B^roissart, IV
royaume pour toute sa vie, et en partirait le 20 octobre prochain pour aller habiter la Germanie, la Bohême, la Hongrie, et nulle autre partie de la chrétienté, sous peine de haute trahison. » Il lui retirait toutes les terres qu'il lui avait données en considération de ses derniers services, le suspendait de toutes ses charges, lui ôtait toutes les garanties qu'il pouvait tenir des rois ses ancêtres, et plaçait le reste de ses biens en séquestre jusqu'au payement de mille livres dont il était redevable pour son gouvernement de Calais. L'exil pouvait éteindre les haines des deux adversaires, et les rapprocher en un même sentiment contre l'auteur de leur condamnation. On avait songé à y pourvoir. Défense leur était faite, sous peine de haute trahison, de se rencontrer ou de communiquer par message^ soit entre eux, soit avec Thomas Arundel. Que si les deux ducs, ou l'un d'eux, faisaient rien de contraire à la présente ordonnance, ils devaient encourir la peine de haute trahison, comme s'il eût été contrevenu à quelque loi du parlement tenu soit à Westminster, soit à Shrewsbury. Enlin s'ils tentaient de quelque manière d'obtenir leur grâce et la permission de rentrer dans leur patrie, ils encourraient la même peine de par la môme autorité (a).
Cette double sentence par manière d'arbitrage, renversait toutes les notions de la justice. Dans le doute, on renvoie les parties : ici, le roi les condamnait au contraire. 11 disait à Derby qu'il accusait lin innocent, et au comte maréchal qu'il était coupa-
ble : les frappant l'un et l'antre, comme pour être plus sûr de ne pas se tromper. Il y avaitpourlant dans la peine des différences qui prouvaient que le roi, contrairement peut-être à son penchant naturel, mais selon les conseils qu'il avait reçus, inclinait vers l'accusation. Le comte maréchal était exilé pour toujours; Derby pour dix années : et encore ne fut-ce point le dernier mot de la sentence. Quand il vint prendre congé du roi àEltham, nul ne l'eût pris pour un condamné; ce fut comme une réception d'apparat. Les ducs de Lancastre et d'York se tenaient auprès du roi; Derby était suivi des plus grands seigneurs de la cour; le comte de Salisbury et le duc d'Exeter s'étaient rangés eux-mêmes dans son cortège. Le roi lui fit bon visage, s'excusa, en quelque sorte, de la sentence, disant qu'il avait été fort contristé de la querelle, et qu'il n'avait pas cru la pouvoir terminer autrement pour le bien du pays , et il réduisit son exil de dix à six ans. A son départ, il lui remit des lettres qui devaient lui assurer partout bon accueil, en témoignant qu'on le pouvait recevoir selon son rang, sans offenser celui qui l'avait banni ^
Le comte maréchal partit au jour fixé, mal récompensé de ses criminelles complaisances : traître envers son roi, traître envers ses complices, et trahi à son tour par le complice de ses deux trahisons, il quittait l'Angleterre, emportant la haine de tout un