‹ Richard IIChapitre 4 sur 80 · L ENTREVUE D'AMIENS · texte numérisé non relu

L ENTREVUE D'AMIENS

Cet accord des deux peuples, si impérieusement réclamé par les besoins de la chrétienté, n'était pas chose impossible au fond, malgré les ressentiments qu'avait dû leur inspirer une lutte si longue. La rivalité des deux pays, qui datait de la conquête de TAngleterre par les Normands, s'était sans doute singulièrement envenimée. La guerre, toute féodale à l'origine et ne touchant qu'aux rapports de vassal et de suzerain, avait changé de nature depuis qu'il s'était agi de la couronne. Elle était devenue dynas-

tique^ elle était devenue nationale; et les peuples s'y étaient portés avec ardeur^ en Angleterre par le souvenir et la crainte, en France par les ressentiments de l'invasion. Mais pourtant il y avait encore bien des moyens d'accommodement, La haute milice, la chevalerie n'avait point cessé d'être sœur dans les deux contrées : mêmes usages, même langue aussi. La guerre à peine suspendue, elle se retrouvait dans les tournois. Si de part et d'autre on se combattait encore^ c'était dans des luttes courtoises, comme ces joutes de Saint-Inglevert, où Froissart s'arrête plus volontiers encore qu'aux plus sérieuses batailles : batailles qu'on voudrait rencontrer plus souvent que les autres dans l'histoire; qui, en satisfaisant la passion des armes, épargnait au moins le sang des nations. Trois chevaliers français, Boucicault , Regnault de Roye et le sire de Saint-Py (on se rappelle le rôle de ce dernier au passage de la Lys, près du pont de Commines), s'étaient engagés à tenir contre tout venant pendant trente jours; et ils avaient lutté victorieusement contre les plus braves chevaliers anglais, sans que leur vaillance et leur bonne fortune eussent laissé nulle aigreur dans l'âme de leurs adversaires. La guerre elle-même n'était pour la chevalerie qu'un tournoi d'une autre sorte, où de part et d'autre on applaudissait à la bravoure, sans nul ressentiment contre les vainqueurs : témoin l'aventure de ce chevalier qui, dans la campagne de Robert KnoUes, passant devant Noyon et voyant que

personne n'en sortait pour combattre, vint seul, franchit les barrières et combattit contre tout venant, en présence des habitants de la ville qui l'auraient pu accabler de leurs traits : « mais nennil, car les chevaliers français leur avaient défendu. » Après quoi, averti par son page que les Anglais continuaient leur chemin, il repassa d'un saut les barrières, salua les Français, et repartit « durement prisé de toutes gens (a). »

Dans ces traversées de la France où les Français, spectateurs des ravages des Anglais, n'avaient, lorsqu'ils n'étaient point tenus renfermés dans les murs, que la permission de les suivre, ceux des Anglais qui marchaient en arrière trouvaient souvent dans l'avant-garde de la troupe française avec qui causer tout en cheminant. L'habitude de la guerre, loin d'irriter les chevaliers, les avait tellement accoutumés, et pour ainsi dire familiarisés les uns avec les autres, qu'on rencontrait parmi eux, avant ou après la bataille, des égards et des ménagements tout à fait inconnus chez les autres nations. Le récit de Froissart abonde en exemples, et lui-même en fait ressortir le contraste quand il nous montre les Espagnols chargeant de chaînes leurs prisonniers ; « Autre courtoisie ne savent les Espagnols faire. Ils sont semblables aux Allemands. » Et ce n'est pas l'imagination de Froissart qui crée ces aventures. Le chroniqueur anglais Walsingham rapporte un trait qui est du temps dont nous faisons l'histoire, et qu'on pourrait

bien plus justement taxer de fable, si le récit n'était d'un ennemi. En 1387, pendant la campagne que le duc de Lancastre, soutenu du roi de Portugal , fit contre le roi de Castille, la troupe anglaise, décimée par la famine et par la maladie, prit le parti de passer, avec sauf- conduit, dans le camp des Français, auxiliaires des Castillans. Le roi de Portugal se récria : « Voilà, dit-il, vos Anglais qui vous quittent pour aller à l'ennemi; quand ils auront réparé leurs forces, ils les tourneront contre moi ! je ne l'attendrai pas, et vais les exterminer jusqu'au dernier. — Non, non, dit le duc : c'est la nécessité qui les pousse et non la trahison. » Les Anglais, continue leur historien, furent accueillis avec beaucoup d'humanité par les Français, qui eurent pitié de leur misère et les restaurèrent de leurs vivres. Après quoi ils revinrent à Lancastre, comme celui-ci l'avait assuré ; ne se croyant obligés qu'à la réciprocité en pareille circonstance : « Car, ajoute Walsingham, c'est une coutume pour les deux peuples, je dis la France et l'Angleterre, quoique ennemis dans leur propre pays, de se venir en aide comme frères dans les pays éloignés, et de se garder une foi inviolable (a), w

Une pareille confraternité d'armes dans des camps hostiles ne suppose point des haines implacables. Les chevaliers auraient volontiers cessé de se combattre, du moment qu'ils auraient pu se battre ailleurs en commun; et les peuples, si on leur eût

garanti l'indépendance et le repos, auraient sans doute renoncé sans grand regret à s'envahir l'un l'autre. Les pêcheurs des deux nations, les plus disposés, ce semble, à se porter jalousie, vivaient en paix au milieu de la guerre; et leur bonne amitié allait même jusqu'au libre échange : c'est ce que dit Froissart ; « Sus mer pêcheurs, quelle guerre qu'il y ait entre France et Angleterre, jamais ne se feroient mal, ainçois sont amis et aident l'un à Tautre au besoin, et vendent et achètent sur mer l'un à l'autre leurs poissons, quand les uns en ont plus largement que les autres; car s'ils se guerroyoient , on n'auroit point de marée, ni nul n'oseroit aller pêcher^ s'il n'étoit conduit et gardé de gens d'armes*. »

On le voit^ il n'y avait point entre les nations de haines mortelles à satisfaire. Il ne s'agissait que de trouver le moyen d'accommoder les prétentions des deux gouvernements. Or Charles YI était las de l'agitation stérile où l'avaient jeté ses oncles : et d'ailleurs l'invasion de l'Angleterre n'avait été, dans leur pensée comme dans la sienne, qu'un acte de représailles. Quant à Richard II, malgré les souvenirs de son père et de son aïeul, il se montrait disposé à abdiquer le rôle de conquérant. Mais Richard n'était pas seul : il fallait que sa politique fût soutenue du parlement. Or ceux qui, déjà naguère, prenant prétexte des menaces de l'invasion française pour accuser son

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