeurés inutiles*.
Informé du plan de Glocester, il s'adressa résolument à ses deux autres oncles, à qui, selon ce rapport même, Glocester, sans les avoir consultés sans doute, y voulait faire une part : « Mes beaux oncles, leur dit-il, pour Dieu conseillez-moi. Je suis tous les jours informé de vérité que votre frère mon oncle de Glocester, le comte d'Arundel et leurs complices me veulent prendre et mettre en un château^ diviser mon royaume et séparer de moi ma femme, qui est une enfant et fille du roi de France. Mes beaux oncles, ce sont cruelles choses, et qui ne sont pas à souffrir tant qu'on y peut obvier. Vous m'avez fait hommage et juré foi tenir, présent votre seigneur de père, le roi Edouard, de bonne mémoire mon grand seigneur; je vous prie donc, en nom d'amour et de charité, et par votre serment, que vous me conseilliez : car à ce que je puis voir, mon oncle de Glocester ne de-
1. Nouveaux projets attribués a Glocester. Froissart, IV, 56.
mande autre chose, sinon que la guerre se renouvelle entre France et Angleterre ^ »
Les deux princes, ne jugeant point sans doute les choses aussi avancées , s'efforcèrent de rassurer le roi: ce Monseigneur, lui disaient-ils, souffrez-vous (contenez-vous); laissez le temps couler aval; nous savons bien que notre frère de Glocester a la pire tête et la plus périlleuse d'Angleterre; mais il n'a que le pouvoir d'un homme ; s'il charpente d'un côté;, nous charpenterons de Tautre. Tant que vous voudrez demeurer en notre conseil, vous n'aurez rien à craindre de notre frère. Il dit bien des choses dont il n'est rien : il ne peut tout seul rompre ni briser les trêves; et de vous enclore en un château, nous ne le souffrirons jamais, ni que vous soyez séparé de la reine d'Angleterre votre femme. Apaisez-vous donc : les choses tourneront à bien; tout ce qu'on dit et compte faire ne vient pas à effet. » Ainsi parlaient les deux princes ; mais voyant les choses s'aigrir entre le roi et le duc et ne voulant pas être mêlés à la querelle, ils se retirèrent, sous prétexte de chasse, dans leurs châteaux. C'était priver le roi de la garantie qu'ils lui donnaient par leur présence ; c'était le laisser seul devant le péril, et devant les résolutions que le sentiment du péril lui pouvait inspirera
Tout annonçait une crise prochaine. Ceux qui avaient quelque raison pour n'en point courir l'a-