LE COMTE DE DERBY ET LE COMTE MARECHAL
Henri de Bolingbroke, comte de Derby, fils de Lanças tre, et Thomas de Mowbray, lord maréchal, comte de Nottingham, avaient été, on Ta vu, avec Glocester, Warwick et Arundel, lords appelants et chefs de l'insurrection de la xi^ année du roi (1387- 1 388) ; et non-seulement ils n'avaient pas été compris dans la ruine de leurs trois complices, mais ils avaient aidé (Nottingham surtout) à les renverser, et ils en avaient reçu la récompense : Derby par le duché de Hereford, et Nottingham par le duché de Norfolk. Gela ne s'était point passé sans quelques moments d'inquiétude pour eux-mêmes. Les faveurs dont ils avaient été l'objet (l'exemple des autres en était la preuve) ne suffisaient point pour les rassurer^ et un jour, le nouveau duc de Norfolk, rencontrant le duc de Hereford, s'était ouvert à lui de ses craintes. Hereford les partageait, sans doute. Que fit-il? Il alla trouver le roi, et lui fit connaître ce que le comte maréchal lui avait dit. Le roi voulut avoir une déclaration solennelle qui confondît publiquement l'accusé, et, quoi qu'il en fût de ce dernier, mît le dénonciateur à sa merci. Hereford s'était trop avancé pour reculer. L'avant-dernier jour du parlement, tous les États se trouvant réunis, il se présenta devant
le roi, une cédule à la main, et il exposa la chose à sa guise. Le roi l'avait mandé à Haywood ; il lui avait dit qu'il savait que le duc de Norfolk lui avait tenu des propos injurieux envers sa personne, et il l'avait sommé comme étant son homme lige de les lui révéler. Pour obéir à ce commandement, et nullement par malice ni par aucune autre cause, il avait mis par écrit les paroles du duc de Norfolk, aussi exactement qu'il s'en souvenait; et il déposa la cédule (a).
Cet écrit portait en substance qu'au mois de décembre de la vingt-unième année du règne de Richard (1397), le duc de Hereford, allant deBrainford à Londres, avait rencontré le duc de Norfolk suivi d'une grande troupe^ et s'était entretenu avec lui de diverses matières. Dans la conversation, le duc de Norfolk lui dit : « Nous sommes à la veille d'être tous perdus. — Pourquoi cela ? répliqua le duc. — A cause du fait de Redecot-bridge. — Comment est-ce possible, puisque le roi nous a témoigné sa faveur, nous déclarant devant le parlement qu'il nous tenait pour bons et loyaux envers lui ? — Malgré tout cela, reprit le duc de Norfolk, il en sera de nous comme il en a été auparavant des autres ; il annulera cet acte. — Mais, dit Hereford, ce serait chose incroyable, qu'un engagement pris devant tout le peuple fût ainsi révoqué par le roi. — Le monde où nous vivons, continua Norfolk, est bien étrange et peu sûr; car je sais bien que sans.... (nom illisible dans le registre), mi-
lord votre père et vous-même vous auriez été pris et tués quand vous allâtes à Windsor après la session du parlement. Les ducs d'Aumarle et d'Exeter, le comte de Worcester (Th. Percy) et moi, nous nous sommes engagés à ne jamais perdre aucun lord sans une juste et raisonnable cause. Les auteurs de ce coupable projet étaient le duc de Surrey, les comtes de Wiltshire (W. le Scrop) et de Salisbury, et le comte de Glocester (Th. le Despenser) qu'ils ont attiré à eux. Il ont juré de faire périr six lords, à savoir : les ducs de Lancastre, de Hereford, d'Aumarle^ d'Exeter, le marquis de Dorset et moi-même ; ils se proposent en outre d'annuler la condamnation de Thomas, comte de Lancastre, par quoi nous et plusieurs autres serions déshérités. — Dieu nous garde! s'écria Hereford ; ce serait grande honte que le roi consentît à ces desseins; car c'est avec la meilleure contenance qu'il a promis d'être bon seigneur pour moi et pour les autres, et il Ta juré par saint Edouard. — Il m'en a fait autant bien des fois, dit Norfolk ; il a juré par le Corps - Dieu : et, malgré tout cela, il ne faut pas s'en fier à lui davantage ; il cherche à faire entrer le comte de la Marche et d'autres dans le complot des quatre lords que j'ai dits, pour faire périr tous les autres. — S'il en est ainsi, dit Hereford, nous ne pouvons plus nous fiera eux. — Non, certainement, répliqua Norfolk; car, s'il ne leur est pas possible d'accomplir leurs desseins à présent, ils réussiront, avant qu'il soit dix ans, à nous faire périr dans nos maisons (a). )>
[1398] LE DH3P0TISME l)K RICHARD. 209
Telle est la pièce que Derby, par un acte insigne de perfidie, sous ombre de loyauté, lut devant le roL, et les lords. Cette scène, convenue ou non à Tavance, semblait achever de mettre aux mains de Richard les deux derniers des cinq lords appelants : l'un des deux livrait l'autre, et se liait lui-même au roi par cette solennelle dénonciation. Le roi ne voulut rien précipiter : avec l'assentiment des différents or3res, il déclara qu'il examinerait et terminerait cette affaire sur l'avis des commissaires déjà désignés par le parlement. C'était le premier usage qu'il comptait faire de cet instrument mis par le parlement lui-même au service de son autorité absolue \
Derby avait pris ses précautions avant de se lancer dans cette affaire. A la veille de l'ouverture de la session, il avait obtenu du roi pleine amnistie; et, comme si cela ne suilisait pas, le jour qu'elle Unit, quand l'examen de sa dénonciation eut été renvoyé au nouveau conseil, il vint au parlement, et, se mettant humblement aux genoux de Richard, il rappela les troubles où il s'était trouvé mêlé avec d'aulres, sans mauvaise intention, disait-il, ni dessein d'offenser le roi. Néanmoins, confessant sa faute, il lui criait merci, et lesuppliait de lui pardonner : pardon que Richard lui renouvela de bonne grâce, et fit enregistrer dans les r«Mos du parlement. Quant à Nor-
1. Jeudi, 31 janvier. Hot. ParL, t. III, p. 360, g 54, et 382, § 11.
C'est ce môme jour quo le const'i! avait été composé, iUid.^ p. 378, §74.'
folk, il n'était pas là : c'est un absent que Derby avait ainsi chargé! Et, tandis que le fils de Lancastre se prémunissait contre lui des témoignages de la faveur royale^ nul des assistants ne prenait sa défense. Cette absence même, cette sorte de parti pris de ne point paraître à une assemblée dont le roi s'était promis tant de services, était un grief qui devait tourner contre lui. Il fallait bien pourtant qu'il fût mis en présence de son accusateur; et une lettre du roi, adressée à tous les shériffs , l'assigna à comparaître dans les quinze jours, à peine de forfaiture. Il comparut avec son adversaire, le 23 février, à Os waldstree; mais on les ajourna au 28 avril à Windsor, avec défense de quitter le royaume dans l'intervalle : Derby eut permission de se retirer, donnant caution ; quant à Norfolk, pour les derniers jours du moins, ordre fut donné de le retenir sous bonne garde en quelque maison du roi.
Cependant le roi réunit son conseil parlementaire à Bristol (19 mars), et il fut décidé que si l'on ne trouvait aucune preuve sutïisante pour résoudre judiciairement ce débat, on recourrait aux lois de la chevalerie. Au jour dit, les deux rivaux se retrouvèrent à Windsor (dimanche 28 avril). Grand nombre de seigneurs et de gens de loi étaient rassemblés pour les entendre ; et, comme aucune preuve n'était produite, *le roi , ainsi qu'on l'avait arrêté, ordonna la bataille^ et assigna les deux champions pour le 1G septembre, à Coventry (a).
Ils acceptèrent Tépreuve, et profitèrent du délai pour se munir des meilleures armes. Hereford députa au duc de Milan, qui mit à sa disposition et ses armes et ses ouvriers les plus habiles. Le lord maréchal envoya en Allemagne, où il comptait sur l'aide de nombreux amis. L'annonce de ce combat produisit partout une grande émotion. En France, on en prenait aisément son parti ; « Qu'on les laisse se battre, disaient quelques-uns, ces chevaliers d'Angleterre sont trop orgueilleux ; qu'on les laisse, ils finiront par se détruire les uns les autres. » Mais d'autres, considérant les liens nouveaux qui unissaient les deux couronnes, ne voyaient pas sans inquiétude le roi d'Angleterre, si ami de la France^ laisser éclater de pareilles haines entre les plus grands personnages de sa famille ou de sa cour. Il aurait dû, à leur avis, étouffer la querelle dès l'origine, et dire aux deux adversaires : « Vous , comte Derby, et vous , comte maréchal, vous êtes tous deux de mon sang et de mon lignage, et aussi fort prochains- l'un à l'autre : je vous commande la paix, et ne veux que nulle haine ni rancune s'engendre et nourrisse entre vous. Soyez amis et bons cousins ; s'il vous ennuie de séjourner ('n ce pays, allez en pays étranger, au royaume de Hongrie ou ailleurs, quérir les armes ou les aventures. » Et Charles VI, plein de sollicitude envers un prince, son gendre et son allié, qu'il aimait pour sa lille et pour les bons rapports établis entre les deux pays, lui dépêchait un ambassadeur, le suppliant
d'apaiser la querelle, au nom de la parenté qui unissait les deux rivaux à la couronne, et de l'intérêt qu'il portait lui-même à la paix de l'Angleterre (a).
En Angleterre, le sentiment public se prononçait de plus en plus. On ne voyait pas ce qu'il y avait d'odieux dans l'hypocrite dénonciation dirigée contre le lord maréchal. Norfolk étant regardé comme le meurtrier de Glocester, c'est sur Derby que se reportait toute la faveur publique; et Ton ne s'arrêtait point à maudire son rival ! Le vieux Lancastre, vivement ému d'une décision qui lui faisait craindre de perdre son fils encore après son frère, pouvait déjà pressentir que cette double injure ne demeurerait pas impunie : il ne fallait que prêter l'oreille aux murmures des habitants de Londres. Ils ne cachaient plus leurs antipathies contre le roi^ et reprenant au profit du fils de Lancastre cette question de légitimité que Lancastre lui-même, impopulaire comme il l'était jadis, n'avait point osé agiter à l'avènement de Richard : «Monseigneur Derby, disaient-ils, soyez tout conforté que de cette emprise, comment que la besogne se tourne, vous en istrez (sortirez) à votre honneur, veuille le roi ou non et tous ses marmousets. Et nous savons bien comment les choses se portent ; ce qui en est fait, c'est matière pourvue et maçonnée par envie et pour vous mettre hors de ce pays, pourtant qu'on voit et sent que vous êtes bien aimé de tous et de toutes. Et s'il convient que vous en istiez en trouble, vous y entrerez en joie; car mieux y devez
être que ne fait Richard de Bordeaux (ils ne disaient plus le roi Richard). Et qui voudroit aller jusques au parfond, et bien sentir et connoître d'oii vous venez et d'où il vient aussi, on vous trouveroit plus prochain de l'héritage et couronne d'Angleterre qu'on ne dût faire Richard de Bordeaux; quoique nous lui ayons fait foi et hommage, et le tenons et avons tenu plus de vingt ans à roi ^ »
Richard n'était pas sans trouble à l'approche de ce jour solennel. Les révélations de Derby avaient jeté une lueur sinistre sur une situation dont il n'avait point soupçonné les dangers. Il avait cru que la mort de Glocester l'affranchissait de tout péril ; et le concours qu'il avait trouvé pour le frapper dans les communes et. dans les lords, semblait lui donner un gage du plus aveugle dévouement. Le parlement, pour le venger du passé, avait foulé aux pieds toutes les lois; bien plus, pour lui livrer l'avenir il s'était en quelque sorte supprimé luimême, lui votant l'impôt des laines pour toute sa vie, et remettant tous les pouvoirs de rassemblée à une commission placée sous sa main. Et voilà que cette puissance agrandie semblait chanceler sur ses bases, et que tout ce qu'on avait fait pour l'étendre conspirait à l'ébranler 1 Pour mieux être sûr que Glocester et Arundel ne seraient pas vengés, Richard retenait leurs lu'i'ilitTs près (h^ lui: ;iii nom du ilroit de i.'ai'<I»v 'I